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Dan Slater randonnée PCT Sclérose en Plaque
  • Aventure
  • Randonnée

800 km sur le PCT avec la sclérose en plaques : le bouleversant récit de Dan Slater

  • 18 avril 2024
  • 17 minutes

La rédaction Outside.fr Dan Slater

Ecrivain voyageur britannique, traileur et randonneur passionné, Dan Slater est basé à Sydney. Mais s’il est amoureux de la brousse, depuis plus de trente ans il n’est jamais plus heureux que lorsqu’il arpente les sentiers aux quatre coins de la planète. Du GR20 aux Andes. Alors quand en 2019 il apprend, à 47 ans, qu’il est atteint d'une sclérose en plaques, maladie auto immune qui peut, au fil de son évolution, figer son corps, il entreprend de prendre la route. Et pas pour rien. Ce dur au mal se met la barre très haut : 500 miles, 800 km sur le Pacific Crest Trail, mythique sentier américain courant le long de la côte ouest. Une épreuve pour n’importe qui. Un calvaire par moments pour lui. Une renaissance aussi, raconte-t-il.

Je pouvais à peine marcher, et les médecins m'avaient dit que mon état allait probablement se dégrader encore. C'est précisément ça qui m'a incité à me lancer dans ce qui est sans doute la plus grande aventure de ma vie.

Ma lampe frontale a éclairé une fois de plus une plaque de neige, elle faisait près de 9 mètres de diamètre. Sortant de l'ombre, elle engloutissait complètement le sentier. Même sur un sentier aussi étroit, longer la vallée de nuit aurait dû être facile, mais ces névés surgissant ici et là me tuaient. Ollie, mon compagnon de randonnée, a à peine ralenti, marquant de ses empreintes la croûte. Moi, j'ai hésité. Je ne pouvais pas faire confiance à ma jambe gauche défaillante pour négocier la traversée raide et glacée, et certainement pas quand on n’y voyait pas à deux mètres. Je me suis retourné et j'ai commencé à grimper la pente boueuse au-dessus du sentier, mon membre inutile traînant derrière moi. Lorsque j'ai atteint une hauteur suffisante pour contourner la plaque de neige et redescendre sur le sentier, j'étais sale, épuisé et frustré. Au cours des 14 heures écoulées depuis le lever du camp, nous avions parcouru en moyenne un mile par heure (1,6 km), ce qui portait notre total à 26 pour les deux derniers jours. Sur 501.

À près de 50 ans, le diagnostic tombe

Cela faisait plus de dix ans que je voulais faire une randonnée dans la Sierra Nevada californienne. Je fantasmais sur une traversée classique nord-sud le long du Pacific Crest Trail. D'un point de vue géologique, la chaîne s'étend du lac Almanor au nord jusqu'au col de Tehachapi, près de la ville de Mojave, dans le désert de Californie du Sud, mais seule la partie la plus haute et la plus spectaculaire m'intéressait vraiment.

Après avoir joué avec un calculateur de distance du PCT l'année précédente, j'avais découvert que l'itinéraire entre Donner Pass et Walker Pass ne descendait jamais en dessous de 1500 mètres et faisait exactement 501 miles (plus de 800 km), soit un mile de plus que le minimum requis pour l'obtention d'un permis. J'aimais l'idée de dépasser les 500 miles ; nous étions en 2022, j'allais avoir 50 ans au printemps suivant, et le défi de randonner dix fois mon âge m'intriguait. Tout se mettait bien en place. À une exception près.

En 2019, on m'a diagnostiqué une sclérose en plaques (SEP), une maladie neurologique dans laquelle le système immunitaire du corps attaque les gaines protectrices de myéline autour des nerfs du cerveau et de la colonne vertébrale, les exposant à des dommages et entraînant un mauvais fonctionnement du système nerveux central. Ce qui se traduit, très concrètement ainsi : les signaux envoyés par le cerveau au reste du corps sont interrompus. Comme je n’ai pu que le constater.

