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Jean-Luc Diard
  • Équipement
  • Running

Jean-Luc Diard, le gourou de la chaussure, pourrait bien révolutionner à nouveau l’industrie du running

  • 18 juillet 2023
  • 9 minutes

Lisa Jhung Lisa Jhung Lisa Jhung est une journaliste indépendante qui couvre les sujets running pour Outside.

Cofondateur de Hoka, le Français de 65 ans innove dans l'univers de l'outdoor depuis des décennies. Et ce n’est pas fini, si l’on en croit l’enquête que nous avons réalisée en Californie où nous l'avons rencontré.

Jean-Luc Diard déambule sur le trottoir le long de son bureau, il fait un tour de piste avec un nouveau modèle au pied. "Très importants, ces petits mouvements qui vous aident à percevoir la sensation", explique-t-il avec un fort accent français. A 65 ans, il reste le cerveau et le cofondateur de Hoka, marque qui connaît un succès fulgurant. Comme il le fait presque tous les jours, il teste l’une de ses inventions à l'extérieur du Deckers X Lab, situé dans la ville de Goleta, en Californie, juste au nord de Santa Barbara.

Jean-Luc Diard
Jean-Luc Diard et la journaliste Lisa Jhung sur le campus du X Lab. (Maxwell Frank)

Je le suis alors qu'il commence à trottiner, puis accélère en montant une colline, silhouette bronzée et longs cheveux gris-brun. Il coupe à gauche et dévale le trottoir un peu raide derrière le laboratoire et son entrepôt, tout en zigzaguant brusquement pour évaluer la capacité de la chaussure à prendre des virages. Il me fait penser à un enfant jouant avec un nouveau jouet.

Nous sommes au printemps 2022, et Jean-Luc Diard et moi en sommes à la cinquième et dernière paire de la journée, toutes testées sur la même boucle du parking, juste à l'extérieur de l'installation d'impression 3D du X Lab. Toutes les caractéristiques prometteuses sont référencées en vue d'essais ultérieurs et, si elles s'avèrent concluantes, finalement intégrées dans les offres des filiales de Deckers comprennant Hoka, Sanuk, Teva et Ugg.

Le dernier modèle que nous essayons est une basket, alors appelée XS Speed, qu'il m'avait donnée pour que je la porte au déjeuner. Elle allait bien avec mon jean blanc, comme une paire de chaussures urbaines pour l'été. "Une chaussure décontractée, n'est-ce pas ?  "Oui, répond-il, mais vous allez voir ce que vous allez voir ! ». Un commentaire déroutant que je ne comprendrai que plus tard.

J’avoue que la XS Speed m'a surprise après les modèles axés performance que nous avions essayés auparavant. Monochrome, un peu trop tendance à mon goût pour être efficace - elle me rappelait une Tretorn entièrement blanche, mais avec plus de mousse que j’en aie jamais sentie sous les pieds. Cette chaussure sans prétention était ma préférée du lot. Elle était à la fois légère et stable, avec une plaque de carbone tridimensionnelle, inclinée et en forme de queue d'hirondelle, prise en sandwich entre de nouveaux composés de mousse. Désormais appelée « Hoka Transport X », ce modèle est ce que Jean-Luc Diard appelle une super sneaker - pas une running, mais une sneaker (comme chez Converse ou Vans ) lancée par Hoka le 18 avril. Avec elle, Hoka espère bouleverser une fois de plus l'industrie de la chaussure. 

Chez Salomon, il passe de stagiaire à PDG

On se souvient que pour lui tout a commencé chez Salomon. Jean-Luc Diard est alors étudiant en école de commerce et fait du ski en compétition, il fait un stage chez le géant mondial du ski, du running et de la randonnée, à son siège d'Annecy. En 1982, il participe aux championnats de France de ski avec des chaussures d'une marque concurrente. Le fondateur de l'entreprise, George Salomon, le remarque et lui demande pourquoi il ne court pas avec des chaussures Salomon. "Je lui ai dit que c'était un bon concept, mais qu'il y avait tel et tel problèmes. "Ok », lui répond le PDG, ça ne vous dérange pas de m’accompagner au département R&D ? Vous allez m'expliquer pourquoi."

