Eaux noires, courants contraires, écart de température… De la Patagonie au Río de la Plata, Stève Stievenart a enchaîné trois des passages les plus hostiles du continent sud-américain. En moins de dix jours, il devient le premier à boucler la Triple Couronne du bout du monde. Récit.
Quelques heures seulement après sa traversée du Rio Plata, le téléphone sonne à 6 h 30. À l’autre bout du fil, Stève Stievenart est déjà réveillé. N’est-il pas fatigué après 43 kilomètres de nage ? « Le phoque, il ne dort pas beaucoup » lâche-t-il, encore électrisé par la traversée. « D’habitude, je dors bien, mais là, je suis tellement excité. Après une course, il me faut trois jours pour redescendre. Là, je suis encore dans l’euphorie de ce projet fou. »
Avec ses 43 kilomètres parcourus en 17 h 59 min entre l’Uruguay et l’Argentine, la dernière étape de sa « Triple Couronne du bout du monde », bouclée ce week-end, a changé d’échelle. Parti samedi à 6 h 20 de Colonia, Stève Stievenart a rejoint Punta Lara, au sud-est de Buenos Aires, peu après minuit. Une traversée de l’un des estuaires les plus larges au monde, qui complète un triptyque : le canal Beagle (1,7 km en 46 minutes), le détroit de Magellan (7 km en 1 h 50), et enfin le Río de la Plata (43 km en 18 h).
Une montée en puissance
Trois passages très différents, avec une montée progressive dans la difficulté. Car si la traversée du canal Beagle, entre Ushuaia et l’extrémité du continent sud-américain, réalisée en février 2024, a bien été marquée par des températures basses, Stève en garde davantage le souvenir d’un entraînement : « ce n’était pas difficile en soi », résume-t-il. Les deux étapes suivantes, en revanche, franchies à dix jours d’intervalle, ont changé nettement de dimension.
La traversée du détroit de Magellan, entre l’Amérique du Sud et la Terre de Feu, en Patagonie, l’a confronté à des conditions inédites. « C’était complètement nouveau pour moi, raconte-t-il. Les océans Atlantique et Pacifique se rencontrent et créent de forts courants opposés, comme un entonnoir. On est pris entre deux pressions. » Une configuration aussi perturbante qu’« incroyable », renforcée par la présence d’algues denses qui ont freiné sa progression. « Il y avait des bandes d’algues qui m’arrêtaient net. On nage dedans, c’est gluant, on ne voit rien, on a toujours peur de ce qu’il y a en dessous. » Dans ces conditions, Stève a dû nager plus intensément pour corriger sa dérive et atteindre la Terre de Feu. Celui qui se définit comme un nageur-explorateur, fasciné depuis toujours par les récits d’aventure et de grandes découvertes, en retient toutefois une lecture plus large : « au-delà de la performance, traverser Magellan, c’est aussi quelque chose de magique, chargé d’histoire, qui a bercé mon enfance et m’a toujours fasciné. »

Le stress de toucher un animal ou autre chose
Avec le Río de la Plata, la difficulté était toute autre. Sur cette troisième et dernière étape, ce n’était plus tant le froid qui dominait – l’eau était à 23 °C – que la durée, la fatigue et l’exposition constante aux courants. Car la traversée de l’estuaire du Río de la Plata a été rendue particulièrement complexe par des eaux saumâtres et une visibilité quasi nulle. « C’est terrible… J’avais l’impression de nager dans le noir en permanence. Même les yeux ouverts, on ne voit rien. C’est assez perturbant. » Une sensation d’autant plus marquée que Stève manquait de repères, n’ayant pu s’entraîner qu’une trentaine de minutes la veille.
À cela se sont ajoutés des obstacles qui ont rendu la nage encore plus angoissante. « Par moments, j’ai percuté des objets non identifiés. Il y a toujours le stress de savoir si c’est un animal ou autre chose. Et dans ces moments-là, on se met à la verticale par réflexe, mais ça peut déclencher des crampes. » Et si certains éléments restaient invisibles, d’autres étaient tout simplement inévitables et ont imposé une vigilance constante : les porte-conteneurs. Malgré l’adaptation permanente du pilote qui l’accompagnait au trafic maritime, Stève les a ressentis avant même de les voir. « Les porte-conteneurs, on les sent passer. Il y a une vague énorme, même sous l’eau. Et parfois, on entend les hélices… c’est assez fou », ajoute-t-il.
Les courants et les vagues n’ont rien arrangé, bien au contraire, allongeant considérablement son temps de nage. « J’ai eu des vagues et du vent tout le temps, pas un moment d’accalmie… » Les conditions ont changé au cours de la traversée, le contraignant à nager à contre-courant sur une partie du parcours. La dérive progressive, visible sur le tracé, lui a fait perdre près de quatre heures. « D’après ma vitesse, on pensait être autour de 14 heures. Finalement, ça a fait presque 18. Mais c’est la nature qui décide, il faut composer avec. »

