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Yann Quénet et son bateau Baluchon
  • Aventure
  • Water Sports

Le tour du monde en solitaire sur un tout petit voilier de Yann Quenet, l’anti Mike Horn

  • 15 novembre 2022
  • 6 minutes

Sylvie Sanabria Sylvie Sanabria Longtemps allergique à toute forme de sport, Sylvie se révèle sur le tard marathonienne, adepte du yoga et s’initie même au surf et à la voile. En 2018, elle co-fonde Outside.fr dont elle prend la direction éditoriale. Elle est basée à Paris et dans les Cévennes.

Quatre mille euros, c’est tout ce qu’avait Yann Quenet sur son compte en banque. Suffisant pour se construire un voilier aux dimensions aussi réduites que son budget : 4 mètres de long, 1,60 de large. Suffisant aussi pour boucler un tour du monde de 30 000 miles, en solo, dont il vient de publier un passionnant récit aux éditions du Cherche midi.

« Maintenant, je ne fais plus que des trucs rigolos ! », se dit Yann Quenet à la veille de ses cinquante ans. Une fois son fils élevé, il quitte un emploi de bureau où il s’ennuyait ferme depuis 17 ans, et entreprend de prendre le large au départ de Lisbonne en mai 2019 sur un tout petit bateau fait maison, sa passion depuis l’adolescence. Ce sera loin et pour longtemps : un tour du monde qui durera trois ans ; dont 360 jours en pleine mer, au large, et 77 jours non-stop sans voir âme qui vive lors de sa traversée entre la Nouvelle-Calédonie et La Réunion. Au total : 30 000 miles parcourus à sa façon, en musardant. Car ce marin-là, c’est l’anti Mike Horn. Un contemplatif.

« Je me balade », raconte le Breton auquel on doit un récit très singulier de son périple, sorti début novembre en librairie : « Le tour du monde avec mon Baluchon ». Pas très convainquant comme titre, pas plus que la couverture, illustrée par le dessin d’un petit voilier rouge et blanc ( le « Baluchon ») arborant une poule (!) sur sa voile. Mais tellement à l’image de son auteur, le timide Yann Quenet, se dira-t-on à la lecture du livre. Reste que, sans doute pas trop sûrs de leur coup, les éditions du Cherche midi ont pris la précaution d’ajouter « préface d’Olivier de Kersauson ». Mention nettement plus vendeuse et surtout très justifiée. Car c’est à cette légende vivante de la navigation que l’on doit de tenir aujourd’hui en main ce récit de 285 pages qu’on lit d’un trait avec une seule envie : prendre la mer, mais avant, rencontrer fissa son auteur !

Yann Quénet et son bateau Baluchon
(Yann Quénet)

Pendant 17 ans, une vie de gratte-papier sans histoire

C’est justement cela qui motive Kersauson lorsqu’il contacte Yann Quenet alors en escale en Polynésie, raconte-t-il en préface du livre.  « J’ai rencontré le bateau avant l’homme, ‘La dépêche de Tahiti’ l’avais mis en première page. Je suis aussitôt allé le voir au port. J’ai été stupéfait de tant de simplicité, d’intelligence et de technique. J’ai laissé un mot en demandant au propriétaire du bateau de m’appeler ». Dans un premier temps, Yann, modeste marin navigant sur un micro voilier de 4 mètres, aussi crédible en haute mer qu’un jouet d’enfant, croit à une blague. Puis il se résout à passer un coup de fil à Kersauson. Naissance d’une amitié et, quelques mois plus tard, du récit de son aventure chez, précisément, l’éditeur du marin aux multiples records. Lequel éditeur a eu l’intelligence de laisser libre cours à un Yan qui, en mer comme sur terre, n’est pas homme à se laisser brider. Enfin plus maintenant. Car après une vie de gratte-papier sans histoire, l’homme qui dessine des petits bateaux depuis l’adolescence a décidé de faire ce qui lui chante, "parce que la vie est trop courte", nous raconte-t-il au cours d’une interview téléphonique accordée depuis Saint-Brieuc, où se trouve son atelier et où il vit très modestement depuis son retour en août dernier.

Yann Quénet et son bateau BaluchonYann Quénet et son bateau Baluchon

"Les petits bateaux, j'adore ça !"

«  Dans mon milieu, personne ne faisait de bateau. Pour moi, c’était un truc de riches. J’ai découvert la voile un peu par hasard, via la lecture, les récits des grands navigateurs solitaires, de Slocum en passant par Moitessier ou Tristan Jones, mon préféré », dit-il. Lycéen solitaire, il arpente les pontons de la petite ville côtière où il est interne, fasciné par les bateaux. Mais trop timide, et sans trop de moyens, pour passer la porte d’un club de voile, il apprendra seul, « petit à petit, dans les livres et surtout à bord d’une vieille barcasse » avec laquelle il tire des bords autour de chez lui, avant de s’aventurer jusqu’à l’Angleterre. Un vie en mer, mais en pointillée, en parallèle d’un morne quotidien dans un bureau où il ne fait que gagner sa vie, car son cœur est ailleurs, en mer, synonyme d’évasion, de liberté absolue.

