Benjamin Vedrines Denali

Le Denali, le rêve américain de Benjamin Védrines

  • 17 avril 2025
  • 9 minutes

Loin du battage médiatique de son record de vitesse sur le K2 qui avait marqué tous les esprits en juillet 2024, l’alpiniste le plus versatile du moment a maintenant des rêves d'Alaska et de simplicité. C’est là qu’à 24 ans, il a découvert les vertiges des « hautes sphères », là, qu’il entend en juin prochain partir sur les traces de l’Américain Colin Haley, détenteur du meilleur temps sur l’éperon Cassin. Bien sûr, il ne pourra pas s’empêcher d'avoir un œil sur le chrono, mais plus qu’un nouveau record, c’est un voyage dans le temps qu’il a bien l’intention de faire, ça façon à lui aussi de « tourner la page » de l’expérience du Jannu Est… et de consolider ses bases pour mieux appréhender son but ultime : un 8 000 en pur style alpin. Rapidement bien sûr. Et sans voie tracée. L’athlète affine son art.

« L'Alaska est à l'origine de mes rêves d'expédition »

« Un voyage en Amérique du Nord… ça me fait tout de suite penser à l'Alaska, la terre de ma première expédition, en 2016. J'étais encore membre du groupe Excellence Alpinisme National, le GEAN. On était encadré par Christophe Moulin, dont c'était l'une de ses dernières expéditions en tant que coach, et Titi Janté [Frédéric « Titi » Gentet, ancien membre de l’équipe national jeunes alpinistes de la FFME, membre de la Compagnie des guides de haute montagne de Chamonix et professeur à l’ENSA, mort le 30 novembre 2021], malheureusement disparu sur une falaise en Grèce il n'y a pas si longtemps que ça. Mon ami Léo Billon était là aussi. À la base, on devait partir sur le Denali, potentiellement sur des voies en face sud. J'avais tout regardé, j’avais 24 ans, déjà passé le guide, et pour moi c'était ambitieux. Le Denali, c'était la haute altitude, je n’avais encore jamais mis les pieds dans ces hautes sphères, et j'avais plaisir à m'imaginer grimper sur ce genre de sommet. Déjà, à cet âge-là, j’avais la fibre de l'endurance. Donc, le Denali, ça me faisait penser à ça, l'endurance. Au final, on s'est rapatriés sur des sommets plus petits, sur le Ruth Glacier. Compte-tenu de la période à laquelle tout le monde était dispo, c'était plus simple. On a donc grimpé trois voies vraiment incroyables, mais plus techniques et pas basées sur l’altitude, même si ce sont des sommets à 3 000 mètres.

Cette expédition a vraiment marqué un tournant. Parmi les encadrants, il y avait aussi Mathieu Détry, qui par la suite a été vraiment un acteur phare, déterminant dans ma carrière, puisque l’année suivante, en 2017, j’ai fait avec lui ma première expédition en Himalaya. Tout ça pour dire que l'Alaska est à l'origine de mes rêves d'expédition. Depuis, j’étais assez à l'écoute, spectateur assez assidu de ce qui se passait là-bas, étant donné que je connaissais déjà un peu les lieux, que je savais à quoi ça ressemblait, que j'avais pris un peu possession du territoire du point de vue culturel, alpinistique… 

« C’est le bon moment dans ma carrière, un peu un retour aux sources »

