Poumons, peau mais aussi cerveau, les méga feux de forêt qui de la Gironde à la Bretagne en passant par les Cévennes détruisent des milliers d’hectares depuis quelques jours, ont un impact profond et parfois durable sur notre organisme, même pour des incendies localisés à des centaines de kilomètres de nous. En témoignent les études que des chercheurs américains ont réalisées, forts de leur expérience sur les terres ravagées de Californie, du Colorado ou d’Orégon.
La France découvre aujourd’hui les méga feux, ou plutôt en mesure aujourd’hui l’ampleur, la fréquence et surtout l’extension à des régions jusque-là préservées de cette catastrophe. Aux Etats-Unis, le phénomène est désormais récurrent. Il a même un nom : « wildfire season », la saison des grands feux, comme on dirait la saison des pluies ou des champignons. A croire qu’à défaut d’être attendue, cette « saison », est bien entrée dans le quotidien de millions d’Américains de la côte ouest, où les incendies de forêt ne cessent de gagner en ampleur et en intensité, sous l'effet du changement climatique mais aussi de l'accumulation d'arbres et de broussailles sèches accumulées au cours des incendies des années précédentes.
Ces puissants brasiers sont capables de générer de la fumée parcourant des centaines de kilomètres : cet été, le feu désigné sous le nom de « Washburn », déclenché dans le parc national du Yosemite, a envoyé de la fumée jusqu'à Reno, dans le Nevada, et dans la baie de San Francisco. L'année dernière, l'embrasement des forêts sur la côte Ouest a au des conséquences jusque sur la côte Est qui se croyait épargnée. Un Américain sur sept aurait ainsi été touché par la fumée des feux de forêt en 2020. On en est loin en France heureusement, mais les Bordelais ont pu constater mardi que les fumées générées à plus de cinquante kilomètres de la ville, avaient obscurci leur ciel et saturé l'air ambiant.
Ce type de pollution est devenue une nouvelle menace pour la santé publique. Les minuscules particules de suie contenues dans la fumée sont en effet capables de franchir les barrières des poumons et de la peau, et de causer d'énormes dommages dans notre organisme, explique Aaron Bernstein, directeur du Center for Climate, Health, and the Global Environment de la Harvard T.H. Chan School of Public Health. Voici un aperçu des principaux impacts relevés à ce jour par les chercheurs américains.
Des lésions pulmonaires et cardiaques
En première ligne bien sûr : nos poumons. Les incendies de forêt sont une source de particules fines, les fameuses PM 2,5, que l’on retrouve également dans la combustion produite par les moteurs de voiture à essence ou diesel. Ces minuscules particules de fumée contiennent de la suie et divers composants chimiques. Leur diamètre est tel - 2,5 microns, voire moins – que plus de 30 pourraient tenir dans un cheveu humain. C’est précisément pourquoi elles sont dangereuses.
Comme l'ont montré de nombreuses études sur la pollution atmosphérique due à la combustion de combustibles fossiles, ces particules fines peuvent passer outre les défenses respiratoires de l'organisme et pénétrer profondément dans les poumons, où elles peuvent causer de graves dommages. Des études récentes et très pointues ont en effet associé l'exposition à la fumée des feux de forêt à un plus grand nombre d'hospitalisations pour des problèmes respiratoires - asthme, maladies pulmonaires obstructives chroniques, bronchite ou encore pneumonie. Autres conséquences : un risque accru de décès précoces et de problèmes cardiaques, notamment d'accidents vasculaire cérébraux et d'insuffisances cardiaques.
