En novembre 2021, 56 coureurs volontaires prenaient le départ d’un ultra pas comme les autres : une course de 156 km organisée par l’Université de Caen, encadrée par une quarantaine de scientifiques et de professionnels de santé issus de 17 laboratoires. Leur mission : soumettre les coureurs à toute une batterie de tests (physiologiques, cognitifs, psychologiques, biologiques) et recueillir des données inédites sur les effets de l’ultra-endurance. Une première mondiale, initiée par le chercheur Benoît Mauvieux, dont les enseignements viennent d'être publiés dans « Les sentiers de la science – l’expérience du Trail Scientifique de Clécy », sous la direction éditoriale de Frédéric Berg. Passionnant mix d'études, d'analyses, de témoignages et de conseils pratiques, cet ouvrage illustré par Alexis Berg devrait changer notre approche de l’ultra.
Jamais on aura autant parlé d'ultras. Après le marathon, épreuve désormais « banalisée », quasi obligatoire dans un CV, au tour de l’ultra-trail de s’imposer comme un must, alors qu’on n’en mesure pas toujours bien l’impact sur le corps comme sur le mental ; les études sur le sujet restant rares et souvent incomplètes. Aussi l’expérience du Trail Scientifique de Clécy, course dédiée à la recherche, « pour mieux comprendre ce qui se passe dans le corps et la tête des ultra-traileurs », fera-t-elle date.

Conduite il y a quatre ans, sous la coordination scientifique de Benoît Mauvieux, enseignant-chercheur à l’Université de Caen, c’est une première au monde, un « véritable laboratoire à ciel ouvert ». Son objectif était simple : faire évoluer la recherche scientifique sur l’ultra-trail en recueillant, sur le terrain, pendant une épreuve de 156 km et 6 000 m de dénivelé positif, un maximum de données physiologiques et autres auprès de 56 volontaires. Les chercheurs souhaitaient répondre à plusieurs questions : notamment, comment le corps humain s’adapte-t-il aux conditions extrêmes ? Comment les sportifs repoussent-ils les limites de l’endurance physique et mentale ?
Peu d'informations avaient filtré jusqu’à présent sur les conclusions de ce projet, auquel ont contribué une quarantaine de scientifiques et de professionnels de santé issus de 17 laboratoires. Un certain nombre de pistes de travail restent à explorer, mais on peut d'ores et déjà en tirer de précieux enseignements comme l’explique l’ouvrage collectif que les Editions Mons viennent d'en tirer : « Les sentiers de la science – l’expérience du Trail Scientifique de Clécy ».

« Ce livre est bien plus qu’un compte-rendu d’événement : il est une cartographie du potentiel humain », précise dans la préface Eric Lacroix, entraîneur et directeur du service universitaire des activités physiques et sportives (SUAPS) à l'université de La Réunion. « À travers ces pages, vous découvrirez non seulement les défis et les potentialités des coureurs, mais aussi les percées scientifiques qui ont accompagné chaque foulée. «
Au sommaire de cet ouvrage didactique très détaillé, des terrains encore inconnus de la science – de la gestion de la fatigue extrême à l’influence des rythmes circadiens sur la performance, du rôle de la nutrition à l’impact psychologique de l’ultra-endurance.