Très vite, chez Salomon il développe une véritable dévotion pour la recherche et le développement. En l'espace de 16 ans, il passe du statut de stagiaire à celui de PDG de l'entreprise, déposant au passage de nombreux brevets (il en a aujourd'hui 35 à son actif). L'un d'eux, déposé en 1987, portait sur un "ski à surfaces latérales dissymétriques", qui est devenu le premier ski monocoque, suivi du premier ski court parabolique. Alliant son expérience des pistes en tant que compétiteur à son ingéniosité naturelle et à son don inné pour repousser le statu quo, Jean-Luc Diard a joué un rôle important dans le développement des skis modernes. Lorsqu'il était PDG, Salomon comptait 3 000 employés.  Et la blague qui tournait alors, c’est qu' « il y avait 2 999 employés pour concrétiser les idées de Jean-Luc Diard, et ce n'était toujours pas suffisant. »

Jean-Luc Diard
Jean-Luc Diard lors du Raid Gauloises 2003 au Kirghizistan, l'une des nombreuses courses d'aventure auxquelles il a participé en tant que membre du Team Salomon. (Jean-Luc Diard)

"C'est comme un peloton", explique Chrisophe Aubonnet, qui a fait un stage chez Salomon avant d'aider Jean-Luc Diard à lancer Hoka. "Quelqu'un à l'avant mène le peloton. Ce n'est pas toujours facile d'être derrière s'il va trop vite. Parfois, les personnes à l'arrière souffrent pour garder le rythme". En 2007, lors de sa dernière année chez l'équipementier français, Diard se rend au salon Outdoor Retailer et se promène autour d'un stand présentant des vêtements et des équipements minimalistes de randonnée et de trail, lorsqu'il a une idée : et si j'essayais quelque chose de complètement opposé ? Il avait suivi les tendances en matière de skis, de VTT et de clubs de golf et remarqué qu'ils devenaient de plus en plus grands et de plus en plus gros tout en restant légers. Une chaussure très légère, mais surdimensionnée… il y a probablement quelque chose à gratter là, pense-t-il. Il quitte alors le stand et griffonne une petite note pour que l'idée ne lui échappe pas : "XXXL".

Si vous vous intéressez un peu aux chaussures de course, vous connaissez la suite de l'histoire. En 2009, Jean-Luc Diard et son compatriote Nicolas Mermoud introduisent aux États-Unis la marque Hoka One One et ses chaussures de course à semelles épaisses, alors très peu conventionnelles, perturbant ainsi le marché florissant des chaussures minimalistes né dans le sillage du best-seller « Born to Run » de Christopher McDougall. L'entreprise venait de donner le ton et près d'une décennie et demie plus tard, il n'y a pratiquement aucune marque de chaussures de course sur le marché qui n'ait pas au moins une chaussure surdimensionnée et très amorti à son catalogue. 

"Il faut aller à l'extrême, puis réduire l'échelle !"

Deckers a racheté Hoka en 2012, et Jean-Luc Diard en est devenu vice-président mondial chargée de l'innovation. En août 2022, Hoka réalisait un chiffre d'affaires d'un milliard de dollars. Le Français a donc gagné le droit de bricoler un peu ! Avec son équipe d'ingénieurs et de designers - cinq à Santa Barbara, six en Chine et quatre en Europe - il teste et crée des chaussures conceptuelles qui repoussent les limites. Sous la marque Deckers X Lab sortent des chaussures de parkour (vraiment) incroyablement confortables, des baskets et des modèles urbains. Si les produits sont prometteurs lors des tests ou des premières ventes, les autres marques de Deckers intègrent certaines des caractéristiques dans leurs propres lignes.

C'est pour cela que je suis à Santa Barbara : pour découvrir les coulisses de la fabrication des Hoka. Me voilà donc coincée entre des immeubles de bureaux gris après avoir lacé une chaussure de course ridiculement surdimensionnée - même selon les normes Hoka - dont la forme est si radicale que je n'ai pas le droit de la décrire ici.

