Perdu ou blessé en forêt ? Aujourd’hui, l’aide pourrait venir du ciel, sous la forme de petits drones qui sauvent de plus en plus de vies. Alors, atteinte à la vie privée ou gain de temps pour les victimes et pour les secours ?
Le 3 avril, Barbara Garrett, 74 ans, et son compagnon de randonnée, David Burgin, 63 ans, quittent leur voiture aux abords d’Ogden (Utah) et suivent pendant plusieurs kilomètres l’Indian Trail – sentier réputé difficile – jusqu’aux monts Wasatch. Sur le chemin du retour, dans la soirée, Barbara angoisse. Et s’ils s’étaient perdus ? Sur une pente inconnue, ils sont stoppés par des falaises abruptes. Pourtant, ils pensaient se diriger dans la bonne direction…
Voyant que la trace semble rejoindre la ville, les randonneurs continuent tout de même de monter, s’aidant parfois de racines et de rochers. Lorsqu’ils arrivent sur une vire étroite, au-dessus d’une paroi, Barbara et David prennent peur et décident, pour la première fois de leur vie, d’appeler les secours. Le soleil commence à se coucher, la température baisse et ils sont toujours à 1 800 mètres d’altitude.
Après les avoir partiellement repérés grâce à leur téléphone, on demande à Barbara et David de descendre : le shérif adjoint part à leur rencontre. Or, en la localisant à son tour, il se rend compte que les deux randonneurs sont en danger.


Plus le temps passe, plus on est susceptible de mourir d’hypothermie
De tous temps, les êtres humains ont secouru leurs congénères. Il y a six millions d’années, dans un monde où régnaient mille et un dangers, entre instabilité climatique et catastrophes diverses, l’empathie était la clé de survie de l’espèce. Les membres de chaque tribu chassaient, mangeaient et migraient ensemble. Lors des conflits, ceux qui se battaient seuls avaient tendance à mourir, seuls. Rester unis contre la famine et la guerre a renforcé les liens humains.
Depuis toujours, les hommes ont tendance à rechercher les disparus en grands groupes, en criant, en faisant appel à leurs sens – audition, ouïe – et en écumant les alentours (parfois en avion) avec une vague idée de l’endroit où se trouve une personne égarée. Mais, en montagne notamment, plus le temps passe, plus une personne est susceptible de mourir d’hypothermie. Ajoutons aussi que les secours eux-mêmes font souvent face à divers dangers – avalanches, orages, accidents d’hélicoptère, éboulements, inondation ou simple fracture de la cheville qui, dans un endroit reculé, prend davantage d’ampleur.
Or, de nos jours, on peut compter sur des petits drones équipés de caméras et lumières pour effectuer les recherches. Texas EquuSearch, une équipe de secours texane, retrouve ainsi des personnes portées disparues à l’aide d’engins télécommandés depuis 2005, bien avant que la réglementation fédérale américaine s’intéresse aux vols de drones. Dans le cas de Barbara et David, c’est Kyle Nordfors qui a piloté le drone ayant servi au secours, un DJI Mavic 2 Enterprise DUAL, pas pu gros qu’une boîte à chaussures dont les lumières rouges et vertes clignotent dans l’obscurité.



« Nous aurons toujours besoin de secouristes sur le terrain »
Difficile de savoir exactement combien d’équipes utilisent actuellement des drones aux Etats-Unis, car aucun organisme ne recueille ces informations. Actuellement, 61 pilotes y sont formés à intervenir et l’association des secours en montagne a estimé que 80% de ses membres possèdent ces engins à divers stades de développement, un nombre qui a quadruplé en quelques années.
Dans le Tennessee, équipés d’un drone à caméra imagerie thermique capable de détecter le rayonnement infrarouge, les secours ont ainsi pu retrouver un garçon perdu dans les bois, visible en orange sur le moniteur. En outre, ces engins sont équipés d’un zoom puissant, d’un projecteur aveuglant et d’une batterie avec un temps de vol d’environ une demi-heure. "C'est une véritable extension des capacités sensorielles humaines, nettement moins chère et offrant plus de sécurité que les hélicoptères et les avions", selon David Forker, ancien membre du programme de secours par drones à Idaho Falls. "De quoi permettre récemment à un pilote de voir des traces dans la neige épaisse et dans l’herbe coupée lors d’un exercice d’entraînement de la police locale. Détail qui avait pourtant échappé aux huit autres agents présents sur le terrain", explique-t-il. « Les drones ne remplacent pas les secours au sol", affirme de son côté Keenan Campbelle, directeur d’un service de secours dans l'Illinois. "Nous avons toujours besoin d’agents sur le terrain. Mais la vue depuis les airs nous facilite beaucoup le travail ».


