85% des personnes atteintes d'un Covid long ont encore des symptômes un an après leur apparition, selon une étude de l'AP-HP publiée en avril dernier, la première à décrire la dynamique, jour après jour, des symptômes de cette maladie encore méconnue. L’un des signes les plus persistants au cours du temps : la fatigue. Une conséquence que connait bien l’ultra-traileur professionnel Martin Kern, contaminé début 2021, qui commence tout juste aujourd’hui à retrouver la forme. Une expérience douloureuse sur laquelle il s’exprime ici pour la première fois en détails.
Révélé en 2019 - vainqueur de la 6000D, 5e de la Diagonale de Fous, 12e de l’UTMB -, le Français fait partie des ultraileurs français les plus en vue actuellement. Comme beaucoup d’athlètes, il a été malade du Covid. Mais comme beaucoup aussi, il sous-estimera les conséquences de la maladie. Plus d’un an après sa contamination, il remporte le 17 avril le Trail de la Drome. Premier vrai signe à ses yeux qu’il commence, enfin, à sortir d’un long tunnel qui l’a profondément affecté physiquement et moralement, comme il nous l’explique dans cet entretien.
« Il est temps de rallumer le moteur, dur de savoir si la forme revient après cette longue année en dent de scie, on fera le compte dimanche à Buis les Baronnies (course de 42 km et 2400 m D+, ndlr), qualificative pour les championnats France « , postes-tu le 13 avril sur ton compte Facebook, tu fais allusion au Covid ?
Oui, j’ai été contaminé lors d’un déplacement pro, début 2021. Je suis ingénieur dans l’industrie nucléaire et j’ai dû me rendre à Bordeaux. A l’aéroport, il y avait beaucoup de monde, j’ai fait hyper gaffe, mais c’est là que je l’ai attrapé. Je portais un masque, mais est-ce qu’il était mal ajusté, est-ce que je ne me suis pas assez désinfecté les mains, ou peut-être étais-je un peu fragile à ce moment-là ? Je ne sais pas.
Tu étais vacciné ?
Non, pas à cette époque, il fallait le faire bien sûr, mais j’avais vu que certains athlètes avaient été impactés par le vaccin, donc j’avais fait le pari de me faire vacciner après la TDS (145 km, 9100D+), pour être sûr de passer mon objectif numéro 1 cette année-là. Mais aujourd’hui, je suis vacciné, j’ai eu ma première dose.
Comment s’est passée ta maladie ?
En fait, je l’ai prise à la légère, comme toute le monde. J’étais bien fracassé pendant une grosse semaine, au lit, avec de la fièvre, mais j’ai continué à me balader puis à faire quelques sorties en parapente. Je l’ai pris tranquille et j’ai cru que je pouvais remettre la machine en route avec toujours l’objectif de la TDS. Avec le Covid, je n’avais pas fait le TAF et je ne me suis pas écouté. Malgré de mauvaises sensations je suis reparti sur du 25 à 30 heures d’entrainement par semaine. J’étais crevé, mais je me disais que c’était à cause du travail peut-être. Arrive la TDS (en août 2021, ndlr) : j’ai couru les quinze premiers kilomètres, puis j’ai marché sur les suivants. J’ai été arrêté par le médecin au 40e kilomètres, à Bourg-Saint-Maurice. J’avais de la fièvre. C’était mon premier abandon, très dur à vivre moralement. Car même si j’avais eu le Covid, j’avais mis beaucoup d’espoir sur ce dossard.
Comment as-tu géré ce moment-là ?
Stéphane Doutreleau, médecin cardiologue du sport au CHU de Grenoble, m’a alors examiné et constaté mon état de fatigue. Il m’a demandé de lever le pied. Pendant trois semaines, en septembre dernier, je n’ai fait que de petites balades. Puis j’ai repris, mais en changeant de perspective, car j’étais encore sous le choc. J’ai pris un coach pour mieux calibrer mes séances et j’ai également consulté un pneumologue. Mi-octobre, l’année dernière, j’ai voulu faire un test grandeur nature, à l’occasion du Grand Trail du Lac. Pour voir si avec l’adrénaline du dossard, ça faisait la différence. Là, j’ai vu qu’il y avait du mieux. Depuis, j’ai de bons moments de forme, suivis de gros épisodes de fatigue. J’ai l’impression que ce n’est pas encore terminé. Bien sûr j’ai aussi du changement dans ma vie, l’arrivée d’une petite fille, ce qui a chamboulé mon sommeil, mais il y a autre chose, des restes du Covid.
Outre cette fatigue, as-tu eu d’autres symptômes ?
