Seul sur un sloop de 11 mètre, 322 jours en mer : la Golden Globe Race 2018 - course autour du monde à l'ancienne sans escale et sans assistance - a connu son épilogue avec l'arrivée aux Sables d'Olonne, dimanche 19 mai, du dernier concurrent en lice, le skipper finlandais Tapio Lehtinen. Sur les 17 navigateurs partis le 1e juillet 2018, seuls 5 auront fini la course. Le Finlandais est donc 5e de la GGR 2018.
50 ans après le mythique Sunday Times Golden Globe Challenge, qui a vu Robert Knox-Johnston boucler en 312 jours la première circumnavigation solitaire et sans escale, Donald Crowhurst sombrer dans la folie ou Bernard Moitessier sauver son âme sur la longue route, la GGR 2018 aura ressuscité une épreuve de patience, loin des standards modernes de la course au large.
Présents il y a quelques jours aux Sables d'Olonne pour le Festival international du film de mer, Jean-Luc Van Den Heede, 73 ans, vainqueur de la GGR 2018 en janvier dernier et collectionneur de records au long cours, Don McIntyre, 63 ans, aventurier et (re)fondateur de la GGR et Alan Roura, 26 ans, plus jeune skipper de l'histoire du Vendée Globe, évoquent leurs rapports au temps, à l'espace et à l'esprit de compétition. Entretien croisé – en long, en large et en travers.



Quelles raisons poussent à organiser, puis à prendre le départ d'une course autour du monde avec les moyens du siècle passé ?
DON MACINTYRE : Après avoir couru le BOC Challenge en 1990 (course autour du monde en solitaire et par étapes, NDLR), j'ai voulu faire une seconde navigation en solitaire. Mais la seule épreuve disponible était le Vendée Globe, une course assez chère et pour laquelle, de toute façon, je n'étais pas assez bon... (rires) J'ai alors pensé refaire le voyage de Robin Knox-Johnston. Puis je me suis dit : « pourquoi ne pas créer une course ? » Quelque chose d'authentique, en navigant au sextant, sur des bateaux de 32 à 36 pieds dessinés avant 1988, donc accessibles financièrement. Mais, en 1986, j'étais à Sydney avec Philippe Jeantot et Titouan Lamazou pendant les discussions autour de la création du Vendée Globe. Et quelques années plus tard, Philippe m'avait raconté qu'organiser et courir en même temps le premier Vendée Globe avait été un grand problème. J'ai donc décidé que mon aventure serait de monter la Golden Globe Race. Ce qui a été aussi intense, excitant et difficile que pour Jean-Luc et les autres concurrents.
JEAN-LUC VAN DEN HEEDE : À 23 ans, j'avais rêvé de cette course du Sunday Times, mais j'étais trop jeune et sans moyens. Alors, quand Don a eu l'idée de refaire cette course avec les moyens de l'époque, je me suis dit que c'était une idée géniale. J'ai même été un peu vexé de ne pas l'avoir eu ! (rires) En réalité, peu importe le moyen de locomotion : le sujet est de lutter à armes égales. On avait 17 bateaux assez similaires, tout le monde avait une chance de gagner. Aujourd'hui, dans le Vendée Globe, ceux qui n'ont pas le gros budget qui leur permet de faire un bateau neuf pour jouer les premiers rôles, ils arrivent derrière. On ne peut rien faire avec un bateau qui a huit ans, douze ans... Moi, faire de la figuration dans un course ne m'intéresse pas, et trouver des budgets supérieurs à plusieurs millions, je n'en suis pas capable. Là, j'ai trouvé une course fantastique dans laquelle je me suis bien amusé.

Sir Robin Knox-Johnston sur Suhaili, un ketch de 32 pieds. Le 22 avril 1962, il remporte la Sunday Times Golden Globe Race après 312 jours en mer, devenant le premier homme à boucler un tour du monde en solitaire et sans escale (Bill Rowntree/PPL)
La notion de course reste donc centrale, malgré tout ce qu'une navigation à l'ancienne représente déjà en terme d'aventure ?
VDH : Ce que j'aime, ce n'est pas la difficulté en soi, mais les challenges. Je ne jouerais pas contre Nadal au tennis, le jeu n'en vaudrait pas la chandelle, parce qu'il n'y aura pas de suspense et qu'on va tous les deux s'embêter. De même, faire le Vendée Globe avec un bateau de 20 ans ne m'intéresse pas, puisque tu n'as aucune chance de gagner. Ce que j'aime, c'est essayer de réussir. Mais quand je suis arrivé troisième ou deuxième au Vendée Globe (en 1990 et 1993, NDLR), j'étais content quand même !