« J’ai vu tout de suite que c’était fait pour moi », conclut-il. Alors en attendant de pouvoir prendre le large pour de bon, car l’homme aime la haute mer, pas le cabotage, il dessine des bateaux. « Des petits. J’adore ça, les imaginer dans ma tête d’abord, puis sur le papier et enfin les construire. C’est comme un petit garçon qui construit une maquette le soir dans sa chambre, puis essaie de la faire flotter le lendemain. Je ne me considère pas comme une grande personne ! Pour moi, un bateau, c’est tout simple : une caisse en bois, un mât, un bout de tissu et un gouvernail. Le reste, c’est du superflu. Les radars, les ordinateurs, ça ne sert qu’à rassurer les gens. Ça éloigne du contact avec la mer. Il faut que ce soit le plus simple possible, et roule ma poule ! Mon idée, c’était de voyager en bateau comme on voyage à pied ou à vélo. Ça faisait plus de trente ans que je ne pensais qu’à ça. En attendant, je concevais des petits bateaux, et les vendais aussi - mal, je ne suis pas un commerçant - mais quand mon fils a été autonome, j’ai donné ma démission ».

Yann Quénet et son bateau BaluchonYann Quénet et son bateau BaluchonYann Quénet et son bateau BaluchonYann Quénet et son bateau BaluchonYann Quénet et son bateau Baluchon

Première tentative : c'est l'échec

Il est alors à l’aube de la cinquantaine et peut se mettre à son gros projet, un tour du monde, en solitaire. A son actif, un première traversée de l’Atlantique, et un maigre compte en banque. 4000 euros seulement. Entre matériaux de récupération et bricolage, il fabrique un premier voilier de 4,30 mètres, le « Skrowl ». «Pas le plus petit voilier du monde, les records de m’intéressent pas. Je voulais juste faire rapide, simple, solide, facile à construire, à réparer, à transporter, à manier et…. dans mes moyens. En août 2015 c’est la première tentative, un échec. Son bateau se retourne au large de Madère. Il devra l’abandonner et sera sauvé par un cargo. Pas abattu pour autant, fort de cette première expérience, il se remet à l’œuvre et en construit un autre en un peu plus de 400 heures avec du contreplaqué, de la fibre de verre et de l’époxy, légèrement différent : « Le Baluchon «, quatre mètres de long, 1,60 mètre de large, du sur mesure, pour lui qui ne fait que 1,69 m. Ce sera le bon.

Sur ce compagnon rustique et infatigable il naviguera seul de mai 2019 à août 2022, se nourrissant quasi exclusivement de sardines en boite et de soupes chinoises en sachet. Pas de pêche ? Non, les poissons étaient souvent plus gros que son bateau, explique-t-il et puis, comment les préparer sur cet esquif où chaque centimètre est compté ? Sans parler de la cuisson, peu facile, voire dangereuse, sur cette embarcation facilement chahutée par les flots où souvent il mangera froid, nouilles chinoises comprises, « ça passe très bien », dit-il. Enfin, faute de pouvoir le conserver – pas de réfrigérateur bien sûr – il devrait sacrifier un bel animal, n’en manger qu’un morceau et jeter par-dessus bord. Or il ne se juge pas assez important pour oser un tel gaspillage. Mais peu importe au final, dans cette « petite bulle qui flotte », son plaisir est ailleurs : contempler la mer, écouter des podcasts, regarder des films, écouter de la musique, écrire, dessiner, faire des pompes, penser à rien, dormir, « chanter et faire chier les goélands » et, bien sûr, lire. Il s’essaie à Beaudelaire, Rimbaud et Verlaine, en vain, mais tombe sous le charme du « Petit prince » dans lequel il se reconnaît plus. 

Plan bateau Baluchon Yann QuénetPlan bateau Baluchon Yann Quénet

Dans tous les ports, ce micro voilier lui ouvre des portes

En 2020 la pandémie va se glisser dans l’aventure. Quand approchant de l’Australie, il apprend que le pays est fermé, changement de plan. Le point d’orgue de son périple devait être l’achat d’une voiture et la traversée du pays. Il doit y renoncer et entreprend de relier la Nouvelle Calédonie à La Réunion. Il restera 77 jours seul en haute mer, une épreuve pour lui qui n’avait prévu que 40 à 50 jours d’autonomie. Mais là aussi son ingéniosité va le sortir d’affaires, et il parvient à capter de l’eau et à la désaliniser.

Partout où il va passer, ce Geotrouvetout des mers et son tout petit voilier qui a tout du jouet va susciter la surprise et la sympathie : cet esquif va lui ouvrir des portes et des cœurs. De quoi bouleverser ce grand timide qui, au départ de Lisbonne en 2019 s’était vu refuser un accès à la marina : le Baluchon et son capitaine n’avaient visiblement pas le style de rigueur.

Carte tour du monde Yann Quénet
(Yann Quénet)

En août 2022, il a 53 ans et rentre à Saint-Brieuc, un peu la mort dans l’âme, après quelques belles épreuves en mer et surtout une belle envie d’y retourner. Cap sur le grand nord cette fois, pour trois à quatre ans, du côté du Canada, où avec un nouveau (petit) bateau qu’il va construire au printemps prochain, il compte bien se laisser prendre par les glaces début 2024. Un autre rêve qu’il caresse depuis longtemps. « Je ne veux faire que des choses qui m’amusent énormément et ça reste dessiner, construire et faire naviguer de petits bateaux », conclut celui qui affirme ne surtout pas être un aventurier, mais « un voyageur rêveur ».

« Plus de patron, plus d’horaires, je fais ce que je veux quand je veux , je suis un contemplatif, je me balade. ». Il y a un prix à payer, entre deux petits jobs, il vit très sobrement et refuse les sponsors « ça m’obligerait à afficher un camembert sur ma voile »,  mais dès qu’il est à terre, la mer lui manque. « J’aurais dû le faire plus tôt, il faut se dépêcher, le temps passe vite. Les gens ont peur, ont trop besoin d’assurance. Ils se rendent de plus en plus dépendants du matériel pour se rassurer. Alors ils travaillent plus longtemps pour se payer un plus gros bateau, plus équipé. Et les années passent... »  

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