C’est un couple de légende. Grimpeurs de grandes voies enchaînant au fil des années les victoires en championnat du monde et les ascensions mythiques, dont l’inoubliable Salto Angel - 14 jours sur une paroi dans la jungle amazonienne – Stéphanie, 44 ans, et Arnaud, 49 ans, sont aussi écrivains à deux ou quatre mains, selon les thèmes et les moments. Interviewés par Outside sur leur vision du confinement, partagé dans leur maison du Lubéron, ils ont répondu en parallèle et, à leur demande, par écrit.
Plus qu’à la performance physique, le confinement semble t’inciter à te ressourcer. Qu’est-ce que cela signifie pour toi, au quotidien ?
Arnaud : Dès le début j'ai souhaité voir cette période comme quelque chose de différent et je me suis promis de ne pas tomber dans une frénésie d'entraînement. Dans ma tête il était clair que beaucoup allaient se surentrainer et se blesser ! Et je me suis fait un lumbago, sûrement parce que je suis moi aussi inconsciemment tombé dans ce piège d'utiliser au mieux mon temps, de mon côté, pour améliorer des choses autour de la maison. J'ai donc été forcé au calme. Ces dernières semaines ont été l'occasion de faire des balades tranquilles, bricoler des petites choses à la maison, une étagère, une marche d'escalier. Je crois au bonheur des petits détails qu’on avait mis de côté et qu'on réalise finalement. Et je me suis mis à écrire un manuel technique sur les grandes voies que j'avais en projet dans un coin de ma tête. Je m'aperçois aussi qu'en ne m'épuisant pas par le sport j'ai l'esprit plus clair et je suis capable d'écrire.
Stéphanie : Je suis une vraie sauvage, j'aime la tranquillité et la solitude. Hormis le fait d'être privée d'escalade et de source de revenus, le confinement n'a pas trop bouleversé mon quotidien. Au départ, j’ai pensé que je pourrais m’isoler pour écrire mais en réalité, je n’ai pas pu m’empêcher d’être affectée par les actualités et l’étrangeté de ce confinement à deux vitesses, désœuvrement pour certains d'entre nous, privés de leur travail ou au contraire, intensité du quotidien et stress des soignants et des personnes qui œuvrent à la continuité du pays. Je me suis laissé absorber quelques jours par les informations sur le net, qui semblent vouloir tenir en haleine nos vies confinées et par les appels et les réseaux WhatsApp de ma famille et mes amis. A présent, je me déconnecte pour mettre à profit ces dernières semaines pour des projets d’écriture qui me tiennent à cœur.
Peut-on parler des vertus de l’ennui ? Comment les vis-tu ?
Arnaud : En temps normal nous sommes sollicités par des tas de choses et là, d'un coup, cela se calme un peu. J'ai la possibilité de flâner. En regardant de vieilles photos, je tombe sur des parois que j'avais un peu oubliées et avec un regard nouveau je trace des lignes : des projets d'ouvertures naissent, c'est très stimulant. Étrangement c'est souvent dans ces périodes de blessure ou de repos forcé, que j'ai le sentiment d'inventer ma vie et non de la subir comme une course folle sur laquelle je n'ai plus de prise.
Stéphanie : Je crois profondément aux vertus de la lenteur et de l'ennui. L'ennui et la solitude me font penser à une montagne. Avec un versant sud, positif et lumineux, qui rime avec disponibilité, rêverie et qui est un temps fécond, nécessaire à l'émerveillement et à la maturation de nouveaux projets. Et un versant nord, plus abrupte, stérile et froid lorsque le désenchantement nous guette. J’ai remarqué que très souvent, on aimerait disposer de davantage de temps pour soi et lorsque ce temps nous est donné, ou brutalement imposé, on peut se sentir improductif et démuni. J'essaie de ne pas me mettre de pression face à ces impératifs de réalisation et de productivité profondément ancrés dans notre société. Je vis cette expérience comme une nouvelle occasion de ralentir, de laisser infuser les mois passés, d’accepter de me laisser traverser par des états d’âme contrastés. Être seul face à soi-même, à ses émotions, que ce soit exaltant ou douloureux selon les heures, est une expérience fondamentale de la vie. Pour ma part, ce sont les événements difficiles, les moments de blessure, de deuil ou de maladie qui ont été, a posteriori, des occasions d’évolution et de transformation. J'ai la chance d'avoir un jardin, et cette lenteur retrouvée me permet de ressentir avec plus de force les liens que j'entretiens avec la nature. Je suis à l'affût des bourgeons, du bruissement de la vie qui rythme le passage d'une saison à l'autre. Comme si mon regard sur les choses et les êtres s'approfondissait.