J'ai rapidement vu que la face sud était depuis toujours le théâtre de nombreuses réalisations et innovations dans l'alpinisme. Notamment dans la Slovak Direct, qui m'a fait rêver, avec les ascensions d'Elias [Millerioux], et beaucoup plus récemment, les ascensions très rapides des Américains. Avec Jackson Marvell en premier lieu, et son équipe dont Matt Cornell. Puis Sam Hennessy, Mike et Rob Smith, qui ont battu le record d'ascension de la Slovak Direct. Un peu plus loin dans le passé, il y a eu Colin Haley un personnage qui me ressemble, mine de rien, dans le sens où il est assez polyvalent. Il a gravi l'éperon Cassin en 8 heures et 7 minutes. Très rapidement, avec une trace, évidemment, mais ça m'avait vachement marqué. Je m’étais dit : putain, la face fait 3 000 mètres, et le gars met quand même 8 heures ! Donc dans un coin de ma tête, ça a toujours été un but pour moi de retourner en Alaska et d'aller au Denali, que je ne connaissais pas. Je dois aussi mentionner un autre exemple : celui de Kylian Jornet, bien sûr, par la voie normale, en mode ski, ultra light, ultra rapide ! C'est toujours compliqué de choisir les expéditions, de trouver un projet qui me plaise vraiment. Et là, je trouve que c'est le bon moment dans ma carrière, un peu un retour aux sources de ce qui m'a fait aimer les expéditions et les belles ascensions sous le prisme de la performance.

Le rêve américain

Ce que j'aime aussi là-dedans, c'est le voyage. Anchorage [la plus grande ville de l’Alaska], est une vraie ville américaine, construite sur du neuf, sur rien. T'as encore pas mal d'autochtones qui y travaillent. En 2007, quand j’y étais, le taux de criminalité y était déjà assez élevé, le degré d'alcoolémie aussi, avec un effet assez ravageur sur la population. C'est un territoire intrigant, et on n'a pas trop l'habitude de ça. L’Amérique profonde…Et quand tu loues une voiture, eh bien tu rentres à sept dedans ! Le pétrole ne coûte rien, ce sont des boîtes automatiques, et les routes sont immenses, toutes droites. C’est surdimensionné, pour nous, Européens. Mais ça fait un peu partie de la carte postale et du rêve américain. Et s'il n'y avait pas, malheureusement, de problèmes écologiques, j'avoue que ça me fait triper. Voilà, je trouve ça marrant, les cafés vraiment typiques, avec les tables rouges, les ketchups, les moutardes. Le cliché ! Tu commandes un pancake, avec, forcément, du sirop d'érable… qui n'est pas du vrai sirop d'érable. Ca fait aussi partie du voyage aux Amériques, du délire. Puis après, tu prends la route, avec une de ces grosses voitures, pour aller à Talkeetna, un tout petit village. Et là, les premières images qui me reviennent, c'est... quand on y jouait au foot sur un terrain vague, avec les gars de l'équipe du GEAN. Presque dix ans plus tard, je ne me verrais pas jouer au foot. J'ai l'impression de parler comme un vieux, mais, franchement, j'aurais du mal à courir hyper vite et à solliciter mes articulations qui souffrent de plus en plus, pour faire un foot comme il y a dix ans.

Et puis, voilà, il y a ces bars, des maisons en bois… On dort dans un hôtel où, je m’en souviens, le lit était un peu miteux. Il y avait des sortes de bestioles. Bref, c’est pas ouf, par contre, on y mange de bons pancakes. Au mur, il y avait l’image d'un gars qui a fait le record. Peut-être 45 pancakes, avec du sirop d'érable qui dégouline, du premier jusqu'au dernier. Nous, on se suffit de deux, trois, grand max et c'est déjà très bien, parce qu'ils sont très, très généreux. Le soir, ça picole un peu dans les bars. Moi, pas trop, mais j'aimais bien déjà à cette époque-là, m'ouvrir un petit peu l'esprit et tolérer ce genre de petite folie. Mais je me souviens surtout des frites en spirale. Alors ça, ça m'est marqué, les frites en spirale. C'est la seule fois que j'ai vu ça là-bas. Et j'ai envie de les revoir, ces frites en spirale. Ça m'inspire beaucoup !