C'est d'autant plus préoccupant, que même un incendie situé à des centaines de kilomètres peut générer des problèmes de santé aigus. Dans une étude sur les hospitalisations liées à la « saison des incendies » dans le Colorado, des chercheurs ont constaté que, contre toute attente, l'impact des fumées étaient plus fort à distance des feux eux-mêmes qu'à proximité du foyer de l'incendie. Ce que Sheryl Magzamen, épidémiologiste à l'université d'État du Colorado, à l’origine de ces recherches, explique ainsi : cela pourrait être dû au fait que plus les gens sont proches des incendies, plus ils ont conscience du danger et plus ils sont susceptibles de prendre des mesures de protection. Autre raison possible : à mesure que la fumée s’éloigne de son point d’origine, sa composition chimique évolue et entraîne une réaction inflammatoire plus forte dans le corps, ajoute-t-elle. On sait en effet que lorsque les polluants organiques en suspension dans l'air réagissent avec la lumière du soleil, ils forment parfois des composés secondaires plus toxiques encore. Mais sur ce point, les recherches sur la toxicité de la fumée sont encore trop limitées pour en tirer de conclusions définitives.
Les incendies projettent également des microbes vivants dans l'air. Selon Leda Kobziar, spécialiste des feux de forêt à l'université de l'Idaho, l'air au-dessus des incendies est comme une marmite bouillonnante qui soulève des champignons et des bactéries et les projette dans le ciel. La scientifique a constaté que la concentration de microbes dans l'air enfumé peut être quatre fois supérieure à celle observée aux niveaux les plus bas. Certains des champignons présents dans la fumée comprennent des organismes connus pour provoquer des allergies, mais des recherches supplémentaires sont nécessaires pour déterminer s’ils peuvent provoquer des infections respiratoires chez les personnes vivant à proximité d'un incendie.
Une inflammation et une augmentation des infections
Les minuscules particules de la fumée déclenchent également une réaction inflammatoire dans l'organisme, ce qui affaiblit ses défenses contre d'autres infections. Cet effet a été démontré pour la pollution atmosphérique urbaine, et les chercheurs constatent maintenant que c’est également vrai dans le cas de l'exposition à la fumée des feux de forêt. Dans le cadre de recherches conduites dans le Montana entre 2010 et 2018, des chercheurs ont étudié la corrélation entre niveaux de particules fines et nombre de cas de grippe. Ils ont constaté que plus une personne inhalait de fumée de feu de forêt au cours d'un été, plus elle avait de chances de contracter la grippe l'hiver suivant. Ces particules semblent également augmenter le taux de mortalité dû au COVID, comme on l'a observé en 2020 où la fumée des feux de forêt aurait entraîné 19 742 cas supplémentaires de COVID et 780 décès dans 92 comtés de l'Oregon, de la Californie et de l'État de Washington.
Il existe également de plus en plus de preuves que les particules contenues dans la fumée des feux de forêt peuvent être encore plus dangereuses que celles générées par la pollution atmosphérique urbaine ordinaire. Notamment lorsqu'un incendie massif met le feu à des bâtiments et à des voitures, la fumée qui en résulte contenant souvent des toxines telles que le plomb.
Des risques accrus pour les femmes enceintes
Les minuscules particules de fumée peuvent avoir un impact sur l'utérus. Dans une étude sur les hospitalisations près du « Camp Fire « de 2018, méga feu qui a ravagé une partie de la Californie, on a observé une augmentation de 5% des naissances prématurées pendant la semaine de forte exposition à la fumée. Cette étude est la première à établir un lien entre fumée des feux de forêt et risques liés à la grossesse. Une autre étude portant sur des nouveau-nés brésiliens, publiée en mars cette année, a établi de son côté un lien entre exposition à la fumée des feux de forêt pendant la grossesse et faible poids à la naissance.
Dans ces conditions, il est donc fortement conseillé aux femmes enceintes de prendre des précautions, en restant à l'intérieur de bâtiments clos ou en portant un masque FFP2 à l'extérieur.
