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PGHM
  • Société

Faut-il remettre en cause la gratuité du secours en montagne ?

  • 23 janvier 2025
  • 6 minutes

Sylvie Sanabria Sylvie Sanabria Longtemps allergique à toute forme de sport, Sylvie se révèle sur le tard marathonienne, adepte du yoga et s’initie même au surf et à la voile. En 2018, elle co-fonde Outside.fr dont elle prend la direction éditoriale. Elle est basée à Paris et dans les Cévennes.

"Il n'y a pas de tabou" en cas d'abus et de prise de risque délibérée, réagissait lundi François-Noël Buffet, ministre auprès du ministre de l’Intérieur, suite à plusieurs comportements à risque qui ont marqué l'actualité ces derniers jours en montagne. "Je crois que c'est un principe inconditionnel, mais c'est un principe qui peut subir quelques exceptions", a-t-il expliqué, au sujet de la gratuité des secours en montagne. Un débat mille fois rouvert, que connaît bien Blaise Agresti, en charge pendant plus de vingt ans du PGHM de Chamonix, et auteur de plusieurs ouvrages de référence sur le sujet. Pour lui, le sujet est à aborder avec beaucoup de nuances et soulève des questions de fond, comme il s’en explique auprès d'Outside.

Que dans la nuit du 14 au 15 janvier une trentaine de skieurs se lancent dans une rando nocturne aux Aillons-Margeriaz, en Savoie, alors que les dameuses étaient à l'œuvre sur les pistes, et voilà que ressurgit l’éternel débat de la responsabilité des imprudents en cas d'accident. Question on ne peu plus sensible, car touchant à une spécificité française : la gratuité des secours en montagne, précise Blaise Agresti, expert reconnu du secours en montagne et de la gestion des crises. Pendant plus de 20 ans, ce guide de haute montagne, ancien élève de l’ESM de Saint-Cyr, a été en charge de diverses unités opérationnelles, notamment le fameux Peloton de gendarmerie de haute montagne (PGHM) de Chamonix. Une expertise dont il a tiré notamment « In extremis » (Guérin, 2006 et 2012) et une histoire du secours en montagne (Glénat, 2018).

Blaise AgrestiIn extremis

Le ministre François-Noël Buffet vient de tirer la sonnette d'alarme, mais y a-t-il une augmentation des incidents en montagne d'après vous ces dernières années ?

L’accidentologie ne bouge pas en France. En montagne, on est toujours autour de 200 morts par an. Par contre, il y a une évolution de la sociologie, ce ne sont pas les mêmes accidents qu’on observe. On a toujours, notamment, l’exemple du traileur en short en très haute altitude. C’est vrai : moi qui suis guide de haute montagne, sur le mont Blanc, on voit de plus en plus de gens qui ne sont pas au bon endroit au bon moment. C’est à la marge, en termes statistique, mais ça existe. L’enfant de 14 ans qui est avec son père, qui n’a pas de DVA, et qui se fait prendre dans une avalanche et qui meurt : ce sont des faits précis, mais qui n’illustrent absolument pas une tendance générale. Et même l’accidentologie en avalanche, elle diminue depuis 20 ans, c’est une réalité statistique. En fait, il y a toujours un grand mélange des genres. Il y a de plus en plus de pratiquants, la montagne n’est pas plus dangereuse, mais elle est plus compliquée.

Et puis, il y a la question de l’évolution des comportements. Le trail, le ski de randonnée, l’escalade ont explosé, ça amène une sociologie différente. Ainsi aujourd’hui les sites classiques de ski de rando sont surfréquentés, autour de Grenoble ou de Chambéry. Aux côtés de pratiquants formés, encadrés par le Club Alpin Français par exemple, on retrouve ces gens qui sont souvent des urbains aspirant à être dans la nature, et qui veulent la découvrir par eux-même. Est-ce qu’il faut les stigmatiser ? Moi je n’irai pas jusque-là.

Êtes-vous étonné que la question de la fin de la gratuité de secours, soit à nouveau d'actualité aujourd’hui ?

Non, dès qu’il y a une succession de petits événements, on a souvent ces prises de position. En 20 ans, on en a eu des dizaines. Mais c’est un sujet qui n’est jamais traité, en fait. Moi, ce que je constate, c’est qu’il y a des discussions, que des politiques s’expriment, mais qu’il n’y a jamais eu d'action conduite derrière. Il y a juste ces paroles politiques, qui stigmatisent, mais qui ne vont pas au bout de la réflexion.

Que pensez-vous de la récente prise de position du ministre sur la gratuité du secours en montagne ?

Comme toujours, c’est aborder le sujet par les conséquences et non par les causes. Bien sûr qu’il y a des imprudents, mais il y en a toujours eu. Là, maintenant, on a cette tactique du bouc émissaire et on va stigmatiser les imprudents. Mais on est tous des imprudents ! Aller en montagne est presque une imprudence, par nature. Donc, je trouve que ce n’est pas juste de l’aborder ainsi.

Par contre, la communauté ne peut pas faire l’autruche, parce qu’aujourd’hui, quand on part en montagne, on prend des téléphériques, on achète des équipements Gore-Tex qui coutent une somme incroyable, on doit donc pouvoir contribuer, même symboliquement, aux frais de sauvetage. Quand on regarde le panier moyen pour s’équiper et faire de l’alpinisme ou du ski... pourquoi chaque citoyen qui pratique la montagne ne donnerait-il pas 50 € par an à une caisse de sauvetage qui aiderait à faire vivre cette communauté ? C’est important qu’on soit contributeur, on ne peut pas n'être que consommateur de secours. C’est mon message principal, changer la posture. On aurait plus à gagner à faire ça, qu’à faire payer quelques imprudents. Les traquer, démontrer leur degré d'imprudence couterait à la société encore plus d'énergie et d'argent.