« J’ai vraiment envie de faire un 8 000 m en style alpin »

C'est le bon moment pour moi aussi parce que jusqu'à maintenant, j'ai fait des ascensions rapides sur des voies tracées. J’en ai fait aussi sur des non tracées, comme ce qu’on vient de faire sur le Cervin avec Leo. Mais en haute altitude, je n’ai jamais fait d’ascension extrêmement performante sans trace. Donc, l'Alaska, pour ça, c'est bien, parce que c'est une face sud pas du tout aseptisée, pas agrémentée de cordes et de divers autres supports logistiques qui améliorent ou facilitent la progression. Donc là, c'est vraiment comme dans les Alpes, comme si on faisait une Kuffner au Mont Maudit, mais sur 3 000 mètres. Et moi, ce qui m'intéresse, c'est de me tester sur un terrain un peu plus vierge. Alors après, pour battre le record, il faudrait qu'il y ait des traces. Mais au fond, les traces, ce n’est pas grave. Parce que le but de cet expé, c'est d'avoir un degré de forme assez abouti. Et donc de m'entraîner spécifiquement pour cette ascension. En gros, on sait que c'est autour des 8 heures, et puis si c'est pas tracé, évidemment, ça sera peut-être plutôt entre 12 et 15 heures. Mais ce que je veux, c’est ressentir un état de forme, de santé optimale. Sentir que j’ai des jambes puissantes et un cœur qui tient la route. Avoir confiance dans mes capacités à bouger vite sur ces hautes montagnes. Et en altitude également. Le but, à l'avenir, c’est de retranscrire ce genre d'ascension sur un 8 000, en style alpin, rapidement. C'est vraiment ce qui me fait triper. Jusqu'à maintenant, j’ai fait le Broad Peak, le K2, des étapes qui étaient nécessaires, obligatoires. Puis le Nanga, le premier que j'ai essayé en style alpin avec David Goettler, mais on n'a pas réussi. Le but, dans les prochaines années, c'est d'essayer d'aller plus haut. Le Denali va me conforter dans l'idée que je peux faire des choses difficiles. C’est pour ça que finalement, même s'il n'y a pas de traces, ce sera presque encore mieux dans l'idée d'être confronté à un 8 000, où pour le coup, je vais choisir un endroit où, de base, il n'y a pas de traces. C'est mon souhait le plus important. 

Partir avec des amis américains, tourner la page du Janu

Je dois dire aussi que le prétexte, un des seconds très importants, c'est que je ne vais pas en Alaska avec n'importe qui. Mon but, ce printemps, c'est quand même de progresser dans la langue anglaise, avec laquelle je ne suis pas encore très confortable. C'est pour cela que j'ai demandé à deux amis américains, dont un que je ne connais pas au-delà des textos, si je pouvais les rejoindre. Le premier, c'est un ami particulier : Sam Hennessy. On était ensemble au camp de base du Jannu ([ en octobre 2024]. En conversant avec lui, j'ai su qu'il allait en Alaska ce printemps, et je me suis permis de lui dire que j'aimerais bien aller un jour au Denali. Et puis c'est lui qui m'a relancé en me disant, écoute, si tu veux partager le camp de base avec moi, j'y vais avec Rob Smith, et bien, t'es le bienvenu. Avec lui, j’ai vécu quelque chose de particulier au Jannu, l’un des plus beaux sommets du Népal. On est arrivé à un camp de base où se trouvaient déjà des Américains, on le savait : Sam Hennessy et Mike, son copain, et on était un peu gênés. On savait qu'on allait être dans la même face. On ne voulait surtout pas les déranger. Mais on savait qu'au fond, on allait les déranger. Mais l'expé s'est très bien passée. Très rapidement, on a créé des liens. Et au final, cela nous a permis de devenir amis. De ce fait, et par respect de leur chemin vers cette cime singulière (c’était la 5ᵉ tentative sur cette montagne pour Sam), on leur a laissé un jour d’avance pour qu'ils puissent s'engager dans la voie tranquillement. Et on a pris soin de prendre des nouvelles, de rester connectés. On est devenus vraiment amis.