Stoppé net dans mon entraînement pour un 100 miles

Les premiers signes de la maladie sont apparus en 2017, lorsque mes jambes ont commencé à subir des périodes d'agitation incontrôlables, se contractant violemment toutes les deux minutes. Il m’était impossible de dormir pendant ces crises, de conduire ou de regarder la télévision. J'ai été orienté vers un neurologue, qui a diagnostiqué un Syndrome des jambes sans repos (SJSR). Je prends donc maintenant un médicament appelé pramipexole trois fois par jour pour empêcher ces spasmes de me rendre fou. Puis, en 2018, mon pied gauche a commencé à traîner lorsqu'il était fatigué. Cela aurait été problématique pour n'importe qui, mais la randonnée est mon obsession principale depuis plus de trois décennies. Aussi, pour moi c’était plus qu’une gêne, mais de quoi générer une panique folle. 

Je suis né au Royaume-Uni, mais j'ai déménagé en 2009 à Sydney, en Australie, ma ville d'adoption. J'ai marché dans le monde entier, des Andes aux Alpes en passant par l'Himalaya. Puis il y a eu la course à pied. J'avais déjà remporté un ultra et j'étais la deuxième personne à avoir parcouru le tour de l'île de Pâques (43 miles). Je venais juste de commencer à m'entraîner pour l'Ultra Trail Australia de 100 miles lorsque ma jambe a commencé à me lâcher. Ca m’a stoppé net.

J'aime à penser que je suis quelqu'un de pondéré. Je n'ai pas cédé à la colère, je n'ai pas maudit Dieu et je n'ai même pas pleuré lorsque mon neurologue m'a diagnostiqué une sclérose en plaques à la suite d'une IRM et d'une ponction lombaire. Je l'ai ignoré du mieux que j'ai pu et j'ai continué ma vie. Ce premier été, comme prévu, j'ai parcouru le sentier britannique Coast to Coast, la Haute Route en Suisse et le GR20 en Corse, l'un après l'autre, soit un total de 442 miles (711 km). J'ai appelé ça la « Triple Couronne européenne ».

Ma maladie, vécue comme une honte secrète

De tels exploits me permettaient de faire comme si ce que je voulais voir comme un « accident de voiture au ralenti » n'avait pas eu lieu. La maladie est devenue ma honte secrète, connue seulement d'une poignée de personnes : mes médecins, ma femme et quelques collègues. Je me sentais gêné que mon corps ne fasse pas son travail, comme s'il s'agissait d'une faiblesse morale. Aux amis qui me surprenaient en train de boiter, je racontais que je m’étais foulé une cheville. Il m’aurait été absolument impossible de faire face à leur sympathie et à leur regard chargé de pitié. Quant à ma famille, je ne voulais pas l'inquiéter. Aujourd'hui encore, cinq ans après le diagnostic initial, je n'ai rien dit à mes parents.

Alors que je commençais à planifier la traversée de la Sierra, fin 2022, mon état de santé s'est rapidement détérioré. Je suis passé de randonnées de plusieurs jours à l'incapacité de marcher pendant une demi-heure sans que ma jambe gauche ne traîne derrière moi, comme un sac de sable attaché à mon genou.

Mais il n'était pas question pour moi de remettre à plus tard ce projet. La forme la plus courante de la sclérose en plaques est la sclérose en plaques récurrente-rémittente, dont les personnes atteintes peuvent parfois mener une vie relativement normale entre les épisodes d'invalidité catastrophique. L'autre forme, la SEP primaire progressive, dont j'ai la chance d'être atteint, s'aggrave régulièrement avec le temps, une descente constante vers l'oubli neurologique. Je ne peux pas me permettre de retarder aujourd'hui ce que je ne pourrai peut-être plus faire demain.