« Historiquement les secours en montagne ont été étatisés suite au drame de Vincendon et Henry en 1956 avec la création des PGHM et des CRS. La gratuité a été progressivement confirmée par la loi montagne qui distinguait le domaine skiable des stations, où les secours sont payants, et la montagne non aménagée qui reste gratuite », comme vous le rappeliez sur Linkedin. Dès lors, concrètement, comment cette contribution pourrait-elle se mettre en place ?

Les dons librement consentis, on sait que ça ne marche pas ; il faudrait d'une façon ou d'une autre qu’il y ait une « contrainte ». Dire, par exemple, que chaque fois qu’on bénéficie d'un secours on paye très cher, les frais réels…. sauf si on a adhéré à une caisse commune de sauvetage, comme il en existe en Suisse.

L’alpinisme, la montagne, demandent une mise en responsabilité de tous. On ne peut pas entrer dans cet univers-là sans intégrer la dimension de sauvetage. Or, on est tous potentiellement des victimes. Même un guide. On est des pratiquants d'une activité à risque et cette liberté qu’on s’octroie, on ne peut pas demander à nos concitoyens de la porter intégralement, c’est ma vision des choses.

J’ai été responsable de toutes les unités de secours en montagne en France. Je connais les mécanismes de financement des États-Unis, de l’Italie, du Népal, etc. On est un anachronisme en France où le pratiquant est prêt à payer des billets d'avion, des guides, des remontées mécaniques… mais pas les sauvetages. Intellectuellement, ça ne marche pas chez nous ! Pourquoi ? À cause d'une idée. Celle du premier secours ou « prompt secours ». En France, on tombe dans la rue, on est amené à l’hôpital, et c’est gratuit. Les montagnards ont toujours dit qu’il n’y avait pas de raison que le prompt secours soit payant en montagne.

 Mais ça veut dire qu’on fait l’économie de toute la réflexion sur ce que c’est que pratiquer la montagne, sur ce que c’est que faire du ski sur piste qui est effectivement payant depuis les années 70. Il y a beaucoup de choses qui y sont déjà facturées et couvertes par nos assurances.(…) Aujourd’hui on ne peut se raccrocher à cette simple idée du premier secours gratuit. C’est subtil, je sais qu’il y aura des gens qui vont dire que c’est un mauvais principe de rediscuter ça. (…) Je ne dis pas qu’il faut supprimer l’État, mais il faut que l’État soit intégré dans un modèle plus subtil où il n’y ait pas de pure gratuité. Il faut qu’il soit plus impliquant. L’État va m’aider en mettant disposition des équipes de secours, entraînées, formées etc. Mais moi je vais contribuer à ce que ça marche aussi. L’idée étant d'avoir un équilibre entre les deux.

Dès lors, un autre chemin ne serait-il pas de réformer l’organisation du secours en montagne de À à Z ?  C’est une idée que je développe dans la dernière édition d'In Extremis, et qu’on peut résumer en trois propositions :
1. Rationnaliser les moyens de l’Etat. 
2. Mettre à contribution des volontaires, des bénévoles, dans des sociétés de secours comme ça existe dans d'autres pays. Stimuler les sociétés de secours bénévoles rattachées aux Fédération française de la montagne et de l'escalade et FFCAM | Fédération française des Clubs Alpins et de Montagne.
3. Et enfin mettre à contribution les pratiquants, partiellement - je dis bien partiellement - au bon fonctionnement de tout ça, via une caisse commune de secours, comme en Suisse.
J’ai été audité quand j’étais colonel de la gendarmerie, et il y a un rapport de 2012 de la Cour des comptes qui dit la même chose. 

Qu’est-il sorti de ce rapport ? 

Depuis, rien n’a bougé. Après, s’il n’y a pas la volonté politique et si tout le monde est content… En tous cas, aborder le sujet par l’imprudence, c’est l’aborder par les conséquences et non par les causes. On peut tous être imprudent à un moment ou un autre. Qui va décréter qu’on l’a été ou pas ? D'aller en montagne, en soi, c’est déjà presque une imprudence. Passer par une commission qui statuerait là-dessus serait infernal, je trouverais ça très malsain. Ca voudrait dire qu’on juge de la pertinence des actions et des autres. Ce n’est pas ça l’esprit de la montagne, c’est de savoir qu’on peut se tromper, mais comme on le sait au départ, on cible le risque et on prévient par sa contribution.

Comment peut-on faire avancer cette réflexion ?

Moi, maintenant, je n’ai que ma voix de citoyen ordinaire, je ne suis plus responsable des secours. Mais je pense que la résonnance médiatique n’est pas négligeable. Elle peut aider. C’est pourquoi je prends la parole, régulièrement. Même si mes idées ne sont pas retenues, il est important qu’on pose le sujet sur la table pour que le système soit plus responsable, plus durable, plus impliquant, ce qui, d'ailleurs, contribue à notre résilience collective. Car quand on sous-traite à l’État tous les risques, quand il y a un gros pépin, plus personne ne sait gérer les risques. Pour moi, ça participe à une réflexion beaucoup plus large sur les territoires de montagne, la résilience, sur le fait que tout le monde ait fait un peu de secourisme et soit potentiellement capable d'aider en tant que bénévole. 

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