Le permis de construire a été déposé cet été, pourtant les travaux du troisième tronçon de téléphérique prévus à La Grave, la « Mecque » du freeride, ne cessent de diviser. Un projet soutenu par la mairie et financé notamment par la région, mais sans concertation publique locale, déplore le collectif La Grave Autrement, créé à l’initiative d’habitants du site rejoints par des alpinistes. Soucieux de la pertinence du projet, ces derniers ont commandité une étude à deux cabinets de conseil, Montagne Conseil et Versant Sud. Publiquement dévoilées ce lundi 12 septembre, les conclusions des experts sont claires : ce « projet d’aménagement est tributaire d’incertitudes exogènes et bâti économiquement autour de biais et d’interprétations ». Explications.
La Grave, petit village au bord du Parc National des Ecrins est la "Mecque" de l’alpinisme et du freeride. Un domaine skiable unique au monde, privilégiant l’autonomie des pratiquants engagés dans un milieu encore sauvage. On y vient, été comme hiver, des quatre coins du globe pour faire l’expérience des hauteurs de la Meije (3984 m), emblématique massif des Alpes du Sud à portée de télécabine. Malgré tout, la vallée, réputée pour son authenticité, reste encore relativement préservée des gros aménagements. Pour rappel, depuis la fin des années 1970, deux tronçons successifs, aujourd’hui exploités par la SATA (Société d’Aménagement Touristique de l’Alpe d’Huez), montent skieurs ou marcheurs à 3200 mètres d’altitude. À savoir qu’en haut de ces téléphériques subsiste un téléski, vestige des heures de gloire du glacier de la Girose, permettant d'accéder à une piste damée située à 3550 m, ouverte en hiver et en début d’été. Au programme : un décor unique de grandes étendues glaciaires et de couloirs abrupts. L’idéal pour tracer vos lignes, loin des pistes balisées et des pylônes. « Cela demande un certain niveau de ski, mais surtout beaucoup d’humilité et de responsabilité face aux éléments naturels » précise le site internet de La Grave.
"La haute montagne pour tous"… à quel prix ?
S’engageant pour un tourisme raisonné (neutralité carbone d’ici 2037) tout en respectant l’identité de La Grave, la SATA, via sa filière STAG (Société d’Aménagement Touristique de la Grave) désire remplacer le téléski vieillissant, dont l’exploitation accélère la dégradation du glacier, en le transformant en une benne aller-retour. Soit un troisième tronçon du téléphérique existant, avec une arrivée prévue au sommet du dôme de la Lauze (3550 m). Outre une vocation écologique, la société affirme vouloir démocratiser l’accès à la haute montagne et élargir sa clientèle. Un projet qui soulève un certain nombre de questions.
Qui dit 3e tronçon dit investissement de 14 millions d’euros (dont 4 millions d’argent public), ce qui semble disproportionné au regard des retombées attendues pour le développement local. Le prix du forfait, actuellement de 55 euros la journée (télésièges et téléski), ne risque-t-il pas d'augmenter, visant, de fait, un public plus aisé ? Les infrastructures de ce petit village de 550 habitants pourront-elles suivre, sans dommages, cette évolution ? Enfin, réaménager intelligemment, et à moindres coûts, l’espace sommital actuel, à 3200 mètres, ne permettrait-il d'avoir des retombées touristiques et économiques similaires ? Des questions soulevées par le collectif, soucieux de savoir s'il est vraiment utile d'aménager un tel tronçon.
Autre crainte : qu’une liaison sur la station des Deux Alpes ne se crée à l’avenir, même si la SATA affirme aujourd'hui qu’elle n’aura pas lieu. Un projet qui risquerait de mettre à mal l’image d’authenticité que s’est construite La Grave au fil du temps… Pourquoi, au contraire, ne pas plébisciter une autre vision de la montagne, loin de la politique du "tout ski" ? Pire, est-il vraiment cohérent de construire au bord du Parc National des Ecrins une nouvelle gare de téléphérique en site vierge ? De quoi dégrader encore l'image du ski. Autant d'arguments qui conduisent certains à considérer que ce projet est définitivement désuet, surtout à l’heure des problématiques engendrées par le dérèglement climatique.