Quoi qu'il m'en coûte, je tiendrai la distance

Lorsque j'ai révélé mon projet à mon neurologue, un homme qui sait faire preuve de discernement, il a levé haut les sourcils. D'un bon centimètre. Mais il s’est remis du choc initial et m’a suggéré une série d'exercices pour renforcer les muscles fléchisseurs de la hanche - les muscles qui soulèvent nos jambes lorsque nous marchons. Lorsqu'ils fonctionnent mal, je peux trébucher sur la moindre fissure dans la chaussée. Un tronc au travers du chemin par exemple, constitue un obstacle majeur, car je dois utiliser mes bras pour soulever physiquement mes jambes par-dessus. Néanmoins, je m'étais obstiné à dire : que cela me prenne huit, dix ou douze heures par jour, je tiendrai la distance. J'étais loin de me douter que douze heures seraient mon minimum quotidien.

Ollie, un ami australien maintenant installé à San Francisco, avait proposé de m'accompagner les premiers jours, après quoi ma femme, Gerda, et mon beau-frère, Mike, prendraient le relais jusqu'au Yosemite. Ensuite, je serais seul. Ollie et moi avions déjà fait de la randonnée ensemble et, bien que je l'aie prévenu que je pourrais avoir des problèmes, il n’avait aucune idée de la galère qui l’attendait.

La chute, et l'évidence me rattrape

Le 25 juin, la météo était au beau fixe, mais dès le premier pas, nous avons dû naviguer entièrement au GPS ; l'hiver 2022-23 avait déversé plus de 200 % de la couche de neige normale, et nous n'apercevions que par moments le sentier lorsqu'il émergeait ici ou là. Peu habitué à de telles conditions, j'ai glissé à plusieurs reprises, j'ai dévalé des paquets de neige, je suis tombé dans des fossés surgis de nulle part et j'ai fini par imaginer quantité de façons de me retrouver à l’horizontale.

Si le premier jour a été difficile, le second a été comme dix rounds face l'abominable homme des neiges. Les congères formaient une succession de vagues gelées à travers le sentier, créant une série implacable de crêtes courtes et pointues. Des puits d'arbres entrecroisés de plusieurs mètres de profondeur avaient sculpté des crêtes de neige aussi tranchantes que des lames de couteau qu'il fallait négocier au crampon. A un moment donné, j'ai trébuché sur une aiguille de pin et je suis tombé directement dans l'un de ces trous, réussissant heureusement à atterrir sur mon sac à dos. Je ne me suis pas blessé, mais j'ai remarqué le regard d'Ollie. Jusque-là, il était intarissable sur mon projet des 500 miles auprès de tous les randonneurs que nous avions rencontrés, comme si c'était une évidence. Je souriais, mais je grimaçais intérieurement, douloureusement conscient que les chances de réussite étaient minces. L'incident de l’arbre a levé le voile sur les yeux d'Ollie.

"Je n'ai aucun problème à t'aider, dit-il, je t'aiderai toute la journée, mais je ne pense vraiment pas que tu puisses faire de la randonnée seul en toute sécurité.

"Oui". Je sais.", ai-je soupiré.

Cette traversée devait être mon chant du cygne

Cette piètre performance était exactement ce que je craignais. À l'origine, j'avais planifié mon périple en fonction d'une distance quotidienne moyenne de 15 miles, que, six mois avant le départ, je pouvais parcourir sans problème. Cependant, ma dernière randonnée d'entraînement, dans les Blue Mountains à l'ouest de Sydney, avait été un véritable désastre. Très vite, ma jambe m'avait lâché, mais j'avais réussi à la traîner par monts et par vaux, par-dessus des rochers et des arbres tombés, pendant 11 miles. Le deuxième jour, je n'avais parcouru que cinq miles avant de prendre un raccourci pour retourner à la voiture.

J'étais tellement démoralisé que je m’étais résigné à abandonner la randonnée pour toujours. La traversée de la Sierra devait être mon chant du cygne. Je prévoyais de vendre tout mon matériel de rando à mon retour et de me concentrer sur le kayak, où mes jambes traîtresses ne pourraient pas me gêner. Plus tard encore, lorsqu'elles ne fonctionneraient plus du tout, je me mettrais au parapente. J'ai décidé tout ça de manière détachée et logique, car je savais que si j'envisageais sérieusement la réalité d'être emprisonné dans un fauteuil roulant pour toujours, je m'effondrerais complètement.

