Son truc, c’est la (très) longue distance. Et comme Courtney Dauwalter, l’Alsacienne Claire Bannwarth, 34 ans, aime bousculer les podiums masculins. Elle a d’ailleurs été la première femme à remporter le Tahoe 200 (330 km ; 5500 D+) au scratch. De quoi rentrer dans l’histoire de sa discipline. Son dernier exploit en date ? Sa victoire féminine (5e au scratch), la semaine dernière au Royaume-Uni, sur la redoutable Spine Race. 431 km et 11 000 D+, en 92 heures, dans des conditions glaciales (jusqu’à – 15°C). Sans oublier le verglas. À peine reposée, elle est revenue pour Outside sur sa course, sa préparation et son intense saison 2023 – record féminin sur la Backyard (61 tours), FKT sur le Colorado Trail (800 km ; 27 000 D+), UTMB entre autres.
Tu viens de gagner la Spine Race (431 km ; 11 000 D+) pour la deuxième année consécutive. Comment ça s’est passé ?
Plutôt bien. La Spine Race, c’est une course un peu particulière. Puisqu’elle se déroule au mois de janvier au Royaume-Uni. Donc les conditions sont toujours difficiles. Cette année, on a eu beaucoup de pluie, beaucoup de neige, et des températures dans les -15°C. Il a fait très froid, il y a eu aussi beaucoup de glace. Je suis tombée une paire de fois. J’ai eu de la chance : je ne suis pas me fait trop mal.
Mais j’ai eu un peu de mal à gérer le sommeil. D’habitude, j’essaie de dormir aux ¾ de la course en général, au kilomètre 260. Je fais vraiment aux sensations. Mais là, impossible. Je pense qu’il y avait trop de bruit. Que je n’étais peut-être pas assez fatiguée. Ou peut-être que j’avais pris trop de café. Impossible de fermer l’œil, donc on a fait sans, ce n’est pas grave. À la fin de la course, j’ai eu de bonnes hallucinations. Mais sinon, ça s’est très bien passé. J’ai mis six heures de moins que l’année précédente. Et j’ai vraiment pris beaucoup de plaisir.
Comment se prépare-t-on à affronter de telles conditions météo ?
J’avais prévu de passer un maximum de temps dehors dès qu’il allait pleuvoir ou neiger. Mais en fait, cet hiver, il n’a pas vraiment plu, ni vraiment neigé là où j'habite, en Alsace, à la frontière entre la France et la Suisse. Je ne suis donc pas trop préparée pour faire face à ces conditions. [...] Sur la course, on est en autonomie sur de longues périodes. Il y a des bases de vie espacées entre 50 et 100 kilomètres. Et après, entre chaque base, on porte avec nous ce qu’il faut pour atteindre la base suivante. J’avais plein de gâteaux, du chocolat, des cacahuètes, des trucs comme ça. Et à chaque base de vie, je mangeais un plat chaud et deux ou trois autres bricoles.
Avec cette victoire, tu entames ta 8e saison de trail d’une très belle manière. Tu es d’ailleurs extrêmement régulière depuis des années. C’est dû à quoi d’après toi ?
Je ne sais pas trop. C’est juste que je m’entraîne beaucoup. Je n’ai pas vraiment de période dans l’année où je m’arrête. Donc finalement, je reste avec un niveau qui est quasiment toujours le même ou qui augmente. Je ne saurais pas dire. Je fais juste du sport tout le temps. Et je récupère aussi très vite. […] J’adore juste courir, je n’ai pas l’impression de m’entraîner. Et puis, je ne tiens pas en place ! Donc je fais juste ce que j’aime faire. C’est-à-dire bouger.
Pourquoi t’être tournée vers la longue distance ?
Parce que je suis assez lente. Je suis confortable sur du 8 ou 9 km/h. C’est parfait quand tu fais du très long. Car ce sont des allures que tu retrouves dans ce genre d’épreuves.
Les médias te qualifient souvent « d’OVNI de l’ultra ». C’est la bonne définition selon toi ?
Je pense oui. Je ne suis pas la seule à faire beaucoup de courses dans l’année. Mais faire autant de courses, tout en faisant podium à chaque fois, c’est très rare. […] Ma situation de vie a fait que j’ai toujours beaucoup couru, et que j’ai eu finalement l’entraînement d’un coureur d’ultra même si ça fait uniquement quelques années que je fais de la compétition.
Quel est ton rythme d’entraînement ? Sur une semaine par exemple ?