Une étude de faisabilité financée par du crowdfunding
D'où la création, en 2020, du collectif La Grave Autrement, réunissant aujourd'hui un total 850 personnes, habitants, alpinistes et personnalités engagées dans la défense de l’environnement. Leur objectif ? Faire examiner la pertinence économique du projet par deux cabinets spécialisés, Montagne Conseil et Versant Sud, grâce à un financement citoyen inédit, et ainsi imaginer une solution alternative, plus durable et mieux adaptée à l’économie locale.
Lundi 12 septembre, ont été dévoilés les fruits de la première phase de l’étude mandatée par le collectif, en partie grâce à une campagne de crowdfunding. Un état des lieux qui se veut objectif, établi sur la base d'une documentation large (sites municipaux, travaux de recherche, synthèses, comptes rendus, Parc National des Ecrins, ancien exploitant/Creissels, médias, recherches web, communauté et forums, communication SATA-SATG) et des entretiens semi-directifs ciblés sur les acteurs du territoire (La Grave et Villar-d’Arêne). Visant à déterminer si ce troisième tronçon était un projet viable pour le territoire, les experts ont été interpellés par plusieurs chiffres, notamment par la promesse d’augmenter de 30% le chiffre d’affaires de l'activité touristique locale. Ils se sont donc attelés à reconstituer ce calcul, en retrouvant la source des projections économiques de la SATA présentées au conseil municipal en septembre 2020. Et leurs découvertes soulignent plusieurs problématiques.
Un projet "bâti économiquement autour de biais et d’interprétations"
Le projet présenté par la SATA se base en effet sur une étude menée par le cabinet Contours pour Savoie Mont-Blanc en 2012, selon laquelle pour 1 euro dépensé en remontées mécaniques, le consommateur en dépenserait 6 de plus dans la vallée (hébergement, restauration...), soit un total de 7 euros, explique Bernard Jean, membre du cabinet Montagne Conseil. Ainsi, d'après ce calcul, la SATA, qui affiche un chiffre d'affaires annuel de 2,6 millions d’euros, générerait ainsi 18 millions d’euros d’activité touristique sur le territoire. Outre le fait que ces projections reposent sur des données anciennes (2012), cette étude concerne les stations Savoie Mont-Blanc, au profil et aux infrastructures bien différentes de La Grave.
Face à la vision optimiste de la SATA, les experts ont confronté une autre étude, plus récente (2020), réalisée par le cabinet G2A pour le territoire de La Grave. Avec ces nouvelles données, "le ratio s'élèverait à 4 euros dépensés au total pour 1 euro dans les remontées mécaniques". Au final, sur les 30 ans de la durée de concession, les retombées économiques sur le territoire ne seraient plus que de 312 millions d'euros, soit 44% de moins qu'espéré par la SATA qui promet 560 millions.
De plus, les experts soulignent qu'augmenter le chiffre d'affaires ne pourra se faire que via une augmentation en valeur (les tarifs) ou en volume (allongement de la saison "hors-neige", intensification de la fréquentation…) ce qui n’est pas sans susciter la crainte d'une bascule vers un tourisme de masse. Autre fait inquiétant : il semblerait que la SATA n’aie pas pris en compte dans son calcul annuel les aléas climatiques, pouvant rendre inaccessibles pendant certaines périodes de l'année les infrastructures, situées au-delà des 3000 mètres d’altitude.
Avant l’entrée dans la phase 2, qui visera à imaginer des solutions alternatives au projet, l’étude conclut que ce projet d’aménagement est "tributaire d’incertitudes exogènes majeures" et est "bâti économiquement autour de biais et d’interprétations". Mais à ce jour, la mairie de La Grave et l’exploitant n’ont pas donné suite à la demande du collectif La Grave Autrement qui souhaite discuter autour de la viabilité de tels travaux.
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