Le matin suivant la traversée nocturne, je n'avais pas le moral. J'étais arrivé au camp à 22 heures, moitié en boitant, moitié en rampant. Je me sentais vraiment désolé pour moi-même et pour Ollie. Nous étions en retard sur notre calendrier et nous ralentissions. Nous allions avoir au moins un jour de retard pour atteindre South Tahoe, où Gerda et Mike nous attendaient. 

Cet après-midi-là, alors que je me relevais après une nouvelle chute, l'un de mes bâtons de trekking s'est cassé. J’ai explosé en jurons. J'avais lutté avec deux bâtons ; avec un seul, ça tournait à la mauvaise blague, une caricature.

L'effondrement, puis, un sursaut d'énergie

C'est à ce moment-là que j'ai cédé. J'ai rapidement calculé que nous pourrions nous échapper le lendemain par le Rubicon Trail et faire du stop jusqu'à South Tahoe. Je n'abandonnais pas, mais en manquant une section de 35 miles, y compris la magnifique Desolation Wilderness, ma traversée serait à jamais incomplète. Non seulement le fil était rompu, mais je n'atteindrais pas l'objectif tant convoité des 501 miles. J'avais échoué après moins de trois jours.

Mais une nuit à Tahoe a fait des merveilles pour ma santé mentale. Avec une nouvelle paire de bâtons, ma femme et mon meilleur ami à mes côtés, j'étais prêt à recommencer. Et cette fois-ci, j’ai noté quelque chose de différent. À quelques heures d'Echo Lake, j'ai réalisé que mon corps avait cessé de me lâcher. C'était toujours difficile, mais pour une raison ou une autre, ma jambe faible ne semblait pas en être trop affectée. Peut-être se renforçait-elle naturellement, ou peut-être y avait-il un aspect psychologique. Au col de Carson, deux jours plus tard, j'étais méconnaissable, allant de l'avant au lieu d'être à la traîne.

"Tu es redevenu comme avant", s'écria Gerda en remontant la pente derrière moi. "Je n'arrive pas à te suivre !

Je lui ai fait signe de baisser d'un ton, de peur que la sclérose en plaques ne se réveille et ne se mette en marche. Mais intérieurement, j'étais ravi.

Je passe enfin la barre des 100 miles

Alors que je m'émerveillais de ma propre renaissance, j'avais bien conscience que notre groupe voyageait encore beaucoup trop lentement. D'autres randonneurs m'avaient parlé du "dix par dix", un défi que se lancent les randonneurs consistant à parcourir dix miles (16 km ) avant 10 heures du matin. Mais certains jours, nous n'arrivions même pas à parcourir cette distance en marchant jusqu’à 10 heures du soir. Après quelques discussions, mes compagnons de route ont décidé de faire du stop jusqu'au Yosemite pendant que je continuais, seul, à suivre le PCT. Même si j'avais envie de passer du temps avec eux, je ne pouvais pas supporter un autre trou dans ma route.

La distance de 89 miles entre Sonora et Yosemite a été la randonnée la plus difficile de ma vie. La neige était si molle que j'avais l'impression de patauger dans de la glace fondue, et j’ai passé beaucoup de temps sur les fesses. Sur les crêtes plus sèches, je trébuchais au lieu de glisser, tombant souvent la tête la première. Néanmoins, j'ai célébré mon premier jour en solitaire en franchissant la barre des 100 milles ; j'arrivais enfin à quelque chose.