Plusieurs heures par jour – ça peut aller jusqu’à 6 à 7 heures. Pour un total d’un peu plus de 200 kilomètres par semaine. S’ajoutent à cela du vélo, de la machine à marche et de la muscu’. Mes semaines sont bien remplies avec vraiment beaucoup de volume. […] Je m’entraîne plutôt au feeling. Mais j’ai quand-même une planification. Je ne fais pas n’importe quoi. Plutôt en fonction de comment je me sens, de mon niveau de fatigue. J’ai tout de même plusieurs axes de travail.
Tu as un travail à temps plein, en tant qu'actuaire (spécialiste de l'application du calcul des probabilités et de la statistique aux questions d'assurances) en dehors de la course à pied. Comment trouves-tu le temps de travailler et de faire toutes ces heures d’entraînement ?
Je ne dors pas beaucoup ! Et je n’ai beaucoup le temps de faire autre chose que m’entraîner, travailler et passer un peu de temps avec mon mari. Je n’ai pas d’autres loisirs que la course à pied ou l’entraînement. […] Je fais souvent ma journée de travail avant d’aller à l’entraînement. Je me couche assez tard. Toute la semaine.
Quid de la récupération entre tes courses ?
À part beaucoup dormir et beaucoup manger, je n’ai pas de recette miracle.
Au regard de tes performances, tu pourrais passer pro...
Il n’y a pas encore suffisamment d’argent dans le trail longue distance pour gagner sa vie. Il n’y a pas de prize money sur les courses par exemple. Et très peu de sponsors. […] Si je pouvais me consacrer 100% à ma passion, je le ferais. Mais je n’ai pas trouvé de sponsors pour ça. Et je sais très bien que seulement une petite vingtaine de personnes dans le monde peuvent vivre du trail. Sinon, ça reste un sport amateur. […] J’ai quelques résultats sur 100 miles. Mais je suis très performante uniquement sur le long. C’est encore plus niche que le 100 miles.
En parlant de long, tu détiens notamment le record sur la Backyard (61 tours de six kilomètres). Qu’est-ce qu’il se passe dans ta tête quand tu es sur ce format de course ? Parce que finalement, tu ne sais jamais quand ça finit.
Si tu aimes courir, de toute manière, que tu coures sur une boucle de six kilomètres ou sur un circuit d’un kilomètre, voire sur une piste de 400 mètres, dans le cadre du format 24 heures, c’est la même chose. Ce qui m’intéresse, c’est juste courir. Je peux courir n’importe où. Si je suis en train de courir, ça me va. […] Après, on n’est pas seuls pendant l’épreuve. On passe donc beaucoup de temps à discuter avec les autres. Et puis au final, on se concentre uniquement sur ce qui est important : mettre un pied devant l’autre. […] Souvent on a un objectif. Atteindre les 60 heures par exemple. Mais à un moment, quand ça devient très dur, on se focalise uniquement sur finir la boucle d’après.
Cet été, tu as remporté le Tahoe 200 (330 km ; 5500 D+) au scratch. Tu t’y attendais ?
Un peu. C’était un 200 miles roulant. En regardant la start-list, j’ai vu que j’avais des chances de la gagner. Mais après, ce n’est jamais fait. Surtout sur du 200 miles. Tout peut arriver. […] J’étais très contente de la gagner d’ailleurs.
On peut te comparer avec l’Américaine Courtney Dauwalter. Elle aussi va jouer le classement au scratch. C’est une inspiration pour toi ?
Bien-sûr. Elle prouve qu’on peut aussi viser du classement scratch sur du 100 miles quand on est une femme. Pas que sur du long, comme je peux le faire. Et c’est extraordinaire.
Ton année 2023 a aussi été marquée par ton FKT sur le Colorado Trail (800 km ; 27 000 D+). C’était nouveau ce genre de format pour toi ?
Oui c’était la première fois que je faisais ça. J’étais d’ailleurs un peu terrorisée. Je ne savais pas trop comment ça allait se passer, si j’allais aimer ou si j’allais réussir à faire ça. Et j’ai adoré. Ça m’a donné envie d’en refaire d’autres. Parce que c’était vraiment incroyable de partir pendant neuf jours juste avec son sac à dos et de tout gérer, le parcours, le ravitaillement, l’eau, le sommeil.
Tu étais en autonomie totale ?
Oui, c’est ça. Juste avec mon sac à dos. En plus, je n’avais pas tant de points de ravitaillement. Sur 800 kilomètres, je n’avais que trois endroits où j’ai pu racheter de la bouffe. J’étais donc quasiment en autonomie totale. Une vraie aventure !
En 2023, tu as aussi participé à l’UTMB. En comparaison à une Spine Race, c’est comment pour toi ?