En un mois de confinement, cette approche a-t-elle évolué au fil des jours ? L’impatience a-t-elle pris le pas sur le repli ?
Arnaud : Oui, il y a une petite impatience à faire un effort plus long que l'heure autorisée, cela fait tellement de bien de changer d'air et de paysage. J'aimerais aussi pouvoir me déplacer pour voir mon ostéo sans risquer une amande par un gendarme trop zélé. Mais je vois cela comme un test de patience, pas si extrême au fond, et je me concentre sur ce que je peux réaliser maintenant.
Stéphanie : J'avoue que le contact avec la pierre me manque même si j'ai la chance de pouvoir me promener autour de chez moi. L'autre aspect, plus intime, c'est la restriction de nos libertés. Nous qui avons eu le privilège d'organiser nos vies de manière assez libres, tout à coup, nous voici forcés de nous déplacer avec une attestation. C'est normal bien sûr mais je m’aperçois que me confronter à cet état policier me met mal à l'aise. J’en suis venue à limiter mes sorties, autant pour respecter les règles de confinement que pour fuir cette réalité.
Penses-tu que ton expérience des grandes voies t’a préparé, d’une façon ou une autre, à mieux vivre ce confinement.
Arnaud : Parfois j'ai un peu l'impression de me préparer pour faire des courses comme pour aller faire une voie engagée ! A quelle heure y aller pour qu'il n'y ait pas trop de monde, comment se protéger, ne rien oublier pour ne pas y aller trop souvent, comment laver la nourriture en rentrant : une vraie optimisation est née pour quelque chose de banal.
Évidemment il y a dans ce confinement des similitudes avec ce que l'on vit dans une expédition où on est parfois forcé de rester plusieurs jours en attendant le beau temps. Mais c'est nettement plus confortable d'être à la maison que dans une tente avec peu à manger... S'occuper avec ce qu'on peut, sur le moment, découvrir autre chose, lire...
Stéphanie : J’ai découvert assez jeune que j’étais assez bien adaptée à l’attente en expédition. J’ai la chance d’aimer lire, d’aimer écrire aussi et c’est plus facile de vivre la situation lorsqu’on a un tempérament introverti, casanier et solitaire. Le confinement offre à certains d’entre nous, les ermites et les discrets, un espace de respiration. Sommés de rester chez soi, on n’est plus forcé de s’excuser de refuser une invitation !
Lorsque je m’impatiente, je pense à ces mots de la sagesse stoïcienne, attribués à Marc Aurèle : Avoir la force d’accepter ce qui ne peut être changé, le courage de changer ce qui peut l’être et la sagesse de distinguer l’un de l’autre. Apprendre à reconnaître ce qui dépend de soi et ce qui ne dépend pas de soi est une autodiscipline qui m’a beaucoup aidée à surmonter des échecs, des blessures et à accueillir avec plus de confiance les problèmes de santé que j'ai depuis l'enfance. De l'asthme et des allergies qui me soumettent à un confinement saisonnier.

Les sensations de l’escalade te manquent-elles? Parviens-tu à les vivre encore indoor ? Si oui comment ?
Arnaud : Oui, j'aimerais bien toucher du rocher, avoir le plaisir d'enchaîner des mouvements en grimpant. Je le fais un peu sur un mur en pierre à côté de chez moi et sur des échelles dans le jardin...
Stéphanie : Nous avons en effet le privilège d’avoir un jardin et du moment que j’ai accès à la nature, je suis comblée. J’aime de plus en plus les sensations d’équilibre et de fluidité que l’escalade me procure et j’y pense lorsque je marche sur la sangle installée entre deux arbres du jardin. Avec une promenade quotidienne, c’est mon seul sport. Je ne cours pas à cause des allergies au pollen, alors je prends le temps d’herboriser. Je me rends compte à quel point j’ai tant à apprendre dans ce domaine.
As-tu peur de perdre de tes capacités, faute d’entraînement ? Cela peut-il altérer tes plans post confinement immédiats ?