Sur le moment j’ai eu les classiques, perte de goût et d’odorat, mais depuis je constate aussi le retour de l’asthme. J’en souffrais quand j’étais petit, à sept ans, c’est d’ailleurs pour ça que je m’étais mis à la course à pied. Aujourd’hui j’ai parfois des crises le soir. Mais j’essaie d’y faire face avec des huiles essentielles, de la menthe poivrée, du tea tree, du cèdre de l’Atlas, rien de très sorcier, mais ça me fait du bien. Pas de ventoline en revanche, je n’ai pas envie de basculer là-dedans. Je suis mis aussi à faire plus de relaxation, à détendre toute la chaine. J’y crois, c’est devenu une routine : méditation, cohérence cardiaque… L’idée est d’accepter qu’on peut avoir des moments de moins bien.
Le 17 avril pourtant tu remportais le Trail de la Drome, à Buis les Baronnies, sur le format 42 km en 3h 25mn 56s, comment t’es-tu senti ce jour-là ?
Les jambes me brulaient, j’avais la sensation d’être au bout de mes limites d’avoir une bride plus tôt que prévu. Mais je savais que j’étais capable de dépasser ça. C’est comme courir avec de la fièvre.
Certains sportifs assidus ont connu de sérieux problèmes cardiaques à la suite d’une infection au Covid, est-ce ton cas ?
Je suis surveillé par un cardiologue, mais on n’a pas réussi à mesurer exactement l’incidence éventuelle de la maladie sur ce point. Reste que j’ai l’impression que je monte plus vite dans les tours, que j’arrive à mon max plus vite qu’avant. Je vais d’ailleurs refaire un test fin mai pour vérifier ça.
Est-ce que ça t’angoisse encore ?
Oui et non, gagner le trail de la Drome est rassurant, mais je me demande quand est-ce que ça va vraiment remarcher comme avant. Cela dit je fais confiance aux médecins et j’ai intégré que c’était une année de transition, très prise aussi par l’arrivée de mon enfant et le travail.
Penses-tu avoir récupéré à 100% :
Disons, à un bon 90 %. Les résultats sont là, c’est donc plus au niveau des sensations que ça joue. Sur la Pierra Menta, (en mars dernier, ndlr), j’ai eu deux bons jours, puis deux autres moins bons, c’est comme ça.
As-tu intégré un protocole d’études sur les athlètes et le Covid ?
Non, je suis seulement suivi par le docteur Stéphane Doutreleau.
Avec du recul, quels conseils donnerais-tu à tous ceux qui, victimes du Covid, reprendraient l’entrainement ?
Difficile à dire car on réagit tous différemment. Mais ce qui est sûr c’est que si c’était à refaire, je me serais vacciné d’entrée, car je vois que les vaccinés sont moins touchés que les autres. Et moi j’y ai laissé pas mal de plumes. Je conseillerais aussi de lever le pied quinze jours à trois semaines et de revenir bien tranquillement une fois bien rétabli.
Ca aurait pu être bien pire pour moi, je m’estime content. Mais je vois beaucoup de gens touchés autour de moi et beaucoup n’ont pas encore vraiment récupéré. Un conseil aussi : s’écouter. Ce que je fais plus qu’avant. J’écoute la machine, je connais les signaux maintenant. Si je sens que l’asthme revient, je m’arrête, et si les sensations étaient vraiment mauvaises sur une compétition importante, je m’arrêterais. Je n’ai pas envie de refaire le con. J’avais tendance à en faire trop, toujours plus, des semaines de 35h à 40h. Autrefois, malgré la fatigue, j’allais courir. Aujourd’hui, je me mets au piano, ou à la guitare. J’avais peut-être un vide à combler, je ne l’ai plus.
Je me challenge, mais j’ai revu mon programme. Cette année, je vais tenter les Championnats de France de trail long, puis la TDS et les Templiers (la 70 km). Et puis j’enchainerai sur l’Etape du Tour à vélo, de l’alpinisme et l’Ultra Tour du Beaufortain. Sans parler enfin d’un beau projet, le tour des refuges des Ecrins avec Paul Bonhomme.
Donc pas de Diagonale des fous en 2022 ?
Non pas cette année. Avec l’arrivée de ma petite fille, je privilégie les courses locales. Mais pourquoi pas en 2023 ou 2024 ? C’est mon rêve le plus fou, mais c’est tellement dur, tellement aléatoire, L’année où je l’ai fait (en 2019, il avait terminé 5e), je me suis perdu, puis blessé, j’ai vécu tant de péripéties ! De quoi donner du piment à l’histoire. Mais j’avoue que le Covid et son impact sur moi, jouent aussi et m’incitent à laisser passer un an ou deux.
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