Il y a quelques jours, sur l’Annapurna, tristement célèbre pour son taux de mortalité élevé, le guide népalais Ashok Lama a d’abord aidé une alpiniste russe en détresse, avant de repartir chercher son ami Dawa Nurbu Sherpa, perdu, épuisé et victime d’hallucinations à plus de 7000 mètres. Une opération de secours menée dans le froid, la tempête et l’extrême fatigue, qui a bien failli lui coûter la vie, à lui aussi. Il raconte.
Alors que je descendais en rappel sur les cordes fixes, juste avant de basculer derrière une petite arête, j’ai levé les yeux vers la crête sommitale. C’est là que je l’ai aperçu. Aucun doute possible. C’était Dawa Nurbu Sherpa.
Dawa, guide pour l’agence 8K Expeditions, descendait très lentement sur les cordes, loin au-dessus du camp IV, à près de 7300 mètres d’altitude. Je suis remonté vers lui aussi vite que possible. Lorsque je l’ai rejoint, il pouvait à peine bouger. Il n’avait plus de gants et ses mains étaient recouvertes d’une épaisse couche de glace, les doigts raidis par le froid, incapables de se refermer. Qu’il soit parvenu jusque-là tenait déjà du miracle. Il arrivait à peine à manipuler son mousqueton.
Je lui ai donné une bouteille de jus de fruit, qu’il a bue immédiatement, puis je l’ai mis sous oxygène. Nous sommes ensuite descendus jusqu’à une tente abandonnée, où nous avons trouvé refuge. J’ai augmenté le débit d’oxygène et je lui ai donné une pomme à manger. Au bout d’une dizaine de minutes, Dawa a commencé à revenir un peu à lui. Il bougeait plus facilement, mais il n’était toujours pas cohérent. Il s’est mis à parler à des gens qui n’étaient pas dans la tente.

Première expédition sur l’Annapurna
Ce printemps, je guidais pour la première fois sur l’Annapurna, dixième plus haut sommet de la planète. J’étais engagé pour une expédition d’un mois avec un jeune alpiniste australien. Après l’Annapurna, nous avions prévu d’enchaîner quatre autres sommets. Mais l’Annapurna n’est pas une montagne comme les autres. Sa sinistre réputation tient à des conditions météo souvent extrêmes, à de très longues journées en altitude et à une exposition presque permanente aux avalanches comme aux chutes de pierres.
Après un mois d’acclimatation et l’attente d’une fenêtre météo favorable, mon client et moi avons atteint le sommet le 18 avril, dans des conditions parfaites. Mon ami proche, Dawa Sherpa, se trouvait un jour derrière nous. Il accompagnait un alpiniste suisse expérimenté, également guide IFMGA. Tous deux étaient arrivés tard dans la saison, alors que la plupart des autres expéditions avaient déjà quitté la montagne. Ils allaient tenter le sommet seuls, après le passage des autres cordées.
Je me souviens lui avoir dit, avant notre départ : « Tu ne veux pas te retrouver seul là-haut. Grimpe avec nous, s’il te plaît. » Sur le moment, ce n’était qu’un appel à la prudence.
Pendant l’ascension, vers 7300 mètres d’altitude, mon client et moi avons croisé une alpiniste russe qui redescendait. Elle avançait sans oxygène et montrait des signes de mal des montagnes. Ses mouvements étaient désordonnés, elle tenait à peine debout. Je lui ai donné un peu de jus de fruit que j’avais dans mon sac et je l’ai encouragée à descendre immédiatement.
Nous l’avons retrouvée le lendemain, alors que nous redescendions vers le camp II. Son état s’était nettement aggravé. Elle se plaignait de douleurs à la poitrine et avait du mal à parler. Je lui ai donné ma bouteille d’oxygène de secours et j’ai commencé à l’aider à descendre. Nous avons quitté le camp II avec elle vers 15 heures et nous ne sommes arrivés au camp de base qu’à 2 heures du matin. Elle avançait lentement, avec beaucoup de difficultés, et mon client et moi nous sommes relayés pour la ramener en bas.
C’est pendant cette descente que j’ai reçu le premier appel de détresse de Dawa à la radio.