Arnaud : Pas du tout, j'ai l'expérience de périodes sans sport ou presque lorsque nous avions construit notre maison. Je sais qu'après un mois, avec trois semaines d'activité puis une semaine de pause - pour laisser le corps surcompenser après ce retour à l'activité - je vais retrouver mon niveau. Quant à mes plans de post confinement, je m'adapterai.
Stéphanie : J’ai passé l’âge de craindre la reprise et la conquête d’un niveau ou d’une conservation d’un niveau ne m’intéressent plus. Mon envie de grimper est profondément liée au contact avec le rocher et à l’environnement. Je sais que ma motivation sera intacte dès que je les retrouverai.

La lecture te permet-elle de te projeter hors de tes murs ? Si tu devais recommander 5 livres, lesquels retiendrais-tu ?
Arnaud : Récemment j'ai bien aimé une nouvelle d'Erik "L'Homme qui m'a sorti du quotidien", "Déchirer les ombres".
Dans les livres cours que je conseille : outre "Déchirer les ombres", "Le joueur d'échec", Stefan Zweig.
Plus longs : "Les trois femmes du Consul", Jean-Christophe Rufin ; "Décimés", Elsa Godet (polar sur Chamonix).
Très long mais passionnant : "Esaü", Philippe Kerr (polar en Himalaya)
Stéphanie : Je lis surtout des ouvrages en rapport avec mon projet d’écriture actuel qui a trait au silence.
Au début du confinement, j’ai essentiellement relu des livres que j’aime : « Chez soi », de Mona Chollet, un bouquin que j’adore, « Comment supporter sa liberté », un essai de Chantal Thomas, « L’esprit de solitude », de Jacqueline Kelen qui a été un livre éclairant pour moi. Je viens de commencer la lecture de « Mon cœur contre la terre », un très beau roman d’Eric de Kermel qui parle d’écologie et qui se passe dans la vallée de la Clarée. En même temps, je lis « Manières d’être vivant », du philosophe et naturaliste Baptiste Morizot, et « Bambois », de Claudie Hunzinger, qui parle de son retour à la terre dans les Vosges des années 60…
Enfin, ce confinement et plus largement l’épidémie de Covid-19, ont-ils changé ton approche de la vie ?
Arnaud : Cet épisode est survenu à un moment où j'avais besoin de me poser, que mon corps se régénère. Je sens que cela va me faire un bien fou et je vais essayer de ralentir mon rythme de travail, ce que je me suis promis depuis quelques années.
Stéphanie : Jamais je ne me suis autant intéressée à la politique. Crise sociale et crise écologique sont liées. Je suis habitée par un espoir fervent et sans doute insensé que des choses changent à l’avenir. Que nos décideurs et les entreprises prennent enfin en compte l’urgence climatique. En observant l’engagement de Greta Thunberg et d’Extinction Rebellion, je retrouve confiance, grâce aux générations à venir plus impliquées que la mienne en politique. Cela me conforte définitivement dans mon intention d’adopter un mode de vie limitant mon impact notamment en termes de déplacements aériens.
Découvrir, enfin en libre accès, "Amazonian Vertigo"
L'une des plus belles, et excitantes, façons de comprendre l'approche de l'escalade telle qu'elle est vécue par Stéphanie Bodet et Arnaud Petit est sans doute de visionner "Amazonian Vertigo", un documentaire sur leur incroyable ascension du "Salto Angel, la plus haute cascade au monde nichée dans la forêt amazonienne. Un 52 minutes de 2006 que Evrad Wendenbaum, réalisateur multi récompensés pour ses films d'aventure, a mis en libre accès aujourd'hui. Une version complète longtemps inaccessible, à voir de toute urgence.

Pour en savoir plus sur Stéphanie Bodet et Arnaud Petit, notamment sur les stages qu'ils organisent, voir leur site commun : "Vagabonds de la verticale".
On lira ou relira avec plaisir la biographie de Stéphanie : "A la verticale de soi », parue en septembre 2016 et son premier roman "Habiter le monde », sorti en janvier 2019.
Beaucoup d'informations précieuses à glaner dans la dernière publication d'Arnaud : "Escalade, initiation, plaisir et progression. Tout ce que vous devez ou devriez savoir et qui n'est pas dans les manuels d'escalade."
Et pour le suivre sur Instagram, c'est ici.
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