Du haut de son 1,47 m, le Chilien Leo Cea - 11 ans et 3 mois - est parvenu, fin mars, à enchaîner une voie dans le neuvième degré, en signant la première répétition de « TecnoKing », un 9a situé au Chili. Après une semaine et demie de travail seulement. De quoi être tenté de le qualifier « d’enfant prodige ». Au regard de ces dernières années pourtant, les performances de jeunes athlètes ne sont pas si rares. À quoi sont dus ces exploits ? Sont-ils le reflet de l’évolution du sport et de la science d’entraînement ? Quid de l’avenir de ces enfants ? Le point avec Corentin Le Goff, entraîneur national responsable des catégories U12-U14.
Du 9a à 11 ans, ça laisse de nombreux grimpeurs admiratifs. Rêveurs. Un peu jaloux aussi. Un sentiment que Corentin Le Goff, entraîneur des équipes de France depuis plus de vingt-cinq ans, aujourd’hui responsable des catégories U12-U14, tempère : « Je trouve toujours bizarre de comparer des jeunes de 11 ans avec des adultes. En termes de bienveillance, ce n’est pas terrible pour eux ». Car pour lui, « à vouloir faire des tonnes, à faire en sorte qu’ils deviennent très vite des stars ou, au contraire, de tout de suite les critiquer, parce que ‘c’est normal qu’ils fassent des performances, ils sont plus légers’, ça leur fait plus de mal que de mal que de bien ».

En quatre ans, Leo Cea est passé de débutant qui réalise ses premiers mouvements en falaise à faire du 9a. Impressionnant. Est-ce que l’on peut, à ce niveau de progression, dire qu’il est doué ?
Je ne crois pas trop au don. Il doit, selon moi, avoir des facultés en escalade. Je pense que c’est quelqu’un qui a commencé tardivement. Mais qui a dû s’y mettre à fond. Et vraiment bosser pour progresser. Évidemment, il a des aptitudes. Beaucoup ont des aptitudes. Ça doit être par contre un passionné, un acharné. […] C’est l’idée que je m’en fais dans tous les cas.
Il semblerait que pendant les deux premières années, il ne grimpait que les week-ends. Et qu’il a grimpé en salle pour la première fois en 2023, à raison de deux entraînements par semaine en intérieur et deux en extérieur. C’est quand-même assez peu pour arriver à un tel niveau non ?
Disons que c’est un peu plus compliqué que ça. Tout dépend de son volume d’entraînement sur les séances. Je pense qu’il a quand-même dû y aller progressivement. Mais quoiqu’il en soit, il a progressé très vite. Ce qui n’est pas très étonnant. Au niveau international, il y a actuellement beaucoup de jeunes qui progressent très vite dans l’échelle des cotations.
Des telles performances t’étonnent ? Ou sont-elles pour toi le reflet de l’évolution du sport ?
On le sait, les jeunes performent de plus en plus tôt. Mais ils commencent aussi à grimper plus tôt qu’avant. Donc ils arrivent très vite à un très bon niveau en compétition d’escalade. Mais pas incroyable non point. En compétition du moins. On ne peut pas le comparer à des catégories supérieures. Et je pense qu’il y a vraiment une différence entre les performances en indoor, sur de la résine [là où ont lieu les compétitions, ndlr] et l’extérieur, matérialisé par les cotations.
Cette différence est due à quoi selon toi ?
À plusieurs facteurs. À des voies qui leur conviennent en extérieur. À des styles d’escalade dans lesquels ils sont plus performants que dans d’autres. Après, je pense que l’on ne peut pas comparer les jeunes et les adultes uniquement à travers un cotation. Et inversement, il ne faut pas non plus dénigrer les superbes performances que font ces jeunes. Mais il se peut qu’un jeune fasse du 9a très tôt, et qu’en grandissant, il grimpe dans des cotations peut-être un peu moindres. C’est totalement possible. On n’a pas assez de recul pour le savoir. Mais ça me semble envisageable. Et, attention, ça ne voudra pas dire que le jeune n’aura pas progressé. Mais tout simplement qu’il aura développé son corps d’adulte.