Quels sont les résultats les plus étonnants ?
Aucun risque d'hypoglycémie observé pendant la course
Lorsque les ultra-trails sont réalisés avec la possibilité de se ravitailler régulièrement, comme c’était le cas tous les 26 km dans cette étude, aucun risque accru d’hypoglycémie ou d’hyperglycémie n’a été observé pendant la course, comparé aux valeurs au repos (…). « Le fameux « mur du marathon », ne serait pas lié à ce facteur, contrairement aux idées reçues », explique ainsi Frédéric Berg, directeur éditorial de l’ouvrage. En revanche, les chercheurs ont relevé un risque majeur d’hyperglycémie pendant les 48 heures suivant la course. « Probablement en partie en raison des lésions musculaires qui pourraient s’accompagner d’une inflammation, source d’insulino-résistance, selon Elsa Heyman chercheur en physiologie de l’exercice et Cassandra Parent, post-doctorante en physiologie de l’exercice. Mais à ce stade, « on ne sait pas si cette hyperglycémie post-course pourrait avoir des répercussions délétères sur la santé, ou si elle représente un mécanisme potentiellement utile, comme c’est le cas pour le stress oxydant, qui favorise certaines adaptations dans le cadre de l’entraînement », précisent elles. En étudiant la récupération et en identifiant des moyens de réduire l’inflammation, les chercheurs espèrent donc pouvoir proposer des stratégies pour minimiser ces risques.
Plus la course est courte, plus la perte de force musculaire est rapide et importante
Cependant, après 30 à 40 heures de course, la perte de force ralentit, suggérant une adaptation physiologique et stratégique des coureurs à l’ultra endurance ».
Certains aliments, pourtant fréquents sur certains ravitos, sont à proscrire
Le stress pré-compétitif, très présent chez tous les athlètes interrogés, est fortement corrélé à l’apparition des troubles digestifs. L’enquête a permis d’identifier les aliments pertinents à proposer sur le ravitaillement d’un ultra-trail et, au contraire, ceux à proscrire.
Parmi les aliments recommandés :
- la purée de pomme de terre / patate douce
- le jambon blanc
- la viande des Grisons
- le pain complet
- le bouillon salé et vermicelles
- la compote de banane
- le chocolat noir, fruits secs (noix de cajou)
- les biscuits salés (TUC, bretzels)
- l’eau, thé, café, coca, jus de pomme
Et parmi les déconseillés :
- la charcuterie grasse (rosette, saucisson, rillettes)
- les fruits séchés (abricots, pruneaux)
- les oranges
- le riz
- Les gels énergétiques et les barres de céréales
Les micro-siestes ont un impact significatif sur la performance
Une sieste de quelques minutes permet de réduire le nombre de cas d’hallucinations chez les coureurs à partir de 37 heures de course, confirme l'étude. Cela illustre la capacité impressionnante du cerveau à se régénérer dans les premiers instants de sommeil. Dormir 10 minutes peut équivaloir à un gain de plusieurs heures en termes de vigilance et de récupération.
L’ultra-endurance a peu d’effets délétères sur le cœur des athlètes expérimentés, tant qu’ils sont en bonne santé cardiovasculaire
Les recherches en cours, comme celles qui ont été menées lors de ce trail scientifique vont donc permettre d'affiner notre compréhension des adaptations cardiaques et de guider les recommandations médicales pour la pratique de l’ultra-endurance.
Les champs d'observations sont vastes, et les réponses pratiques apportées par les chercheurs toujours très complètes. Qu’on s’interroge sur la gestion de la fatigue, de la température corporelle ou de son alimentation. Sans parler, par exemple, du choix de la bonne pointure sur un ultra. Autant de points concrets abordés également ici qui font de cet ouvrage un précieux allié pour l’ultra traileur.





