En 1955 un ancien résistant français émigré au Canada, Henri Beaudout, s’embarque avec trois autres compères dans une aventure humaine sans pareille : traverser l’Atlantique Nord sur un radeau de fortune en se laissant porter par le vent et le courant. Aucun d’entre eux n’a d’expérience de la navigation, mais le 21 août 1956 ils font une arrivée triomphale en Angleterre à l’issue de 89 jours et 4745 km. Leur improbable périple fera le tour du monde et changera la vie de l’équipage à jamais. Mais très vite, l’histoire tombera dans l’oubli. il faudra les recherches minutieuses d’un Canadien, Ryan Barnett, pour qu’on en découvre enfin tous les détails. Son livre,« L’Égaré », qui vient de paraître en France, est une fabuleuse enquête mêlant témoignages inédits, photos d’archives et BD.
« Une expédition océanique, un naufrage, un sauvetage en mer, une terrifiante rencontre avec les requins et à la barre un personnage digne de Don Quichotte, l’histoire offrait tous les ingrédients de l’aventure grand public », écrit Ryan Barnett, auteur et réalisateur canadien, auquel on doit cet étrange petit livre, fruit d’une longue et minutieuse enquête journalistique mêlant textes et BD. Un ONVI littéraire comme on aimerait en voir plus souvent, tant le résultat est passionnant. Il faut dire que le sujet auquel s’intéresse en 2012 Ryan Barnett a tout, effectivement, de l’aventure avec un grand A. En 1956, trois hommes et deux chatons traversent l’Atlantique sur un radeau très rudimentaire : neuf poteaux de cèdre rouge liés par deux kilomètres de cordes. Quand l’auteur commence à s’intéresser à cette histoire, l’architecte de l’expédition, Henri Beaudout, nonagénaire, est alors le seul survivant de l’équipage. Son histoire est extraordinaire.



Traumatisé par la deuxième guerre mondiale, ce Français, originaire de Limoge, fuit une Europe en ruines pour tenter sa chance au Canada. Il y rencontre sa femme, fonde une famille, une petite fille arrive très vite. Henri Beaudout a un emploi, il est dessinateur industriel. Et il s’ennuie ferme. Ce qu’il veut, c’est l’aventure, se sentir vivre, et surtout chasser les démons de la guerre qui le hantent jour et nuit. Seul quelque chose de plus grand que lui pourrait les effacer, est-il convaincu.
En feuilletant un exemplaire du Rider’s Digest, il tombe sur l’histoire d’un indigène retrouvé mourant dans son canoë sur une plage portugaise. « Apparemment, l’événement avait eu lieu bien avant la première traversée de l’Atlantique par Jacques Cartier en 1534 », explique Ryan Barnet. «Véridique ou non, ce récit réveilla l’intérêt d’Henri pour l’océan. Comment un homme seul avait-il pu traverser l’océan par ses propres moyens et dans une embarcation aussi fragile ? » Pour trouver une réponse à ses questions, le Français se met à étudier les courants et en arrive à la conclusion qu’un esquif partant entre le 45e et le 50e de latitude nord devrait obligatoirement arriver en Europe, en 100 jours maximum. Commence à germer l’idée de tester sa théorie en dessinant un radeau qui traverserait l’Atlantique Nord par la seule action des vents et des courants. Il estime qu’il suffirait d’atteindre le Gulf Stream pour que ce courant chaud le porte tout le reste du parcours. Une idée folle, mais qu’il mettra tout en œuvre pour la concrétiser. Elle deviendra sa raison de vivre. Voilà l’homme que rencontre Ryan Barnett en 2012.