Au fond de moi, je savais que si ma jambe revenait à son état de dysfonctionnement antérieur, il n'y aurait plus personne pour m'aider. J'avais prévu de rencontrer d'autres randonneurs et de former une petite "famille" - l'un des plaisirs de la randonnée longue distance - mais en réalité, je n'ai vu presque personne. La plupart d'entre eux, semble-t-il, étaient restés à l'écart à cause de la neige. J'ai toutefois croisé quelques marcheurs en direction du nord, avec lesquels j'ai échangé des informations sur l'état des sentiers et les traversées de rivières à venir. "La Sierra m'a ralenti", m’a ainsi raconté un Français alors que je l‘interrogeais sur son kilométrage moyen. "Dans le désert, je parcourais 30 à 40 miles par jour. Je n'en revenais pas. Ce type était-il une sorte de champion olympique ? Je lui ai fait remarquer qu'il devait courir.

"Ma montre m'a indiqué que je courais environ 30 % du temps, mais c'était plutôt de la marche rapide", a-t-il répliqué.

Mon rythme m'a soudain semblé d'autant plus pathétique, et j'ai eu une forte envie de m'expliquer, de trouver des excuses à ma lenteur. Mais j'ai résisté. Jamais je n’avais été aussi près de révéler mon handicap à quelqu'un.

Dan Slater randonnée PCT Sclérose en Plaque
Les eaux blanches de la Tuolumne en aval de White Cascade. La zone d'approche au nord du pont était sous l'eau.(Dan Slater)

Les passage à gué sur les rivières en crue, un enfer

En raison de la fonte record des neiges en 2023, les rivières atteignaient en crue et constituaient de loin la partie la plus dangereuse du PCT. Les ponts de neige étaient ma méthode préférée pour traverser, suivis des troncs tombés, puis des passages à gué. Spiller Creek, qui descend de Sawtooth Ridge, à l'extrémité nord du Yosemite, s'enorgueillit d'un gros tronc d'arbre placé au-dessus de l'écoulement, avec plusieurs souches de branches dépassant sur toute sa longueur. Bien qu'elles ne fussent longues que de quelques centimètres, je ne pouvais pas me résoudre à lever ma jambe arrière pour les franchir, car je ne faisais pas confiance à celle de devant pour me tenir. La plupart des personnes atteintes de sclérose en plaques ont un mauvais sens de l'équilibre ; je peux perdre l'équilibre sur un sol plat, sans parler d'un rondin étroit. j'ai donc joué du piolet et avancé sur le tronc, au point de déchirer l'entrejambe de mon pantalon.

Patauger, par contre, était pire. Une malédiction. Faire face à un fort courant n'était pas l’idéal pour moi. Mon prochain défi majeur était Rancherio Creek, un randonneur du PCT s'y était noyé en 2017. Il semblait redoutable et infranchissable lorsque j'y suis arrivé un après-midi, ce qui m'a obligé à attendre toute la nuit que le niveau de l'eau baisse. Le passage à gué le lendemain matin m'a poussé à la limite de mes capacités. J'ai fait tellement attention à ce que chacun de mes pas soit sûr, que la traversée m’a pris une demi-heure. Lorsque j'ai enfin rampé sur la rive opposée, je tremblais de façon incontrôlée, frôlant l'hypothermie - mes membres étaient glacés à partir des genoux et mes orteils sont restés engourdis pendant des mois.

C'est décidé : je ne trébucherai plus !

Pour rattraper Gerda avant qu'elle ne rentre à Sydney, j'ai dû faire une descente de 18 miles jusqu'à Yosemite Village, la plus longue journée de ce périple. Après une section de magnifique forêt de séquoias, le plongeon final vers la vallée offrait une vue sur une série d'aiguilles vertigineuses, et malgré ma récente amélioration miraculeuse, les longues descentes abruptes aggravaient ma claudication. Le Snow Creek Trail était un sentier bien dessiné, pavé de petits rochers, comme autant de raisons de trébucher. Je ne m'en suis pas privé.