DON : C'est très simple : c'est une aventure, mais à partir du moment où vous avez deux bateaux, deux canoës ou deux vélos, vous pouvez être sûr que l'un des deux va vouloir être devant ! Il n'y a pas de règles de course dans la GGR, il n'y a que les Collisions Regulations, les règles des routes maritimes. C'est pourquoi nous ne sommes pas affiliés avec la World Sailing, la FFV ou qui que ce soit. C'est une véritable aventure. Mais vous comprendrez que c'est parfois la nature humaine que de vouloir être en tête... (rires)
Alan, à 26 ans, seriez-vous prêt à passer autant de temps sur l'eau pour une telle course ?
ALAN ROURA : C'est une course qui est assez incroyable, je m'y suis beaucoup penché pour regarder ce qu'il était possible de faire. Le Vendée Globe a été très compliqué en terme de budget, de logistique, de préparation, et juste avant qu'on ait le top départ pour y aller, j'étais intéressé pour aller faire cette course. Effectivement, passer autant de temps en mer est assez intense, d'autant que ce sont des bateaux très rouleurs, donc il y a encore moins de confort. Les IMOCA sont des bateaux brusques, mais qui ont une largeur de carène qui donne une stabilité, une puissance. Le temps passé en 60 pieds pourrait s'étendre à l'infini, finalement.
La durée de la course, et l'expérience qui en résulte, ne deviendraient-elles pas, justement, une motivation pour prendre le départ de ce genre d'épreuve ?
VDH : La GGR est un très bon rapport qualité-prix ! (rires) J'ai eu sept mois de vacances, tout seul sur l'océan, j'ai adoré. Ça m'a paru presque plus court que mon record de tour du monde à l'envers. J'ai lu beaucoup moins de livres, donc j'ai eu moins de temps, alors que ça a été deux fois plus long. J'ai eu l'impression d'être assez occupé à faire marcher ce petit bateau au mieux. Il se produit en bateau une certaine routine dans toutes les courses autour du monde. Il y a deux semaines un peu différentes : la semaine du départ, où on s'habitue au bateau, à la mer, où on prend son rythme. Et puis la semaine de l'arrivée, où c'est un peu l'euphorie. À ma première Mini Transat, en trois semaines, il n'y avait qu'une semaine de vacances ! Je me suis dit que ce serait mieux si ça pouvait durer plus longtemps, c'est comme ça que j'ai fait le BOC Challenge, puis le Vendée Globe. Et puis, après deux Vendée Globe et deux BOC Challenge, je me suis dit : « et si on tournait dans l'autre sens ? » C'est une espèce de progression. Et pour moi, la GGR a été ma dernière marche ! (rires)
ALAN : Comme le dit VDH, il y a deux semaines importantes. J'ai mis 105 jours à boucler mon Vendée Globe. Quand je suis arrivé à la moitié du globe et que je me suis dis « ah, il me reste tout ça à faire », c'est vrai qu'il y a eu une petite phase de moral dans les chaussettes. Mais on a signé pour cette aventure. Et la dernière semaine, en fait, tu n'as plus envie d'arriver. Je suis bien sur l'eau, je m'en rends compte à ce moment-là.
DON : J'ai eu une révélation quand j'ai atteint l'âge canonique de 50 ans et que j'ai réalisé que je n'arriverais pas à caser tous mes projets avant 75 ans : le temps, c'est ici et maintenant. Il faut apprécier ce que tu fais et suivre tes rêves. Le reste ne compte pas vraiment.
L'autre grande particularité de la Golden Globe Race, c'est la gestion de l'espace à travers la navigation au sextant. C'est quelque chose d'excitant, pour vous ?
ALAN : Je ne suis pas un grand utilisateur de sextant, j'avoue, mais j'en ai fait, notamment en Mini où on nous obligeait à faire des points. Ce qui est très bien, il faut que ça reste dans l'esprit de la course au large. C'est assez hallucinant de voir qu'il y a beaucoup de marins aujourd'hui qui ne savent pas se servir d'une règle Cras, d'un compas, d'une carte papier...Faire un point en Mini, se caler au pied de mât dans un bateau pas stable, c'est quand même assez intense. Maintenant on a trois GPS, deux ordinateurs, mais il n'y a pas vraiment de plaisir à passer quasiment cinq heures par jour devant son écran à étudier le parcours. Mes potes me disent toujours que je suis né 30 ans trop tard, que je suis un ancien dans l'âme ! (rires) C'est vrai que j'aime bien naviguer à l'ancienne et profiter de l'instant.
