Rima Rinje Sherpa, Ngima Tashi Sherpa, leurs noms viennent de s’ajouter à une trop longue liste de Sherpas victimes d'accidents sur les plus hauts sommets de l’Himalaya. C’est une avalanche qui les a emportés alors qu’ils travaillaient entre le camp 2 et le camp 3, la partie la plus dangereuse de l’Annapurna. Mais de l’Everest au K2, bien d'autres avant eux ont perdu la vie sur les 8 000 alors qu’ils travaillaient aux côtés de leurs clients occidentaux. Avec leur disparition, veuves et enfants se retrouvent trop souvent dans une extrême précarité. Seule l’intervention d'ONG et d'associations parvient à compenser le très faible soutien qu’accorde aux familles le gouvernement népalais, pourtant prompt à augmenter le nombre de permis d'escalade délivrés, et leurs tarifs...
La montagne est dangereuse, et plus encore les sommets de plus de 8 000 mètres, les Sherpas, en première ligne sur les zones les plus exposées, sont bien placés pour le savoir. La disparition de deux d'entre eux, dans une avalanche sur l’Annapurna ( 8 091 m) ce week-end le prouve, une fois de plus. Détenteur du taux de mortalité le plus élevé des 8 000 de l’Himalaya, en alternance avec le K2 selon les années, l’Annapurna est devenu tellement dangereux que le légendaire Mingma G, le Sherpa aux 14 sommets de plus de 8 000 m, a annoncé sur Instagram qu’il ne ferait plus d'ascension sur cette montagne.
« Aujourd'hui, j'ai fait mes derniers adieux à cette magnifique montagne », a-t-il écrit. « Je ne mènerai plus d'expéditions ici à l'avenir. Cette montagne est tout simplement trop risquée. La beauté de l'Annapurna m'a toujours attiré, mais je ne peux plus risquer ma vie ici. »
En cause, des conditions climatiques de plus en plus complexes à gérer. « Cette année a été la plus difficile sur l'Annapurna par rapport à mes expéditions précédentes [en raison] des conditions sèches, de l'augmentation du nombre de crevasses et de séracs suspendus », dit-il.
413 $ versés aux familles des victimes en 2015
L’Annapurna n’est malheureusement pas un cas isolé. En 2023, un tiers des 18 personnes décédées sur l'Everest étaient des Sherpas. Sur les dix années précédentes, de 2013 à 2023, les statistiques sont encore plus parlantes. 92 personnes ont trouvé la mort sur le Toit du monde, 47 d'entre elles étaient des Sherpas. Plus loin dans l’historique, l’année 1970 avait marqué les esprits, avec 8 Sherpas disparus sur cette montagne. Mais il aura fallu la catastrophe du 18 avril 2014 et la mort de 16 d'entre eux pour que la colère éclate. La communauté des Sherpas (environ 10 000 personnes selon l'Association népalaise d'alpinisme ) avait alors menacé de se mettre en grève devant l’insuffisance des compensations allouées par le gouvernement népalais aux familles des victimes.
La communauté internationale s’était alors mobilisée. L’American Alpine Club (AAC), avait notamment réussi à lever plus de 75 000 US $ pour venir en aide aux veuves et aux orphelins. Et d'autres aussi : l’American Himalayan Foundation, The Juniper Fund ou encore la célèbre Alex Lowe Charitable Foundation, pour ne citer que ces associations.
Le gouvernement népalais n’avait pu faire moins de son côté que d'annoncer à grand renfort de communication la création d'un fond de secours (avec prise en charge l'éducation des enfants des victimes ) pour les alpinistes sherpas blessés ou tués dans des accidents. Un responsable du ministère de la Culture, du Tourisme et de l'Aviation civile, Sushil Ghimire, avait alors expliqué qu'une partie des recettes que le gouvernement tire des expéditions vers l'Everest serait affectée à ce fonds. Ce, en complément du versement à chaque famille de Sherpa décédé de 40 000 roupies, soit environ 413 dollars. Entre autres mesures, le gouvernement assurait que la couverture d'assurance minimale pour les Sherpas sur l'Everest serait augmentée de 50 %, pour atteindre environ 15 000 dollars.
Toujours pas de fonds d'aide national mais beaucoup d'annonces
Le 29 mai 2024, le Premier ministre népalais Pushpa Kamal Dahal faisait les gros titres de la presse en annonçant la création d'un fonds d'aide aux alpinistes, le « Aarohi (Climber) Welfare Fund ». Un fonds visant à « fournir une sécurité financière et sociale aux alpinistes, en particulier à la communauté sherpa qui joue un rôle essentiel dans l'industrie de l'alpinisme au Népal. Ce fonds d'aide aux alpinistes sera déterminant pour assurer la sécurité future de nos alpinistes, en particulier pour les moyens de subsistance de la tribu Sherpa », déclarait-il. Une annonce qui coïncidait avec le projet du gouvernement d'attirer 1,6 million de touristes au cours de l'année fiscale à venir. Beaucoup de bruit, mais peu de chiffres communiqués. Près d'un an plus tard, en janvier 2025, c’est le ministère de la Culture, du Tourisme et l’Aviation civile, Badri Prasad Pandey, qui s'empare à son tour et fait une annonce tonitruante Sans plus de précisions non plus.
Du côté des assurances, les montants ont été améliorés mais on est encore loin des 15 000 dollars promis en 2014-15. Les opérateurs d'expédition n'accordent aux familles des Sherpas qu'une garantie d'environ 5 000 dollars pour couvrir les frais d'une opération de sauvetage en cas d'accident. Environ 3 000 dollars en cas de blessure et 11 000 dollars en cas de décès. C’est peu quand on sait qu’un Sherpa gagne en moyenne 7 540 dollars par an en tant que guide. Dérisoire, au point que le directeur de l'office du tourisme du Népal lui-même, Dhananjay Regmi, a déclaré que les indemnités versées au titre de l'assurance-vie étaient « très faibles » et qu'elles devraient être multipliées par six pour atteindre au moins 10 millions de roupies (75 000 dollars). Or, selon le département du tourisme, le gouvernement népalais génère chaque année 6 à 7 millions de dollars de recettes en délivrant des permis d'escalade…
Un métier dangereux, rendu plus risqué encore par les dérèglements climatiques, le tout pratiquement sans filet au niveau social… il n’en faut pas plus pour que de plus en plus de Sherpas se détournent du métier. Selon Mingma Sherpa, président de la société népalaise Seven Summit Treks, 500 guides sherpas auraient quitté le secteur et seraient partis à l'étranger pour chercher un autre emploi au cours des cinq dernières années.
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