Plus je descendais, plus mon pied traînait, jusqu'à ce que ma jambe s'effondre sous moi et que je m'écrase lourdement sur le sol. Cette fois-là, je suis resté à terre. Je me suis reposé aussi confortablement que possible, le corps recroquevillé autour de quelques pierres. Je suis resté là quelques minutes. Et j’ai eu comme un moment de lucidité. 

Mais qu'est-ce que je fais là ? Je me suis dit. Est-ce que j’ai le moindre plaisir ? Pas vraiment, non. Alors pourquoi continuer ?

C'était tentant, mais même si l'idée se dessinait, je savais que je n'abandonnerais pas. Au lieu de cela, j'ai fait un pacte avec moi-même : Je ne trébucherai plus jamais. J'ai tout simplement refusé. Pour le reste de la descente, j'ai adopté une démarche ridicule, levant exagérément les pieds à chaque pas comme un automate, et c'est grâce à cette méthode que j'ai finalement atteint le fond de la vallée en un seul morceau. J'avais passé un après-midi épouvantable, dont j'ai effacé le souvenir grâce à une pizza, une bière et les bras de ma femme.

Dan Slater randonnée PCT Sclérose en Plaque
Les pieds de Gerda après une journée entière à marcher dans la neige. (Dan Slater)
Dan Slater randonnée PCT Sclérose en Plaque
Ce randonneur en direction du nord a fait une courte pause avant de ce jeter à l'eau. (Dan Slater)

J'avais l'air d'un triste pantin

Même s'il était difficile pour moi de continuer seul, je savais que c'était tout aussi difficile pour Gerda. Elle n'avait jamais été à l'aise avec le fait que je fasse de la randonnée en solo, même quand j'étais encore dans la fleur de l'âge et au mieux de ma forme, et elle allait être malade d'inquiétude tant que je n’aurais pas quitter le sentier. Mais elle comprenait combien cette marche était importante pour moi.

"Allez, on compte sur toi !", m’a-t-elle dit, alors que je la serrais une dernière fois dans mes bras avant de me retourner et de quitter le camping à un rythme lent mais régulier.

J'ai passé la majeure partie de ma journée de repos à contempler, bouche bée, les grands murs du Yosemite. Et, sorti de ma routine quotidienne, j'avais oublié de prendre mes comprimés de l'après-midi. Le syndrome respiratoire aigu sévère m’avait rattrapé et s'était manifesté de façon virulente. Un pied traînant et l'autre tressautant comme victime de coups de Taser, j'avais l’air d'un triste pantin.

Au contact des familles de randonneurs et autres grimpeurs croisés en chemin, je me suis senti handicapé comme jamais. De retour sur le sentier, le SJSR amplifié n'a pas diminué. Lorsque je m'arrêtais pour faire une pause, mes jambes continuaient à « marcher ». Tenir mon déjeuner en équilibre sur mes genoux, c'était risquer qu'un genou ou l'autre catapulte mon houmous dans les buissons.

Certains jours, j'ai même oublié que j'avais la SEP

Mais aussi agaçants que soient les tics, la paresse de ma jambe gauche s'est à nouveau résorbée et j'ai pu continuer à marcher sans encombre. Je ne comprenais pas pourquoi cela se produisait. La sclérose en plaques était-elle en fait un désagrément temporaire qu'il suffisait d'oublier, comme une gueule de bois ? On dit que les températures élevées aggravent les symptômes, il est donc possible que la neige et l'eau presque glacée aient supprimé les miens. Ou peut-être était-ce dû aux bâtons de trekking. Devrais-je les utiliser dans ma vie quotidienne ? Non, je ne pouvais pas. Les gens me dévisageraient et je devrais toujours répondre à cette question tacite : "Qu'est-ce qu'il a, ce type ?"