Je marche quelques pas, puis entame une petite course. "C'est dingue ! m'exclame-je. Et c'est le cas. Trop fou pour être commercialisé, commente Jean-Luc Diard. En fait, seules 20 paires de ce modèle ont été fabriquées pour "étudier de nouveaux concepts", dit-il, notamment la « sensation de flottement. Il faut aller à l'extrême, puis réduire l'échelle", m’explique-t-il. Rappelons que la « chaussure trop extrême, » un prototype produit pour la première fois en 2018, a conduit à certains des designs les plus fous de Hoka, y compris l'une des tendances actuelles de ses chaussures de course : la SwallowTail ou « queue d'hirondelle ». 

Jean-Luc Diard
Jean-Luc Diard a toujours un temps d'avance. (Maxwell Frank)

Lorsque vous arrivez sur le marché, on choque... puis les gens s'habituent

Marque déposée par Jean-Luc Diard, la SwallowTail est une « protubérance » de la semelle intermédiaire et de la semelle extérieure qui sort à l'arrière de la chaussure comme les flammes d'une fusée, avec une encoche au centre. Elle a la forme d'un surf ou d'un snowboard "Fish" (un talon en forme de V). Dans une chaussure de course, les deux côtés de la mousse crantée sont censés fonctionner comme des systèmes de suspension indépendants pour "niveler les foulées imparfaites", m’explique le PDG. Des versions de la queue d'hirondelle figurent désormais dans 80 % des Hoka, y compris sur la Tecton X, lauréate du prix « Gear of the Year » décerné par Outside pour l'été 2022, et sur les dernières itérations de la Clifton, son modèle le plus vendu. Et, comme c'est souvent le cas dans l'industrie de la chaussure de course, des formes de semelles intermédiaires ressemblant à la SwallowTail sont apparues depuis sur des chaussures de nombreuses autres marques, de la New Balance SuperComp Trainer à la Brooks Aurora-BL.

La première version de la SwallowTail ne s'est peut-être pas vendue à des millions d'exemplaires, mais elle a fait ce que Jean-Luc Diard cherchait : "Lorsque vous arrivez sur le marché, on choque. On surprend. Vous faites un grand boom", dit-il. "Vous savez que ce sera controversé. Puis en même temps, on commence à développer des solutions moins radicales et, au bout d'un an, les gens commencent à s'habituer à l'idée et cela devient plus normal.

Chercher, chercher et chercher encore

Sur le mur du bureau du laboratoire X de Jean-Luc Diard, on peut lire les mots "Ripping up the rule book" (casser les codes, ndlr), en lettres découpées dans des magazines, comme une demande de rançon. À côté du panneau, des prototypes. Et parmi les versions finales des chaussures, on trouve des modèles étonnants, comme la KST-21 ou la KST-35 adaptée aux athlètes de parkour. "Le parkour, et le freeride en tant que concept en général, c’est le summum de la polyvalence", m’explique Jean-Luc Diard.

Sur le dossier d'une chaise de son bureau on trouve un morceau de tissu léger aux couleurs de l'arc-en-ciel, sans doute pour un modèle Ugg. On tombe aussi sur un matériau que le PDG destine à la X Lab Ko-Z Slide : du shearling, utilisé pour une tige montée sur une semelle intermédiaire surdimensionnée de type Hoka. Enfin, sur son bureau je découvre un prototype de sandale avec ce qui semble être une bulle sous le pied.

Geoffrey Gray, qui dirige le laboratoire d'essai de chaussures Heeluxe Lab, à Santa Barbara, connaît bien les exigences du chercheur français. C'est dans son laboratoire que Deckers et de nombreuses autres marques de chaussures effectuent des tests quantitatifs sur l'ajustement, le rembourrage, la stabilité, la traction, la flexibilité, le volume, la durabilité et bien d'autres choses encore. Jean-Luc est probablement l'une des seules personnes à venir nous voir et à nous dire : "D'accord, on doit faire des mesures. Je sais pourquoi on compare par rapport aux chaussures en carbone, mais je pense qu'on peut aller plus loin. Mesurez tout, et voyons ce qu'on peut trouver", raconte Geoffrey Gray. Et il a généralement raison.