Le Canadien entame alors sa seconde et dernière année de Master de cinéma. Jusque-là, il avait surtout réalisé des films ethnographique et des récits de voyage. Mais il avait également écrit sur des films comme « La Soufrière » de Werner Herzog, et « Life without death » de Franck Cole, et sur le « Kon-Tiki », de Thor Heyerdahl. « J’ai aussitôt vu son potentiel comme film documentaire », raconte-t-il. « Je réfléchissais depuis quelques temps à un vrai sujet de recherche pour ma thèse de Master, et cette épisode tellement romantique - à une époque marquée par les aventures de Thor Heyerdahl, Edmund Hillary ou Youri Gagarine – a enflammé mon imagination. »
Au fil de ses premières investigations sur Internet, Ryan Barnett parvient à localiser Henri Beaudout. Son idée : lui demander de faire un film avec lui. De son radeau, des décennies après l’épique traversée, ne restait alors qu’une section d’un mètre de l’un des poteaux et une longueur de corde de chanvre incrustée de sel marin. Décevant pour un héros qui rêvait de voir son illustre embarcation exposée dans un musée. Pendant des années, le réalisateur le soutiendra dans ce projet, qui ne verra le jour que bien plus tard, mais surtout il accumulera beaucoup de matière. De quoi réaliser un vrai documentaire. Las, le film qui partage son titre avec le livre, « L’Égaré », paru au Canada en 2017 et enfin publié en France chez Glenat depuis quelques jours, ne fait que 16 minutes. Il est bien loin de l’œuvre qu’il imaginait à l’issue de quatre ans d’intenses recherches. Mais, explique-t-il, « pour des raisons à la fois dépendantes et indépendantes de ma volonté, le budget avait subi des coupes drastiques. J’avais dû revoir mes ambitions et jeter par-dessus bord une quantité considérable d’excellents matériels. Quand on m’a offert l’opportunité d’écrire un livre sur le sujet, j’ai sauté sur l’occasion d’explorer et d’utiliser les éléments que je n’avais pu inclure dans le film. Il m’a fallu revenir sur les innombrables entretiens réalisés pour en extraire de nouvelles pépites (…).Au cours de mes recherches j’ai également découvert de nouveaux éléments comme une petite annonce qu’Henri avait fait publier dans le petit journal pour recruter l’équipage de son expédition de 1955 (la première, il y en aura deux, ndlr). En 2013, je n’avais pas réussi à mettre la main dessus. J’avais pratiquement laissé tomber l’affaire, quand une nuit j’ai décidé de tenter le derniere fois ma chance dans les archives en ligne de la Bibliothèque nationale de France. J’ai repris une édition après l’autre depuis 1954, sans trop savoir au juste ce que je cherchais. Et j’ai enfin déniché cette petite photo d’Henri avec son insolente lueur de défi dans l’œil. C’était à la page 34 de l’édition du 3 avril 1955. Je ne l’avais pas trouvée en 2013, car je n’imaginais pas qu’Henry puisse chercher son équipage si peu de temps avant la date de départ prévu ».
« On demande un brave pour franchir l’océan Atlantique sur un radeau », pouvait-on lire dans une manchette. Son auteur, Henri Beaudout, comptait sur la presse pour dénicher la perle rare car personne dans son entourage ne voulait le suivre dans ce projet insensé. Dans l’annonce, il décrivait son plan et donnait son adresse et son numéro de téléphone. « Dès le lendemain », raconte Ryan Barnett, le téléphone ne cessa de sonner. Parmi tous les candidats, trois semblaient faire l’affaire. Il les embauche sur le champ. Mais en juin 1955, à la veille de leur départ sur leur radeau, ils sont la risée des journaux qui traitent l’expédition de « Kon-Tiki du pauvre ». L’épopée de Thor Heyerdahl qui avait traversé le Pacifique en 1947 était encore dans toutes les mémoires. Le livre du norvégien était un best-seller, et le documentaire relatant son aventure avait remporté l’Academy Award du meilleur film documentaire. On se moque du côté Frenchy de l’équipage et un article de United Press affirme ainsi que les quatre aventuriers barbus ont embarqué des provisions de cognac, de cigarettes et de foie gras à bord d’un radeau qu’il n’avait jamais testé en mer. Un autre prétend qu’ils ont emporté du cognac mais oublié la boussole ».

La première tentative d’Henri Beaudout leur donnera raison. Son radeau quittera à peine les côtes canadiennes. Ce sera un échec total. Mais sa deuxième tentative, en 1956, sera la bonne. Le Français a revu ses plans et construit un nouveau radeau composé de : « 29 troncs de cèdre rouge de Colombie-Britannique de 9 m de long et 55 cm de diamètre en moyenne, uniquement liés par de la corde de chanvre de 3 cm de diamètre », explique le communiqué de presse de l’époque. « Six traverses également de cèdre rouge, encastrées à la hache, de 5,20 m de long et 25 cm de diamètre constituent l’ouvrage principal et soutiennent le plancher de la cabine construit en lattes soigneusement tressées par nous-mêmes, de 3 m de long, 2,10 m de large et 1,20 m de haut. Deux mâts formant un Y de 7,60 mètres de long (en bois léger local). Et six planches mobiles de 1,80 m de long et 30 cm de large assurent la dérive ; gouvernail en forme de rame. »
Dans la perspective des 100 jours de traversée, voici les provisions prévues :
- 50 kg de pommes de terre
- 4,5 kg de farine
- 17 sachets de pain grillé en tranches
- 40 boites de soupe
- 10 bocaux de langue de porc
- 3 boites de saucisses
- 100 boites d'eau douce
- 15 kg de riz
- 4,5 kg de haricots secs
- 70 petites terrines de pâté
- 13 boites de corned-beef
- 4 pains de viande de porc
- 50 boites de jus de pomme
- 1 régime de bananes
C’est peu, et ce ne sera pas suffisant. L’histoire montrera que les navigateurs devront compléter leurs maigres rations par des séances de pêche souvent peu fructueuses, malheureusement.