On entend souvent que les jeunes performent parce qu’ils ont des petits doigts, et que toutes les prises sont des bacs pour eux... Peut-on en partie expliquer leurs exploits en falaise par cette caractéristique ? Ou est-ce plus compliqué que ça ?
C’est plus compliqué que ça. Je le répète : il ne faut pas chercher à comparer un 9a réalisé par un adulte et un 9a réalisé par un enfant. La seule comparaison possible, c’est entre des jeunes d’une même catégorie. Ce qu’a par exemple fait Théo [Blass, le plus jeune grimpeur, avant la performance de Leo Cea, à gravir du 9a, à 12 ans, ndlr], c’est une performance incroyable par rapport à sa catégorie d’âge. Point. En compétition d’escalade, les jeunes se retrouvent dans la même catégorie. C’est là qu'ils peuvent se comparer. […] Et je pense que c’est une erreur de notre part de vouloir les comparer à des adultes. Parce qu’on n’a pas la même allonge, pas le même poids, etc. C’est complètement différent.
Justement, penses-tu que ces jeunes ont un meilleur rapport poids/puissance ? Certes, ils sont légers, mais ils ont peut-être moins de force pure…
Je ne peux pas vraiment répondre à cette question. Car déjà, ce n’est pas qu’une histoire de poids. Ils ont des gabarits qui leur permettent d’avoir de gros points forts. Mais il ne faut pas dénigrer ces performances. Ils repoussent les limites à leur âge. Et puis, on n’a pas assez de recul. On est qu’au début de l’histoire. Donc on verra ce que ça va donner dans le futur.
On entend souvent dire qu’avant la puberté, les jeunes ne développent peu ou pas d’acide lactique (produit en cas d’effort intense). Est-ce vrai ?
Je ne pense pas que l’on puisse dire ça. Ce qui est sûr, c’est qu’avant, on disait qu’il n’était pas possible de travailler la force pour les jeunes. Or, maintenant, on sait que si c’est fait correctement, on peut le faire avant le pic de croissance. C’est quelque chose de très individuel. […] Et ça a permis à des jeunes de progresser assez vite en force. Et aussi en lactique. On disait aussi qu’il fallait attendre la fin de la croissance pour travailler ce point-là. Mais encore une fois, si c’est bien fait, avec progressivité, c’est un point sur lequel les jeunes s’entraînent aujourd’hui.
Donc finalement, pour résumer, ces performances sont les conséquences de l’évolution du sport, et de la science de l’entraînement en particulier ?
Oui. En ce qui concerne les jeunes entraînés par des entraîneurs qui les forment pour la compétition. Après, je pense qu’il y a aussi des jeunes qui ne font que grimper en falaise. Et ils progressent aussi en force. Parce que quand tu es jeune, aller dans une voie extrême, c’est comme si tu travaillais la force. Au début, tu fais les sections une par une dans la voie. Avant de l’essayer dans l’intégralité.
Quel est ton avis sur l’avenir de ces jeunes prodiges ? Vont-ils durer sur le long terme ? Ou exploser en plein vol ?
Si l’on prend des jeunes comme Adam Ondra [qui a enchaîné son premier 9a à 13 ans, ndlr], David Lama, des grimpeurs qui ont été forts très jeunes. Janja Garnbret [la championne olympique en titre, ndlr] aussi. Ou Jakob Schubert [l’un des meilleurs falaisiste et compétiteur du moment, âgé aujourd'hui de 33 ans, ndlr]. On voit qu’ils performent encore aujourd’hui. Et pourtant, on le sait, ils ont été poussés par leur entourage. Je crois que l’importance, pour durer, c’est l’accompagnement autour du jeune athlète. S’il est bienveillant. Et, après des années, si la motivation est toujours présente chez l’athlète, c’est que les choses ont été bien faites.
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