L’appel au secours
Au début, les informations étaient confuses. D’après ce que je parvenais à comprendre, Dawa et son client étaient en train de descendre. Le client était parti devant, pendant que Dawa s’était assis pour se reposer. Épuisé, il s’était endormi. Lorsqu’il s’était réveillé, il avait réalisé que son client avait disparu et qu’il se retrouvait seul sur l’immense arête sommitale.
À la radio, Dawa me demandait de l’aider à retrouver les cordes fixes qui descendaient vers le camp III par un couloir étroit, à 6500 mètres. Je lui ai dit de continuer simplement à descendre, car l’itinéraire était facile à repérer. Mais au fil de sa progression, ses appels à l’aide sont devenus de plus en plus paniqués. Les descriptions qu’il donnait ne correspondaient pas au terrain de la voie normale. J’ai compris qu’il se trouvait probablement beaucoup plus haut sur la montagne qu’il ne le pensait. Et qu’il était aussi victime d’hallucinations.
Pendant que ses appels se succédaient, j’étais encore en pleine descente avec l’alpiniste russe et mon client. Je ne savais plus quoi faire. Remonter chercher Dawa, c’était repartir seul dans un terrain avalancheux, sans matériel de secours, avec plusieurs heures d’effort devant moi pour espérer le rejoindre à cette altitude. Mais j’étais déjà engagé dans un autre sauvetage, et je ne pouvais pas abandonner mon client. J’ai donc poursuivi jusqu’au camp de base, en me répétant que je trouverais une solution une fois en bas.
Mais lorsque nous avons atteint le camp I, à 5120 mètres, Dawa a de nouveau appelé à la radio. Il disait que ses mains étaient gelées et noircies.
Un retour express au camp de base
Ce soir-là, pendant que je dormais quelques heures au camp de base, Dawa a cessé de répondre à la radio. À 6 h 30, un des cuisiniers est venu me réveiller. Un hélicoptère de secours était en route. Dès son arrivée, je suis monté à bord et nous avons survolé la montagne pour tenter de le repérer. Aux commandes se trouvait mon amie Priya « Priyanka » Adhikari, la seule femme pilote d’hélicoptère au Népal.
Depuis les airs, nous avons scruté les pentes entre le camp III et le camp IV, entre 6500 et 6850 mètres. Nous avons croisé et recroisé l’itinéraire jusqu’à ce que j’aperçoive, sur une pente, ce qui ressemblait à une silhouette. Cela ne pouvait être que Dawa, me suis-je dit. Cette forme n’était pas là lorsque j’étais passé quelques heures plus tôt.
Nous sommes retournés au camp de base. J’ai récupéré mon matériel et quelques affaires de secours, puis je suis remonté dans l’hélicoptère. Priyanka m’a déposé au camp III, à 6500 mètres. Je suis reparti vers le haut, avec l’espoir de retrouver Dawa là où j’avais cru voir cette silhouette. Après deux heures d’effort, je suis arrivé sur place. Il n’y avait que de la roche et de la glace.
Je n’avais plus d’autre choix que de continuer à monter, en espérant finir par retrouver Dawa. Alors que je progressais, sa voix a de nouveau surgi dans la radio. Je pense que le soleil du matin l’avait réchauffé et ramené à lui. Mais ses messages n’avaient aucun sens. Il répétait seulement le mot « hélicoptère », sans donner de position, ni la moindre information exploitable.
Priyanka continuait de survoler l’Annapurna à sa recherche. Elle m’a annoncé par radio qu’elle l’avait peut-être aperçu près d’une tente, au-dessus du camp IV. Je suis donc monté dans cette direction. Là encore, je n’ai rien trouvé. Je commençais à manquer d’énergie et d’espoir. Il fallait que je redescende au camp III, où Priyanka pourrait se poser pour me récupérer. J’ai donc amorcé la descente, en passant légèrement sous la voie normale, au cas où Dawa se serait égaré par là. À ce stade, j’étais persuadé qu’il n’était plus en vie. Et c’est là que je l’ai vu.

Une course contre la montre
J’ai immédiatement compris qu’il fallait faire redescendre Dawa. Ses pieds semblaient aller à peu près bien et il pouvait marcher lentement. Je lui ai donné une paire de gants de rechange, puis nous avons commencé à descendre ensemble sur les cordes fixes en direction du camp III. Je le tenais pendant qu’il progressait et je l’aidais à clipper et déclipper ses longes à chaque relais.
Nous avons avancé comme cela pendant trois heures et atteint le camp III vers 15 heures. Nous étions enfin à une altitude où Priyanka pouvait venir nous évacuer en sécurité. Mais la météo se dégradait très vite. La neige a commencé à tomber, d’abord faiblement, puis beaucoup plus fort. Avec cette neige, tout espoir de secours par hélicoptère disparaissait. Nous étions seuls au camp III.
J’ai trouvé une autre tente abandonnée et j’ai aidé Dawa à s’y installer. Je l’ai enveloppé dans un matelas en mousse trouvé sur place pour l’isoler du froid. Le double-toit de la tente, qui devait nous protéger du vent, avait été arraché par les rafales, mais je l’ai aperçu quelques dizaines de mètres plus bas. Je suis descendu le récupérer et je l’ai refixé sur la tente.
Nous étions complètement seuls. Nous n’avions ni nourriture ni eau. Pas de réchaud, pas de combustible. Au cours des trois jours précédents, je n’avais mangé qu’un petit repas et dormi environ trois heures. Je suis resté éveillé toute la nuit, à déblayer la neige et à surveiller l’état de Dawa.
La neige tombait en abondance et les rafales étaient si violentes que j’ai cru que le vent allait nous arracher de la montagne, la tente et nous avec. J’ai compris que si la tempête continuait avec la même intensité au matin, et si l’hélicoptère ne pouvait pas venir, nous allions mourir tous les deux.
Le camp de base est resté en contact radio avec nous toute la nuit. On m’a dit qu’un hélicoptère tenterait de nous rejoindre aux premières lueurs. Au lever du soleil, le ciel s’est dégagé. J’ai passé une demi-heure à préparer une zone d’atterrissage pour l’hélicoptère. Il a fallu dégager plus d’un mètre de neige fraîche avec les mains et les pieds.
Lorsque la plateforme a été prête, j’ai vu l’hélicoptère de Priyanka remonter la vallée. Elle s’est posée à moitié, à moitié en stationnaire, sur la pente enneigée, pendant que j’aidais Dawa à monter à bord. Puis elle a viré à gauche et l’a emmené en sécurité.
Un peu plus tard, j’ai entendu l’hélicoptère revenir. Mais au lieu de se poser, Priyanka a décrit un large cercle au-dessus de moi. Le vent avait tourné et elle peinait à trouver les conditions nécessaires pour atterrir sans risque. Mon cœur s’est à nouveau serré. Je savais que je ne survivrais pas à une nuit de plus au camp III.
Puis j’ai entendu l’hélicoptère revenir une nouvelle fois. Priyanka a lutté contre le vent en revenant vers moi. L’appareil a ralenti, puis s’est maintenu quelques secondes à quelques mètres au-dessus de ma plateforme. J’ai rassemblé tout ce qu’il me restait de force pour ouvrir la porte et sauter à l’intérieur.
Propos recueillis par Ben Ayers.
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