« Je ne remettrai plus jamais une combinaison. »
Pour le commun des mortels, sa traversée du Río de la Plata reviendrait à nager à environ 3 km/h dans une piscine olympique, une allure qui peut sembler modeste. « Ce n’est pas rapide, reconnaît-il, mais l’idée, c’est d’être constant. Sur une telle durée, tenir cette vitesse pendant 18 heures, c’est déjà une bonne moyenne. »
Fidèle à sa pratique, il a effectué ces trois traversées sans combinaison : « La néoprène, c’est une nage assistée. On flotte, on glisse, on n’a pas d’hypothermie, ce n’est pas la même chose. » Sans remettre en cause ceux qui y ont recours, il ne compte pas changer. « Je ne remettrai plus jamais une combinaison. »
Au-delà des deux dernières traversées prises isolément, c’est surtout leur enchaînement en moins de dix jours qui a constitué l’un des principaux défis. Passer d’une eau à 8 °C dans le détroit de Magellan à une eau à plus de 23 °C dans le Río de la Plata a imposé une adaptation rapide du corps. « Ce n’est pas la même nage, pas les mêmes sensations. » Le poids pris pour résister au froid — il pèse environ 110 kg — est devenu une contrainte dans une eau douce, donc moins dense : « On perd en flottabilité, donc il faut mettre plus de charge, plus d’intensité pour rester en surface. »
Cette capacité d’adaptation aux variations de température, Stievenart la travaille pourtant en amont, à travers des protocoles spécifiques : exposition au froid, immersion en eau glacée, nage nocturne ou en conditions dégradées, autant de méthodes pour habituer l’organisme à ces écarts.
Entre les deux traversées, la récupération est restée limitée. Une semaine à peine, rythmée par l’attente d’une fenêtre météo favorable. « On devait être prêt à partir à tout moment. Deux heures avant, douze heures avant… on ne sait jamais. »


« Je construis mes œuvres dans ma tête. »
Reste la question du mental. À quoi pense-t-on pendant près de 18 heures de nage ? Pour tenir, Stievenart s’appuie sur des repères simples, ses proches, ses enfants, mais aussi sur un processus plus inattendu. « Je travaille sur mes projets artistiques en nageant. Je construis mes œuvres dans ma tête. » Car en dehors de l’eau, il est aussi artiste, réalisant des pièces en métal inspirées de personnages qui l’ont marqué. « Ça peut paraître un peu bizarre, mais ça m’occupe », sourit-il. Une manière de structurer le temps et de rester concentré. « C’est super efficace, parce que quand je rentre à l’atelier, tout est déjà clair dans ma tête. »
Dans l’eau, il n’y a rien qui vient interférer avec votre créativité. Vous êtes connecté à l’élément. Là, le fait d’être dans un fleuve, en mer, on retrouve cette connexion naturelle à l’environnement qu’on a perdu. On se sent vivant.
Au-delà de la performance, cette réussite contribue aussi à ouvrir la voie à d’autres nageurs, explique-t-il, évoquant les nombreuses demandes déjà reçues par les organisateurs de la Triple Couronne depuis ses traversées.
Et déjà, la suite se dessine. « Avec le phoque, il y a toujours des projets. » Direction Hawaï, avec le détroit de Molokai, l’une des étapes de l’« Ocean Seven », dont il a déjà validé cinq des sept passages. Un projet, là encore, suspendu aux conditions : ces dernières années, plusieurs attaques de requins ont été recensées dans la zone. Il avait d’ailleurs déjà attendu deux semaines sur place sans pouvoir partir, en raison de conditions défavorables et d’une forte présence de méduses box. Ensuite, ça sera cap sur le Japon, avec le détroit de Tsugaru, pour tenter de compléter la septième.
Photo d'en-tête : Pablo Zapata- Thèmes :
- Nage en eau libre