Je suis clairement plus à l’aise sur la Spine Race. Sur le très long. Parce que sur l’UTMB, on est déjà sur des allures rapides. Aller vite, ce n’est pas du tout ce que je travaille. Par contre, quand il faut courir lentement et très longtemps, je suis vraiment dans mon élément. J’essaie tout de même de m’améliorer chaque année, d’aller de plus en plus vite. Et d’être plus à l’aise sur ce genre de distance. Mais c’est un peu court pour moi. En tout cas, ce n’est pas là où je performe le mieux.
Quel est ton programme pour 2024 ?
Plein de choses de prévues. Entre 28 ou 29 courses. Je vais retourner sur la Hardrock, sur le Tahoe aussi. Je vais essayer de faire un FKT sur le John Miur Trail [340 km ; 14 000 D+, ndlr]. Après, l’UTMB que je vais essayer d’enchaîner avec la Swiss Peaks et le Tor des Géants. Il va aussi Y avoir les championnats du monde de Backyard. Et je vais essayer de refaire un 24 heures pour battre mon record. J’ai énormément de choses de prévues. […] J’ai la chance de pouvoir télétravailler. Donc ça m’aide pour partir avec un peu plus de souplesse.
Retour sur un planning 2023 ultra chargé
Pour ceux qui se demanderaient comment on peut caser autant de courses ( et quelles courses !) dans une année, voici l'agenda 2023 de Claire Bannwarth. 2024 s'annonce aussi rempli !
JANVIER
- Spine Race (Angleterre) : 431 km, 10 532 m D +, 97h39 (1re, 5e au scratch)
FÉVRIER
- Legends Trail (Belgique) : 275 km, 9 800 m D +, 55h41 (1re, 5e au scratch)
- Transgrancanaria (Espagne) : 128 km, 7 000 m D +, 18h46 (7e, 44e au scratch)
MARS
- Trailcat The Race (Espagne) : 326 km, 12 400 m D +, 55h10 (victoire)
- Ultra les Terrils (backyard) : 261,5 km (39 boucles), 3000 m D + (1re ex aequo)
- Le Dernier Survivant (Suisse) : 7 boucles
AVRIL
- 24h vertical Challenge (Jura) : 109 km, 14 950 m D + (1re, 2e au scratch)
- Infinity Trail Hossegor (backyard) : DNF
- Cursa di ciclopi (Italie) : 500 km, 20 000 m D +, 128h13 (2e, 8e au scratch)
MAI
Ultra-Trail Snowdonia (Pays de Galles) : 168 km, 11 000 m D +, 31h54 (3e, 14e au scratch)
- Menorca Cami de Cavils (Espagne) : 185 km, 4200 m D +, 23h16 (1re, 14e au scratch)
JUIN
- Montreux Trail Mxtrem (Suisse) : 11à km, 7500 m D +, 20h40 (3e, 27e au scratch)
- Raid de l'Archange (Normandie) : 305 km, 5 710 m D +, 30h57 (1re, 3e au scratch)
- Sufolk Backyard Ultra : 61 tours, 413 km
JUILLET
- Hardrock 100 (USA) : 165 km, 10 000 m D +, 34h51 (5e, 2"e au scratch)
- Tahoe 200 Miles Endurance Run (USA) : 200 miles, 5500 m D +, 62h24 (victoire)
AOÛT
- FKT - Colorado Trail West to East Collegiate East (USA) : 500 miles, 27 430 m D +, 9 jours et 3h
SEPTEMBRE
- UTMB (France) : 171 km, 10 000 m D +, 29h12 (16e femme, 135e au scratch)
- 24h de Brugg (Suisse) : 234 km en 24h (victoire)
- Ultra Tour du Mont Ventoux (France) : 169 km, 6 300 m D +, 36h57 (1re femme, 21e au scratch)
OCTOBRE
- 3 Ultra Summits Tihio Race (Grèce) : 250 km, 13 900 m D +, 51h54 (victoire au scratch)
- Kodiak Ultra Marathons (USA) : 160 km, 5200 m D +, 21h10 (1re femme, 2e au scratch)
- Big's Backyard Ultra (USA) : 250 miles, 60 tours, 55h16 (1re femme)
NOVEMBRE
- UPT28 (Espagne) : 53 km, 2 730 m D +, 8h07 (2e, 15e au scratch)
- 360 The Challenge (Espagne) : 269 km, 18 450 m D +, 58h29 (1re femme, 2e au scratch)
- Alut-Algarviana Ultra-Trail (Portugal) : 308 km, 44h34 (1re femme, 2e au scratch, record féminin)
DÉCEMBRE
- 24 heures sur piste (Barcelone) : 226,7 km, 567 tours (2e au scratch)
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