Je suis passé par Donohue Pass, j'ai longé Falls Creek et j'ai traversé la zone sauvage d'Ansel Adams. Les plaques de neige sont devenues plus petites, les sections sèches plus longues, et j'ai commencé à me rappeler pourquoi j'aimais autant faire de la randonnée. Mon kilométrage quotidien moyen a augmenté et je suis passé progressivement : de « ça fait mal mais avec du recul, c’était bien », à « j’aime ça et ça ne me fera que bons souvenirs » Quelque part autour de Silver Pass, je me suis rendu compte que je n'étais pas tombé la tête la première depuis cinq jours. Mon pacte fonctionnait ! Ne devant plus me concentrer sur chaque pas, je me délectais enfin de l'odeur des aiguilles de pin et du bruit staccato d'un pic, et je pensais de moins en moins à ma maladie. Certains jours, j'ai même oublié que j'avais la SEP.

Dan Slater randonnée PCT Sclérose en Plaque
Petit déjeuner sous les premiers rayons du soleil, juste avant que la chaleur ne transforme la neige en bouillie au-dessus d'Island Pass.(Dan Slater)
Dan Slater randonnée PCT Sclérose en Plaque
Le mont Davis dans la région reculée d'Ansel Adams. (Dan Slater)

Marcher avec une canne, mon unique espoir au quotidien

C'était bien loin de la vie à la maison. Alors que de nouvelles lésions avaient cessé d'apparaître grâce à des perfusions semestrielles de rituximab, un anticorps utilisé pour traiter certaines maladies auto-immunes en supprimant le système immunitaire, les lésions déjà présentes continuaient de se détériorer. Mon neurologue avait essayé d'être positif. "Tout le monde ne finit pas en fauteuil roulant", m'avait-il dit. "Vous pourriez vous en sortir en ne marchant qu'avec une canne. Depuis, je m'accroche à cette possibilité. C'est le meilleur résultat que je puisse espérer.

Dans la petite partie de mon esprit que j'autorise à se dédier au traitement de ma maladie, je redoute l'avenir. Mais je refuse d'y penser en détail. C'est la seule façon pour moi d'y faire face. Ces derniers temps, cependant, il est de plus en plus difficile de l'ignorer. Les jambes sont une chose, mais une peur plus réelle et plus immédiate est de perdre le contrôle de ma vessie et de mes intestins. Je ne vois rien de pire que l'incontinence, les couches pour adultes et les « accidents » en public. Cela ne s'est pas encore produit, mais lorsque mon neurologue m'a parlé d'"urgence", j'ai su exactement de quoi il parlait. On dit qu'on peut s'habituer à tout. J'espère que c'est le cas.

"T'es sacrément fort !"

J’ai repris confiance au fur et à mesure que j’avançais dans le parc national de Kings Canyon, que je traversais la forêt nationale d'Inyo et que j'atteignais le mont Whitney, le plus haut sommet des 48 États les plus pauvres, qui culmine à 4421 mètres. J'ai traversé à gué des rivières que je n'aurais jamais osé aborder au début : Bear Creek, White Fork - je les ai traversées directement, alors que d'autres randonneurs faisaient demi-tour. Le tronc qui enjambe Rock Creek était à deux mètres au-dessus de l'eau et percé de souches de branches, mais je l'ai traversé sans me soucier de rien. Rien ne m'arrêtait.

Finalement, les magnifiques pins de la Sierra ont disparu, remplacés par des buissons bas et broussailleux qui m'ont griffé les jambes et accroché mes bâtons de trekking. Il me restait six jours pour parcourir les 114 miles (71 km ) restants jusqu'à la sortie prévue à Walker Pass. Si je prenais plus de temps, je manquerais mon vol de retour. La neige avait pratiquement disparu sous l'effet de la chaleur du début du mois d'août, et j'étais prêt à relever le défi.

À 10 heures du matin, j'avais parcouru 7,5 miles (12 km) sans même essayer. Peut-être qu'un "dix par dix" n'était pas impossible après tout ? Le lendemain, j'ai décidé de jouer à Hidden Progress (progrès cachés), un jeu de mon cru dans lequel je ne vérifiais pas mon kilométrage avant le camp, et j'ai fini par franchir la barre des 20 miles (32 km )pour la première fois. À quatre jours du départ, j'ai rencontré un groupe de Polonais d'âge moyen qui faisait le PCT depuis une semaine, chacun avec un sac de la taille d'un petit grizzly.