Après notre ascension, il s'est passé quelque chose de dramatique. Mike est tombé de son portaledge, au petit matin du troisième jour. Il est décédé, malheureusement. Et donc, en faisant demi-tour, ce qui est fou, c'est qu'on a croisé Sam à mi-hauteur de la face. Et on est descendus avec lui. On lui a permis d'avoir un support psychologique et matériel pour descendre de la face tranquillement avec nous. Ca nous a vraiment soudés, évidemment. Après, on ne s'est plus revus. Mais on a toujours gardé contact. Aller en Alaska avec lui, partager le camp de base, s'acclimater avec lui et Rob, discuter sous la tente etc, c'est une manière de boucler la boucle et une manière aussi de célébrer, de tourner la page de ce Jannu. Et ça va me permettre, de pouvoir mieux le connaître. De m'ouvrir aussi l'esprit sur la culture américaine qu'on ne connaît que très peu. D'apprendre la langue, évidemment, et de pouvoir compter sur ces gars qui sont d'extrêmement bons connaisseurs du Denali. Ils y vont quasiment chaque année. Ils guident beaucoup de clients sur ce sommet-là. Je suis très honoré d'être avec eux. J'espère que ça se fera. Parce qu'au fond, depuis la perte de son copain, Sam a du mal à se projeter, j'imagine. Mais j'ai bon espoir que ça marche. C'est pour ça que je vais à Chamonix avec Rob Smith, pour m'entraîner, et voir Sam, qui est là-bas. Bref, tout est assez logique, assez aligné. 

Revivre les émotions de l’alpiniste un peu innocent de 24 ans

J'espère vraiment que ce Denali va me refaire un peu revivre les premières émotions de l’alpiniste innocent que j'étais [lors de mon expé en 2016]. Et me m'amener à une autre dimension, via l’altitude, dans ce massif de l'Alaska qui est vraiment grandiose. Ce sera l'occasion de revoir plein de choses, de refaire peut-être du kayak, comme dans la baie dans laquelle nous avions navigué avec le GEAN, entourés de pleins d’icefalls qui se jettent dans l’eau salée, c'était vraiment incroyable. De faire un clin d'œil à tous ceux qui ont malheureusement disparu. Ça me rend un peu nostalgique quand je pense à cette équipe. Notamment à Titi, et à d'autres personnes qui ont disparu entre-temps. J'espère pour autant prendre du plaisir. 

Sur les traces de Riccardo Cassin et des pionniers, écrire peut-être un paragraphe de l’histoire de l’alpinisme

Pour finir, je suis extrêmement content qu'on puisse de nos jours parcourir ces itinéraires-là avec autant de légèreté, autant d'efficacité. Et ça, c'est grâce à Riccardo Cassin, lui qui a ouvert cette ligne fabuleuse en deux semaines de l’année 1961 !  Et à tous ces alpinistes qui ont écrit l'histoire et qui font qu'aujourd'hui on a le plaisir de pouvoir tenter de nouvelles choses sur des pages qu'on réécrit. Moi, je ne vais peut-être n'écrire qu'un seul paragraphe, puisque je m'aligne directement avec des temps déjà existants, mais c’est aussi quelque chose d’important pour moi, de me comparer. D’être dans la compétition. Les temps, c'est surtout celui de Colin Halay, mais aussi de Chantel Astorga, la première femme à avoir fait moins de 15 heures, à 14 heures et quelques, en solo sur cet éperon. Le but, c'est de s'inscrire dans notre histoire à nous tous, alpinistes. Mais de manière prépondérante, je souhaite poursuivre et faire évoluer la mienne, qui suit une forme de logique à travers les années. Enfin, cette expé se déroulera sous le thème de la simplicité. Je ne voudrais pas que ce soit une grosse machine médiatique comme le K2.

Article publié le 17 avril 2025 à 10h22, mis à jour à 10h57

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