Des démangeaisons et des irritations de la peau
Lorsque les cendres du fameux incendie du Camp Fire se sont abattues sur San Francisco, ville qui jouit normalement de l'air frais du bord de mer, des chercheurs en dermatologie se sont demandés si cette soudaine explosion d'air fuligineux avait eu un impact sur la peau. Ils ont donc analysé plus de 8 000 consultations pour eczéma et démangeaisons : pendant la période où l’incendie s’est déroulé, et au cours d'une année précédente où l'air était encore pur). Or ils ont constaté que la fumée avait entraîné une augmentation des consultations pour eczéma de 50 % chez les enfants et de 15 % chez les adultes. Dans les cliniques et hôpitaux, les soignants ont également constaté une augmentation des visites pour démangeaisons de 80 % chez les enfants, et de 30 % chez les adultes. "L'effet est immédiat et assez grave", conclue l'auteur principal de ces travaux, Maria Wei, dermatologue à l'université de Californie à San Francisco.
Plus inquiétant encore, de brèves périodes d’exposition à la fumée suffiraient à perturber notre plus grand organe, la peau ; y compris chez des personnes n’ayant jamais souffert d’eczéma jusque-là. Ce qui voudrait dire que la fumée des feux de forêt pourrait avoir un rôle de déclencheur et même affecter une peau dont la barrière cutanée n'est pas déficiente, explique la scientifique qui recommande, à titre préventif, de porter des vêtements à manches longues.
Un fort traumatisme psychologique
Les particules de fumée peuvent être directement toxiques pour le cerveau. De nombreuses études sur la pollution urbaine par les particules mettent en évidence que l'exposition à long terme aux PM 2,5 peut entraîner des effets cognitifs, notamment un risque accru de maladies neurodégénératives comme la maladie d'Alzheimer, la maladie de Parkinson et la sclérose en plaques.
Lors de journées très polluées, l'anxiété et la dépression peuvent également monter en flêche. « Nous constatons », explique Aaron Bernstein que ces jours-là, les personnes présentant des symptômes de santé mentale sont plus susceptibles de les voir s’aggraver. A ce jour, on compte peu de recherches portant spécifiquement sur la fumée des feux de forêt, mais une étude a montré que même chez les personnes qui n'ont pas subi directement les pertes causées par les incendies vécues en Californie en 2018 on a observé une augmentation significative des symptômes de SSPT, d'anxiété et de dépression. Il n'est guère surprenant que la santé mentale se dégrade immédiatement après un incendie », explique Jyoti Mishra, chercheur à l'université de San Diego, mais "quand on voit ces symptômes perdurer, ou apparaître six mois plus tard, on peut vraiment les qualifier de trouble profond ».
Comment faire face ?
Ces conclusions sont inquiétantes, et force est de constater que chercheurs en santé publique disposent encore de peu d'informations sur lesquelles s'appuyer. Difficile par exemple de répondre précisément aux questions qu’un amateur de course à pied peut légitimement se poser : à savoir, quel est le seuil de qualité de l'air en deçà duquel je peux courir sans craindre que des particules toxiques ne se logent dans mes poumons ? Lorsque l'air est saturé, dois-je renoncer complètement à courir ou tout simplement réduire la durée de ma sortie ? Pour l'instant, nous n'avons pas de réponses vraiment étayées à ces questions", regrette le professeur Magzamen.
Reste un bon réflexe : toujours vérifier la qualité de l'air avant une sortie, limiter bien sûr les activités outdoor les jours où les niveaux de pollution sont médiocres, et s'en dispenser totalement les jours où ils sont élevés.
Les professionnels de la santé pourraient également avoir un rôle à jouer pour limiter les effets de la fumée sur la santé, explique Raj Fadadu, étudiant en médecine à l'UC San Francisco qui a dirigé l'étude sur les maladies de la peau citée précédemment. Il considère en effet que les médecins ont vocation à parler du changement climatique à leurs patients. "C'est l'une de mes aspirations en tant que futur praticien : pouvoir échanger avec mes patients sur ce sujet capital, non seulement sur la façon dont le réchauffement affecte leur santé, mais aussi sur les différentes actions qu'ils pourraient entreprendre au quotidien afin de participer à un mode de vie durable ». Vaste programme.
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