VDH : Quand on a le GPS, on appuie sur un bouton, on a une cartographie, on sait exactement où on est, la vitesse à laquelle on va, le cap qu'on suit, s'il y a du courant, on peut même rentrer des prévisions météo et l'ordinateur trouve le chemin le plus intelligent pour essayer d'aller le plus vite possible. Là, on revient à ce qu'il y avait il y a une cinquantaine d'années. On mesure un angle entre le soleil, la lune ou une étoile, et l'horizon. Il faut voir la planète : si le ciel est couvert, on peut laisser le sextant dans sa boite. À partir de l'angle, avec les éphémérides nautiques et des tables de logarithmes, on arrive à faire une triangulation pour obtenir notre position. Evidemment, il peut y avoir des erreurs. Si vous vous apercevez après calcul que vous êtes à Rome, il y a une erreur !(rires) Donc il y a un espèce de suspense. Quand j'ai atterri dans le détroit de Foveaux, il y avait l'île Stewart au sud, la Nouvelle-Zélande au nord, c'était bourré de cailloux, assez long... Et bien ça a été un grand amusement.

Pourrait-on aller plus loin dans le retour aux sources et interdire le régulateur d'allure ? Un temps, les navigateurs se mettaient en panne ou attendaient une chute de vent pour dormir...
DON : Non, nous n'irons pas plus loin en arrière ! (rires) L'essence de la GGR est de redonner tout le challenge et tout le plaisir au skipper, et je pense que les gens comprennent cette valeur cardinale. En revanche, pour la prochaine édition, il n'y aura toujours pas de téléphone satellite, mais pas de radio non plus ! Moitessier n'avait pas de radio et Robin Knox-Johnston en avait une qui ne marchait quasiment jamais. La solitude, l'isolement, tant qu'ils n'affectent pas la sécurité des marins, sont une bonne chose pour la course. C'est son identité.
La solitude rapproche-t-elle de son bateau ? Les marins parlent souvent des liens qu'ils peuvent tisser avec un bateau, on peut presque sentir de l'amour dans ces relations.
VDH : Aimer, c'estun bien grand mot. Quand on veut naviguer, la première chose à faire est de déterminer ce qu'on veut faire avec le bateau, l'objectif qu'on veut atteindre. C'est pour ça que j'en ai changé assez souvent et que ce Rustler 36 a été mon 19e bateau. Mais on s'y attache, oui. J'ai suivi tous mes bateaux et je suis absolument ravi d'apprendre que l'un va prendre le départ d'une Route du Rhum, par exemple.
ALAN : Avec mes bateaux, il doit se passer quelque chose, c'est important. Ça va être un compagnon pendant quelques mois, quelques années, et un compagnon de tous les jours. Il faut qu'il y ait cet échange, ressentir quand on lui fait mal, le comprendre, savoir dire stop. On a certes des moyens de communication plus conséquents, mais en même temps, je déteste téléphoner dans la vie de tous les jours. Alors sur un bateau...
VDH, pendant la course, vous avez cité Bernard Moitessier en parlant de « sauver mon âme ». La course en long et au large vous aurait-elle apporté des lumières inattendues ?
VDH : Dans la bouche de Moitessier, c'était un peu une fuite de la civilisation, puisqu'il voulait retrouver la paix de sa vie en Asie et ne souhaitait pas rejoindre la civilisation telle qu'il l'avait connue en France, notamment quand il était en train de construire Joshua. Donc il a abandonné la course pour continuer sa route. Moi, au contraire, j'aurais été hyper déçu de ne pas la terminer. Quand j'ai chaviré avant le Horn, le mât était comme un spaghetti et je pensais que je ne pouvais plus continuer. Puis je réalise que je peux faire un brêlage.Là, je me dis que de toute façon le mât est foutu, qu'il y a un trou dedans, donc autant continuer avec ma petite réparation et peut-être que je vais réussir à passer le Cap Horn, peut-être même aller plus loin. C'est ça que j'ai appelé sauver mon âme, c'était essayer de terminer la course. Donc c'était exactement l'inverse de Moitessier ! (rires)
Et vous, Alan, pouvez-vous vous projeter dans un autre univers que la course, comme un vagabond des mers du Sud ou d'ailleurs ?
ALAN : Partir en bateau en famille, c'est un projet et un rêve, dans quelques années. J'ai grandi sur l'eau, mon enfance a été de voyager autour du monde en famille, et pouvoir apporter ça à mes enfants serait vraiment une grande fierté. Vagabonder... Moi, je me vois ébéniste de marine sur une petite île, ou alors en Nouvelle-Zélande. Me poser là-bas, au mouillage, et m'occuper des petits bateaux du port d'Auckland.... Je ne ferai pas de la course au large toute ma vie, parce qu'il y a un moment où la technologie te dépasse et qu'il faut que ça reste un plaisir. Si on passe plus de temps à terre à chercher du financement et monter des projets, pourquoi pas passer à autre chose ? Il n'y a pas de mal à changer de vie !

- Article mis à jour dimanche 19 mai, 21h30.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