Le week-end, il continue ses tests sur des sorties de 6 à 9 heures

Le mur du garage de Jean-Luc Diard est recouvert d'un système d'étagères fait maison contenant des centaines de paires de chaussures - ses propres prototypes et des modèles de différentes marques. Devant est garée une Porsche Macan vert forêt, qu'il conduit à travers les rues sinueuses et bordées d'eucalyptus du quartier huppé de Montecito pour nous conduire au Romero Canyon Trailhead, l'un de ses sentiers préférés. Entre ses réunions matinales avec l'Europe et ses réunions nocturnes avec l'Asie, pendant la semaine le PDG glisse ses tests en milieu de journée, dans le parc de la Goleta. Mais le week-end, il part pour des courses de six à neuf heures.

Au cours de l'ascension du Romero Canyon, 5 km et 450 de D+ , où nous portons tous les deux des chaussures de trail, des prototypes X Lab munis de plaques (il ne me dira pas en quel matériau elles sont faites) et de ceintures qui ressemblent à des sortes de gaines ("à placer bien à plat sur le corps"), nous parlons de l'importance d’avoir une vision globale du produit, de l'entreprise et de la vie. La course à pied, avec ses multiples disciplines, offre une vision d’envergure du développement d’un produit. De la même façon que d’embaucher des jeunes d'une vingtaine d'années permet d'avoir des perspectives nouvelles.  "Je recrute toujours des jeunes qui pratiquent plusieurs sports", m’explique cet homme toujours à la recherche d'une autre façon de comprendre un produit.

La plupart de ses idées lui viennent en courant, si bien qu'il a pris l'habitude d'enregistrer en cours de route des mémos vocaux sur son téléphone. "Pendant que vous courez, les choses se mettent en place d'une certaine manière", explique-t-il. "Elles s’articulent tout naturellement, et tout d'un coup - pop ! pop ! - il en sort quelque chose !

Au sommet de la montée, Diard et moi échangeons nos chaussures (nous avons la même pointure). Il lui arrive de courir avec une deuxième paire dans son sac à dos, dit-il, et de les échanger à mi-parcours ou de courir avec un modèle sur un pied et un autre sur l'autre. Lors de la descente, nous parlons davantage de la super sneaker, une catégorie qui, selon lui, n'existe pas encore. Il aime l'idée que le grand public et les collègues de Hoka se disent : "Oh, je ne savais pas que j'avais besoin de ça, mais maintenant que je l'ai, ça prend tout son sens". La preuve, c’est que lorsque je rentre chez moi dans le Colorado en portant le prototype tout blanc de ce qui est devenu depuis la Hoka Transport X, je suis saluée par un "Yoooo, c'est une dinguerie !" de la part de mon fils, 14 ans, et déjà un vrai sneaker addict.

Toujours un coup d'avance

Parfois, les présentations de Jean-Luc Diard à Hoka sont tellement convaincantes, que la marque décide d'intégrer d’emblée à sa gamme une chaussure Deckers X Lab. Lors de ma visite, le Français ne savait pas si son prototype serait commercialisé sous le label Deckers X Lab ou s'il serait adapté d'une manière ou d'une autre par Hoka. Lorsque je lui ai demandé si, pour un de ses designs qui change l'industrie, il ne préférait pas être crédité directement... il a haussé les épaules en souriant. Difficile de lâcher prise parfois, admet-il. "Mais il y a toujours un moment où l'on doit passer le relais", me dit-il en riant.

Hoka semble puiser largement dans les ressources de Deckers. Mais la marque s’appuie aussi sur les innovations permanentes de Jean-Luc Diard et sur sa capacité à toujours avoir un coup d’avance, son intuition le conduisant à repousser les limites dans les domaines du design et des matériaux et à sortir des catégories bien établies.

En retour, Jean-Luc Diard semble bénéficier du financement généreux de Deckers via un laboratoire d'impression 3D, de toute une équipe d'ingénieurs et de concepteurs répartis dans le monde entier et d’une liberté totale. En fait, Deckers est tellement impressionné par son travail sur la Transport X que la société prévoit de lancer une toute nouvelle marque autour du concept, qui sera annoncée cet automne. Après, Jean-Luc Diard devrait passer à l'étape suivante, qu'il n'a pas pu partager avec moi. Du moins, pas encore. Ce n'est peut-être pas une idée parfaite. Il se peut même que ce soit une erreur. "Mais, dit-il, c'est une quête permanente."

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