Edmund Hillary a posé le pied au sommet de l’Everest quelques secondes avant Tenzing Norgay. Ni l’un ni l’autre n’a pourtant voulu transformer cet infime écart en victoire personnelle. Ils avaient gravi la montagne ensemble et c’est ainsi qu’ils entendaient entrer dans l’histoire. Les récits nationaux finirent pourtant par les séparer, faisant de Hillary le héros de l’Empire britannique et de Tenzing celui que le Népal et l’Inde se disputaient. Soixante-treize ans plus tard, Tenzing : à la conquête de l'Everest revient sur la vie du Sherpa et révèle l’homme resté derrière la légende. Le premier biopic consacré à Tenzing Norgay sera disponible le 16 octobre en France sur Apple TV.
Le 29 mai 1953, Edmund Hillary ouvrait la marche dans les derniers mètres de l’arête sommitale de l’Everest. À deux mètres derrière lui, en corde tendue, Tenzing Norgay progressait dans ses pas. Deux ans plus tard, le Sherpa raconta la scène dans son autobiographie et confirma que Hillary l’avait précédé de quelques secondes. Mais cette question ne lui avait jamais traversé l’esprit. Il n’y avait entre eux ni rivalité ni victoire individuelle à arracher. Les deux hommes avaient atteint le sommet ensemble et se considéraient comme les coauteurs d’une même réussite.
À Londres, la nouvelle tomba le matin du couronnement d’Élisabeth II et prit aussitôt des allures de triomphe impérial. Hillary fut anobli. À Katmandou comme à New Delhi, Tenzing devint à son tour un symbole national que le Népal et l’Inde se disputèrent. Soixante-treize ans plus tard, Jennifer Peedom le replace au centre du récit sans opposer les deux hommes. Son film raconte l’homme que le sommet avait fini par éclipser, à travers sa famille, sa culture et son lien spirituel avec l’Everest.
Tenzing avant l’Everest
Le film de Jennifer Peedom remonte à l’enfance de Tenzing Norgay, né dans une famille d’éleveurs de yaks, puis à ses premières années en montagne et aux expéditions qu’il cherche obstinément à rejoindre. Trois acteurs tibétains se partagent le rôle. Samdrup Dorje Lama incarne l’enfant passé par un monastère de la vallée du Khumbu, Tenzin Dalha le jeune homme qui découvre le monde des expéditions, puis Genden Phuntsok prend le relais lorsque l’Everest entre véritablement dans sa vie.
Cette obstination l’a déjà conduit à près de 8 600 mètres sur l’Everest avec le Suisse Raymond Lambert en 1952. Un an plus tard, il doit pourtant encore convaincre John Hunt, le chef de l’expédition britannique interprété par Willem Dafoe, qu’il a sa place parmi les grimpeurs retenus pour le sommet, et pas seulement dans l’équipe de soutien. Il rejoint finalement Edmund Hillary, incarné par Tom Hiddleston. Les Britanniques parlent d’« assaut » et considèrent l’Everest comme un territoire à conquérir. Pour Tenzing, la montagne reste le Chomolungma, la « Déesse mère du monde », et atteindre son sommet tient autant de la quête spirituelle que de l’ambition d’alpiniste.

Vingt ans passés auprès des Sherpas
Depuis plus de vingt ans, Jennifer Peedom tourne dans l’Himalaya et documente la vie des Sherpas, leur culture comme leur place au sein des expéditions occidentales. En 2014, elle se trouvait à l’Everest pour tourner le documentaire Sherpalorsque la chute d’un sérac tua seize travailleurs népalais dans la cascade de glace du Khumbu et provoqua l’arrêt de la saison. Elle rencontra dans les jours qui suivirent Norbu Tenzing, l’un des fils de l’alpiniste.
De cette rencontre est né un projet que Jennifer Peedom ne voulait pas entreprendre sans la famille. Vingt ans de travail dans l’Himalaya lui avaient donné une connaissance rare du terrain, sans pour autant lui ouvrir la part intime du récit. Dans un entretien publié par le magazine américain Climbing, elle explique avoir attendu l’accord de Norbu avant de se lancer. Celui-ci a ensuite accompagné le film de bout en bout, du financement au choix des acteurs. L’une de ses sœurs a également rejoint le tournage en Nouvelle-Zélande, où une puja a réuni la famille et l’équipe avant les prises de vues en montagne.
L’écriture s’est construite dans un va-et-vient entre les archives occidentales et la mémoire sherpa. La biographie publiée par Ed Douglas en 2003, les journaux de John Hunt et sa correspondance ont fourni la trame historique. Le docteur Lhakpa Sherpa a apporté sa connaissance du plateau tibétain, tandis que Kanchha Sherpa, dernier survivant de l’expédition de 1953, a pu transmettre ses souvenirs avant sa mort, en octobre 2025. Une anthropologue sherpa a travaillé sur les personnages féminins et les deux demi-sœurs aînées de Norbu ont raconté la vie quotidienne à Darjeeling. Si l’ascension était documentée jusque dans ses moindres détails, de nombreuses zones d’ombre entouraient encore l’enfance et la jeunesse de Tenzing.