Leur première question : "Quelle distance fais-tu en une journée ? Je leur ai parlé de mon nouveau record et ils ont tous semblé étonnés".

"Mais quel âge as-tu" ? m'a demandé l'un d'eux.

"Cinquante ans", ai-je répondu.

"Le même âge que nous", dit un autre. "T'es sacrément fort !"

J'ai fait le modeste, mais j'étais secrètement ravi. Je me suis dit que les rôles étaient inversés. Dans ta face, Français !

Dan Slater randonnée PCT Sclérose en Plaque
(Dan Slater)

502,5 miles, le compte était bon

Malheureusement, c'est là que tout est parti en vrille. Juste après le déjeuner, j'ai trébuché et j'ai failli tomber de trois mètres dans un ruisseau. J'ai subi un choc redoutable au niveau des orteils et, dans la foulée, les fléchisseurs de mes hanches m'ont lâché. À la merci de la chaleur du sud de la Californie, ma jambe gauche s'est remise en mode sac de sable et ma vitesse s'est effondrée, tout comme mon moral. Après m'avoir laissé un peu de répit, la maladie était revenue me rappeler que "marcher" n'était rien d'autre qu'une chimère. Dans cet état, il n'y avait aucune chance que j'atteigne le col Walker à temps. Ma traversée de la Sierra se désagrégeait sous mes yeux.

Si seulement je n'avais pas passé ce jour supplémentaire à escalader le Mont Whitney, j'aurais pu ...

C'est alors que j'ai compris. Pendant tout ce temps, je n'avais compté que les miles du PCT. Je n'avais pas tenu compte des 15 miles (24 km ) de montée et de descente de Whitney. J'avais aussi marché de Tuolumne à Yosemite Valley et retour, et traversé Kearsarge Pass, deux fois, pour me réapprovisionner.

Je me suis assis sur la rive de la rivière Kern, regardant les hirondelles entrer et sortir de leur nid sous le pont, et j'ai soigneusement calculé tous les kilomètres que j'avais réellement parcourus depuis Donner Pass. J'ai vérifié et revérifié avant de céder à l'excitation - en atteignant Kennedy Meadows South le lendemain, j'aurais en fait parcouru 502,5 miles ! (808, 6 km ). Non seulement cela, mais j'avais appris au cours des six dernières semaines que KMS, plutôt que Walker Pass, est ce que les adeptes du PCT considèrent comme le début de la Sierra. Soudain, j'étais à deux doigts de mes deux objectifs initiaux.

Le lendemain, j'étais prêt à 6 heures du matin. J'ai boitillé jusqu'à un campement situé exactement 10 miles avant le KMS. Quoi qu'il arrive, j'allais atteindre cet endroit avant 10 heures du matin. À 8 heures, j'étais à mi-chemin, mais je ralentissais, et dans l'heure suivante je n’ai fait que 2,2 miles (3,5 km). Après 30 minutes et 1,6 miles (2,5km) à parcourir, j'avançais dans le désert, les pieds trainant sur le sable, faisant fuir les lézards. Il me restait dix minutes et j'ai redoublé d'efforts, puis j'ai finalement titubé sur la Sherman Pass Road, le torse bombé. Vérification de l'heure : Il était 9h54. J'avais réussi. Le dix par dix, la traversée de la Sierra et la 501. J'ai levé le poing de la victoire. Était-il trop tôt pour une bière ?

Après quelques secondes, l'adrénaline est retombée. Malgré tout - la neige, les rivières, les boitillements et les chutes - cette maladie débilitante n'avait pas encore eu raison de moi. Alors que je prenais enfin conscience de l'ampleur de mon exploit, j'ai senti les premières larmes de soulagement poindre dans mes yeux. Tout bien considéré… je n'allais pas encore vendre mon matériel de randonnée.

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