A nouveau radeau, nouvel équipage. Avec lui, Henri Beaudout, 29 ans, embarque Gaston Vanackere, né à Lille, un cameraman de 30 ans. C’est à lui qu’on doit de nombreuses images d’archives que Ryan Barnett utilisera dans son documentaire. Mais aussi Marc Modena, né à Fréjus, opérateur radio de 29 ans dont les compétences seront bien utiles sur le radeau … jusqu’à ce que la radio tombe définitivement en panne. Reste enfin José Martinez, 34 ans, natif de Grenoble, qui fera office de cuistot, mais pas pour longtemps. En milieu de parcours, il doit quitter le radeau, terrassé par le mal de mer. Mais les trois autres, nettement plus vaillants, survivront aux tempêtes, à la faim, à une attaque de requins et … à l’ennui, car les jours sont longs parfois sur le radeau qui n’avance guère. Reste qu’après 89 jours de navigation l’équipage parvient à Falmouth, sur la côte sud-ouest de l’Angleterre. Parti le 24 mai 1956 il aura parcouru 4745 km, soit une moyenne quotidienne de 54 km.
Je crois que ça a été un des moments les plus intenses dans ma vie », déclare alors Henri Beaudout, interviewé par Ryan Barnett. « Un moment extraordinaire qui est absolument inexplicable parce que pour moi quand j’ai vu surgir l’Angleterre de la mer comme ça, le matin au lever du soleil, ça a été un choc extraordinaire. J’ai jamais trouvé les mots pour décrire cette instant-là.
C’est son odyssée méconnue que relate l’auteur canadien en s’appuyant sur des documents d’archives et de superbes planche de bandes dessinées. Au cours de ses quatre ans d’enquête, il retrouve ainsi Mireille Modena, la fille de Marc, l’un des aventuriers. C’est elle qui lui remettra son exemplaire personnel de « l’Argonaute », les mémoires de son père, éditées à compte d’auteur, introuvable sur le marché. Par ailleurs, il récolte tout ce qu’il peut dans les journaux et magazines de l’époque et se rend même à Paris pour éplucher la presse de l’époque, en quête de détails sur cette épopée.
On ne peut qu’être impressionnée par la ténacité de l’auteur - visiblement fasciné par cette aventure - mais aussi par sa créativité. Pour étayer son récit, il n’hésitera pas à rompre tous les codes et solliciter Dmitry Bondarenko, artiste illustrateur canadien de Toronto. « Les illustrations m’ont permis de visualiser et d’explorer certains aspects de l’expédition qui n’apparaissent ni en photo ni dans le film. Pas seulement les moments d’action comme la capture du requin, mais également des passages plus intimes comme les échanges entre Janine (l’épouse du héros, ndlr) et Henri Beaudout. La bande dessinée donne également la parole à certains membres de l’équipage qui n’ont laissé presque aucune trace de leurs expériences. » Une merveilleuse idée qui rend la lecture très fluide et ludique.
Mais les recherches de Ryan Barnett ne s’arrêtent pas là. On apprend ainsi que si les quatre aventuriers sont accueillis en héros en Angleterre. Leur gloire s’éteindra vite. Et le fameux radeau, qu’Henri Baudout voyait déjà mis à l’honneur dans un musée canadien – on le lui avait promis – finira en lambeaux. Il faudra, une fois de plus, toute l’énergie de l’aventurier - et de Ryan Barnett lui même - pour qu’enfin un modèle réduit soit construit et exposé au public.
Mais qu’en est-il des quatre navigateurs ? On sait très peu de choses sur la vie de José Martinez, le malheureux cuistot. Dégouté par son aventure maritime, il s’est sans doute reconverti dans le commerce de la limonade. Quant au caméraman Gaston Vanackere, avant d'entamer une brillante carrière dans le tourisme, il tirera de ses images un documentaire d’une heure intitulé « Atlantique Adventure », dont peut découvrir des séquences dans le court film de Ryan Barnett, en fin de notre article. Mais le destin sera tout autre pour Marc et Henri. Pour Marc Modena »,explique l’auteur, « L’Égaré 2 marquera le tout début de ses aventures en mer. Dix ans après ce voyage il participera à une autre expédition en radeau longue de 143 jours, en compagnie du navigateur espagnol Vital Alsar. Parti d’Équateur pour rallier l’Australie à bord du Pacifique ils durent abandonner, car les rondins en balsa commençaient à pourrir sous leurs pieds. Mais Modena et Alsar referont par deux fois le même voyage avec succès à la fin des années 1970. Marc troquera le radeau pour le galion espagnol, réalisant deux traversées avec Alsar. Au total il aura passé cinq cents deux jours en mer à bord d’un radeau". Quant à Henri Baudout, à l’origine de cet incroyable défi, il parvint enfin à éloigner les fantômes de la guerre qui tourmentaient ses nuits et plus jamais il ne quitta la mer. En 1967, c’est à bord d’un sketch de 10 mètres qu’il répètera le voyage transatlantique de Jacques Cartier. Il fondera ensuite la première école de voile de haute mer au Québec, et participera également à plusieurs expéditions à travers le Pacifique et la Méditerranée. Mais jamais plus en radeau !
"L'égaré", de Ryan Barnett Dmitry Bondarenko
Editions Glénat, 192 pages. 24€
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