La part de fiction
Jennifer Peedom assume d’avoir condensé certains événements et d’en avoir imaginé d’autres pour les besoins du récit. Deux scènes permettent de comprendre sa méthode. La première raconte la naissance du désir de montagne chez Tenzing ; la seconde, la manière dont il parvient à entrer dans le monde des expéditions.
Dans le film, Tenzing rencontre George Mallory pendant son enfance. Aucun document ne permet d’attester que cette rencontre a eu lieu. Les journaux de Mallory indiquent seulement qu’il traversa la vallée où vivait alors le garçon. En revanche, Tenzing avait raconté avoir été fasciné par les Sherpas chaussés de bottes qui accompagnaient les expéditions sur le plateau tibétain. Leur passage lui avait fait découvrir l’existence d’un monde au-delà de sa vallée. Peedom conserve ce souvenir, mais choisit Mallory pour incarner celui qui éveille cette curiosité.
Le surnom « Mister Amazing » a lui aussi été inventé pour le film. La veste rouge avec laquelle Tenzing attire l’attention d’Eric Shipton appartient, elle, à son histoire. Sa tenue et son aplomb lui auraient permis de se faire remarquer, puis de rejoindre une équipe au dernier moment. Le scénario rassemble ces éléments dans une scène qui restitue la manière dont Tenzing réussit à intégrer une expédition autrement que comme simple porteur.

Un tournage en Nouvelle-Zélande
Les scènes d’altitude ont été tournées dans les Alpes du Sud, en Nouvelle-Zélande. Le guide néo-zélandais Guy Cotter, qui organise des expéditions himalayennes depuis les années 1990, a recherché les sites capables de reproduire le ressaut Hillary, la face du Lhotse ou les crevasses de l’Everest, avant de prendre en charge la sécurité du tournage. Parmi les guides, les alpinistes et les techniciens réunis sur le plateau, l’expérience cumulée représentait 61 ascensions de l’Everest.
Tom Hiddleston et Genden Phuntsok n’avaient jamais pratiqué l’alpinisme avant le film. Ils se sont formés à l’escalade sur glace et ont réalisé eux-mêmes l’essentiel de leurs scènes en montagne, jusque dans la chute en crevasse et le franchissement du ressaut Hillary. Des doublures ont seulement été utilisées pour quelques plans très larges. La plupart des Sherpas présents à l’écran sont interprétés par des alpinistes sherpas, dont deux travaillaient également comme assistants caméra. Malgré son vertige, Willem Dafoe a lui aussi tenu à grimper. Dans la séquence de la face du Lhotse, il évolue réellement sur la paroi glaciaire utilisée pour le tournage.
Lors de ses premiers tournages dans l’Himalaya, Jennifer Peedom avait suivi plusieurs formations techniques pour pouvoir travailler en autonomie sans mettre ses équipes en difficulté. Elle a gravi le Cho Oyu, à 8 188 mètres, en 2005, puis atteint 8 400 mètres sur l’Everest l’année suivante comme cadreuse d’une série de Discovery Channel. Cette expérience explique en partie la place laissée aux acteurs dans les scènes d’alpinisme et le soin accordé au réalisme.

Le père dont se souvient Norbu
Né neuf ans après l’ascension de l’Everest, Norbu Tenzing a grandi auprès d’un père devenu célèbre. À Darjeeling, cette notoriété n’avait pourtant guère changé la vie de famille. Tenzing emmenait ses enfants marcher pendant les vacances dans les montagnes du Bhoutan et du Sikkim, leur demandait de préparer eux-mêmes leur thé et leur petit déjeuner, puis ouvrait sa porte aux visiteurs venus parfois de très loin pour le rencontrer.
En 1969, Norbu avait six ans lorsque son père l’emmena jusqu’au camp de base de l’Everest, où il découvrit ses grands-parents et une partie de sa famille sherpa. Ce séjour ne lui donna pas envie de devenir alpiniste. Plusieurs de ses oncles avaient perdu la vie au cours d’expéditions, laissant des familles dont il avait vu la souffrance. Il choisit de poursuivre autrement l’engagement de son père et préside aujourd’hui l’American Himalayan Foundation, qui intervient dans les domaines de l’éducation, de la santé et de l’aide aux populations victimes de catastrophes naturelles.
Tenzing Norgay avait déjà mis sa notoriété au service de sa communauté. Dès 1954, il participa au développement de l’Himalayan Mountaineering Institute de Darjeeling, avant d’y diriger la formation en montagne. D’après son fils, cet homme qui n’avait appris ni à lire ni à écrire parlait quatorze langues et parcourut le monde, tout en laissant ses enfants choisir leur propre voie.
Tenzing : à la conquête de l'Everest, de Jennifer Peedom, avec Genden Phuntsok, Tom Hiddleston, Willem Dafoe et Caitríona Balfe. 2 h 05. Disponible en France sur Apple TV à partir du 16 octobre 2026.
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