Attention tout de même : ces petits engins volants ne sont pas adaptés à toutes les situations. « Ce nouveau jouet brillant ne va pas résoudre tous nos problèmes » explique Neil Van Dyke, coordonnateur des secours. « Les zones où la végétation est dense n’offrent que très peu de visibilité et limitent l’action de l’imagerie thermique ».
Autre inconvénient : le prix. Il faut compter entre 900 et 3600 € pour les modèles de base, une dépense non-négligeable pour les groupes de bénévoles aux petits budgets. De plus, il faut prendre en compte la formation du sauveteur aux règles d'utilisation de l’engin. Reste qu'u-delà des considérations économiques et techniques, le drone permet souvent aux secours de gagner du temps ce qui, dans ce cas, peut sauver des vies.

L’avenir des secours réside dans ces engins
En novembre 2018, lorsque Kyle a déposé sa candidature pour faire partie de l’équipe de secours de la ville, il a précisé n’avoir pour seules compétences outdoor son passé de scoutisme et son amour du camping, mentionnant au passage qu’il avait travaillé comme pilote pour la compagnie Alaska Airlines et détenait son brevet pour diriger des drones. Au vu de son évident manque d'expérience, il pensait ne pas correspondre au poste. Mais on lui a finalement proposé de diriger l’unité expérimentale de sauvetage par drones. Et à ses yeux, l’avenir des secours réside aujourd'hui dans ces engins. Mais comment réussir à convaincre les membres de son équipe, quelque peu réticents à l’arrivée de cette nouvelle technologie ? Perçu comme un geek avec ses jouets volants, Kyle est tout de même parvenu à rassurer ses collègues : personne ne sera remplacé par des drones, a-t-il insisté. Avril 2019, il remporte son premier succès. En moins de 20 minutes, avec son objet volant, il réussit à localiser des randonneurs coincés près d’une gorge, à environ 1800 mètres d’altitude, et à diriger les secours jusqu’à eux.

Une efficacité dont Kyle fait à nouveau preuve lors de son intervention auprès de Barbara et David. Traversant une pente qui s’élève à plus de 700 mètres au-dessus de la route, l’Indian Trail est un sentier escarpé qui comporte certaines sections exposées. Sans le pilote et son drone, les secours auraient dû les rechercher à pied, dans l’obscurité la plus totale. Une entreprise dangereuse qui aurait pris du temps, sachant qu’ils n’avaient que de vagues informations. A savoir " deux randonneurs ont quitté le sentier et se trouvent quelque part dans le Canyon d’Ogden".
En s’élevant au-dessus du sentier emprunté par le couple, le drone de Kyle a identifié la lumière de leur frontale au loin dans l’obscurité. Approchant l’engin de la source lumineuse, Kyle a aperçu les deux marcheurs enveloppés dans leurs couvertures de survie. Après seulement quatre minutes de recherche, grâce aux informations présentes sur son écran, il est parvenu à les localiser précisément. Sans drone, auraient-ils survécu ?


Déjà des transports d'insuline ou d'EpiPen par les airs
Un an plus tard, Kyle, Barbara et David parcourent à nouveau le fameux Indian Trail, vers le canyon d’Ogden. « Sans ce drone, confie Barbara en traversant une forêt de pins, je serais morte d’hypothermie ». Seule, elle n’aurait pas pu redescendre. Lorsqu’elle a entendu le bourdonnement de l’engin et aperçu sa lumière brillante, elle s’est dit que les cieux avaient répondu à son appel.
D’ici quelques années, davantage de drones devraient être utilisés par les secours en montagne. Qualifiés par David Kovar de « camionnettes volantes », certains drones expérimentés permettent le transport d’objets indispensables aux victimes : des doses d’insuline ou même de l’EpiPen (traitement d’urgence des réactions allergiques sévères). Actuellement, on essaie même de créer un capteur permettant de détecter la présence de téléphones dans la zone, ce qui faciliterait encore la localisation des personnes disparues. Pilotés manuellement, certains modèles sont déjà capables d’identifier et de suivre des humains ou des voitures. Et à l’avenir, comme le démontre déjà la compagnie californienne Skydio, les drones seront autonomes : ils pourront évoluer sans l’aide humaine à travers des environnements complexes.
L'intérêt du drone dans le cadre de l'intervention des secours n'est donc plus à démontrer. Mais la vulgarisation de cette technologie ne va pas sans problème éthique. Qui n'a pas en tête l’image du drone militaire, le Predator ? Piloté à distance, il a permis de tuer de nombreuses personnes au Moyen-Orient à la suite des attentats du 11 septembre. Quelques années plus tard, en 2012, le marché s’est diversifié et on a commencé à vendre ces petits engins aux services de police, avant de proposer aux amateurs des contrôleurs de vol, élément central de l’électronique du drone (disponible pour 15€ seulement sur internet). N'importe qui a pu commencer à construire ses propres jouets volants et à les envoyer survoler aussi bien votre maison qu'une forêt jusque là paisible, bien souvent au mépris de toutes les réglementations. De quoi, on le comprend, susciter une certaine inquiétude devant la prolifération de ces engins. Reste qu'au regard de l'efficacité de cette technologie en matière de sauvetage, on ne peut que se réjouir de son développement, mais ses interventions seront d'autant mieux acceptées qu'elles resteront bien encadrées.
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