Le témoignage d'un participant à l'expérience
Une « sacrée » expérience. Jean Blancheteau, ultra-traileur expérimenté et talentueux, a vécu l’ultra-trail de Clécy avec curiosité, conscient de l’intérêt des études engagées lors de cette course. Il livre une vision réfléchie et pragmatique de l’ultra-trail, où la gestion de l’allure, les siestes stratégiques et une meilleure technique de course transforment l’expérience.
Qu’est-ce qui vous a poussé à participer au Trail scientifique de Clécy ?
J’ai vu l’annonce sur les réseaux sociaux, et ça m’a tout de suite intéressé. Avec mon passé en athlétisme, j’avais eu accès à des stages de haut niveau avec la Fédération française d’athlétisme : tests de lactates, variabilité de la fréquence cardiaque, bains froids, massages… Tout ça m’a passionné. Participer à Clécy, c’était une opportunité d’être cobaye tout en discutant avec des scientifiques pour mieux comprendre les mécanismes qui influencent la performance.
Vous aviez une expérience de l’ultra ?
J’avais fait plusieurs courses avant, comme la 6666, l’Ultra Ariège, les 100 km des Hospitaliers, et quelques formats « Dernier homme debout », où on atteint souvent 170 km.
Quels enseignements avez-vous tirés de l’expérience de Clécy ?
Beaucoup de choses ! Déjà, ça m’a fait évoluer dans ma pratique. Par exemple, on a fait six boucles identiques, et j’ai pu constater concrètement ma perte de vitesse au fil des tours. Ça a confirmé une chose que je savais déjà : on part tous trop vite en ultra. Mais là, avec les chiffres sous les yeux, c’était évident. J’ai radicalement changé ma stratégie de course depuis. Un changement de stratégie payant.
Concrètement, comment avez-vous ajusté votre stratégie ?
Prenons un exemple : lors de la Pica Pica (course en Ariège de 110 km et 10 000 m de D+) en 2022, au premier pointage après 2 heures, j’étais 30e. À la fin, je gagne avec 1 heure d’avance. Mon père a appliqué la même méthode : il était 173e au début et finit 11e. En partant doucement, on évite beaucoup de problèmes digestifs ou physiques. Et, surtout, c’est plus agréable : la fatigue arrive bien plus tard.
Comment déterminez-vous votre allure de départ ?
J’utilise deux méthodes. D’abord, le ressenti, mais ce n’est pas toujours fiable. Ensuite, je me base sur les résultats des années précédentes : si je vise de terminer dans les premiers 5 %, je regarde le temps du 10e coureur. Pendant les premières heures, je reste à une place autour des 30 à 40 % du classement. Ça m’aide à rester calme au départ.
Vous avez aussi changé votre technique de course, je crois ?
Oui. À Clécy, on a parlé de cadence et de puissance. J’ai réalisé que ma foulée lente me blessait. Depuis, je me concentre sur une cadence de 180 pas/minute. Tout le reste suit naturellement : le pied se pose mieux, et je récupère plus vite. C’est un changement énorme pour moi.

Mais même avec cette méthode, est-ce que ça marche à chaque fois ?
Pas toujours. Même en sachant tout ça, il m’arrive encore de me laisser emporter après 3 ou 4 heures. Je commence à remonter, l’euphorie prend le dessus, et je vais trop vite. C’est comme un second départ. Mais avec le temps, je maîtrise mieux cette partie-là.
Ça a donc vraiment changé votre vision de l’ultra ?
Complètement. Avant, j’aimais les ultras pour le défi et les émotions. Maintenant, grâce à cette stratégie, je les vis de manière plus sereine. C’est moins dur physiquement, mais tout aussi gratifiant émotionnellement. Et pourtant, personne ne croit à cette méthode quand on l’explique !
Y a-t-il d’autres enseignements que vous avez retenus de Clécy ?
Oui, notamment sur le sommeil. Avant, je ne faisais jamais de micro-siestes. Maintenant, dès que je ressens de la fatigue, je m’arrête 5 minutes. C’est impressionnant à quel point ça remet les idées en place. Ce n’est pas du temps perdu : quelques minutes suffisent pour être beaucoup plus efficace ensuite.
Aujourd’hui, comment gérez-vous votre pratique ?
J’ai réduit la quantité d’ultras : je n’en fais plus qu’un ou deux par an, mais je prends le temps de bien les préparer. Je veux profiter pleinement de chaque course, mentalement et physiquement. C’est aussi une façon de préserver une fraîcheur mentale.
Où vous entraînez-vous ?
Je suis en Bourgogne, près de Mâcon, mais je fais souvent des week-ends en montagne, côté Bauges ou Pyrénées. Mon terrain de cœur reste la Pica Pica : c’est là que j’ai découvert le trail, et je connais les sentiers par cœur.

Interview extraite de :
Les sentiers de la science.
L’expérience du Trail Scientifique de Clécy
Mars 2025, 224 pages, 24 euros.
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