À partir de mercredi, le thermomètre devrait s’emballer sur l’ensemble du pays. Des températures allant de 35 à 40 degrés sont attendues jusqu’à samedi. Un record de précocité, alertent les experts. Conséquence sur la santé : le fameux coup de chaleur, causant la mort de milliers de personnes chaque année. Un phénomène qui touche aussi les individus jeunes et en pleine forme, notamment ceux qui pratiquent une activité physique comme le trail, le marathon ou encore le cyclisme. Mais de quoi s’agit-il au juste ? Et comment savoir quand le danger vous guette ?
Quitte à subir une grosse variation de chaleur, le corps humain préfère, et de loin, le froid au chaud. La température corporelle la plus basse à laquelle il ait survécu est, de mémoire d’homme, 13,7°C – soit 23,3°C sous la normale : Anna Bagenholm, une Suédoise de 29 ans, était à ski de fond lorsqu’elle est passée à travers 20 cm de glace et a plongé tête la première dans une rivière gelée. On ne voyait plus que ses pieds et ses skis dépasser de la poudreuse. Par chance, elle a repéré une poche d’air pour respirer sous l’eau. Les secours sont arrivés au bout d’une heure vingt. La jeune femme est restée dans le coma pendant 10 jours, en soins intensifs pendant deux mois. Miracle : elle s’en est tirée avec des lésions nerveuses sans gravité.
À l’extrême inverse, la plus haute température corporelle jamais enregistrée fut celle de Willie Jones, un Américain de 52 ans rescapé de la canicule de 1980 à Atlanta : 46,5°C – soit 9,5°C au-dessus de la normale. L’épisode lui a coûté 24 jours d’hôpital.
Si la communauté scientifique n’est pas unanime sur le sujet, des études de l’armée ont montré que les femmes seraient moins dotées en capacité de thermorégulation que les hommes, en raison d'un taux de graisse plus important et d'une moindre capacité à transpirer. Indépendamment du sexe de la victime, la gravité d’un coup de chaleur dépend de sa durée et, une fois le diagnostic posé, de la rapidité avec laquelle on parvient à refroidir le corps - le plus efficace restant l’immersion dans de l’eau gelée sous 30 minutes. Si l’on y survit, c’est rarement sans séquelle.
Le métabolisme d’un homme de taille moyenne génère, au repos, à peu près autant de chaleur qu’une ampoule de 100 watts. Au cours d’une activité physique d’intensité modérée, la température grimpe un peu chaque heure si le corps n’est pas rafraîchi – par le biais de la transpiration ou d’un autre moyen. On risque alors une variété de déplaisirs, du type œdème de chaleur ou gonflement des mains et des pieds, y compris à des températures corporelles proches de la normale.
Soudain et implacable
Le seuil de déclenchement d’autres symptômes n’est pas le même pour tous, pas plus que leur ordre d’apparition. Citons toutefois la syncope (vertige et perte de connaissance dus à la dilatation des vaisseaux sanguins), les crampes (les muscles, en manque de sel, se raidissent) et l’épuisement (muscles faibles, rythme cardiaque qui s’emballe, nausée, mal de crâne et possibles vomissements/diarrhée). Une température interne de 40,5°C est le premier palier d’hyperthermie. Irritabilité extrême, délire, convulsions : les premiers signes extérieurs apparaissent. Mais ils sont variables d’un individu à l’autre et surtout loin d’être systématiques. Chez les grands sportifs, le coup de chaleur peut être soudain et implacable.
On distingue deux catégories de coups de chaleur : celui dû au soleil (ou une autre source chaleur) et celui dû à l’effort. Le premier concerne le plus souvent les jeunes enfants, les personnes âgées, en surpoids ou souffrant d’une maladie chronique comme le diabète non traité, l’hypertension ou les troubles cardiovasculaires. L’alcool et certains médicaments (diurétiques, antidépresseurs tricycliques, antipsychotiques, ainsi qu’une poignée de remèdes contre le rhume et les allergies) peuvent également fragiliser. L’hyperthermie classique peut survenir alors qu’on est chez soi – sous une chaleur écrasante.
Le second touche les individus jeunes et en pleine forme. L’activité physique fait grimper la température corporelle, et les coureurs de marathon, cyclistes et autres athlètes déclenchent parfois ce qu’on appelait autrefois de la fièvre de l’exercice, connue aujourd’hui sous le nom d’hyperthermie maligne d’effort. La température du corps atteint alors entre 37,8°C et 40°C. L’épisode est généralement sans conséquence. En revanche, si la température dépasse ce seuil, la réponse physiologique est plus radicale et les complications surviennent. Les températures les plus élevées peuvent provoquer des réactions en chaîne : le métabolisme, à l’image d’un réacteur nucléaire hors de contrôle, s’emballe et chauffe jusqu’à un point de non-retour. Le corps ne parvient plus à réguler quoi que ce soit. Le cerveau et les organes sont fortement menacés et la mort devient une issue probable.
Le signal d'alarme
C'est ce qui est arrivé à l'auteur de ces lignes. Imaginez vous à ma place. On est en février, vous êtes en Afrique du Sud. Un voyage que vous aviez prévu depuis longtemps et dont vous profitez au maximum : votre planche de surf n'est jamais très loin. C’est le plein été dans l’hémisphère sud. Vous aviez prévu de vous lever tôt mais vous n’avez pas entendu votre réveil. Vous êtes rentré tard du bar hier soir. Le soleil est déjà haut dans le ciel quand vous vous levez. La météo annonce 34°C pour la fin de matinée.
Vous éteignez le moteur de votre scooter, glissez la planche de surf que vous avez louée sur votre dos et enfilez, en vous tortillant un peu, votre sac à dos contre votre torse. À l’intérieur, l’eau dans la gourde fait un bruit rassurant. Des surfeurs vous ont parlé de ce spot. Ils ont dit de suivre le flanc droit du volcan jusqu’à la falaise, puis de descendre le long d’une crevasse pour arriver à la mer. Bon courage pour trouver la crevasse, semblaient dire les regards.
Vous avez à peine fait quelques pas que votre corps réagit déjà aux radiations du soleil. L’air humide s’accroche à votre peau, votre métabolisme s’active et fait grimper votre chaleur interne. Dans vos artères, votre sang commence lui aussi à chauffer. Il suffit que votre température corporelle normale soit à peine dépassée pour votre hypothalamus tire le signal d’alarme : le système circulatoire doit envoyer davantage de sang à la surface de la peau pour la refroidir. D’autres messagers partent en direction des vaisseaux sanguins : ils doivent se dilater pour le laisser passer en plus grande quantité. D’autres encore activent des millions de mécanismes microscopique sous votre peau : les glandes sudoripares. Situées sur tout le corps (à l’exception des parties génitales) et surtout présentes au niveau du front, des paumes de mains et plantes de pied, elles pompent de l’eau dans un minuscule réservoir à leur base. Le liquide salé remonte le long d’un tube, traverse les différentes couches de peau et jaillit, geyser minuscule, à la surface de la peau.
Quand transpirer ne sert à rien
Après quelques centaines de mètres d’efforts, vous sentez des gouttes perler sur votre front. Le tissu fluide de votre tee-shirt colle dans votre dos. L’étiquette ne disait-elle pas "respirant" ? Vous regrettez de ne pas avoir pris la taille au-dessus. Et une couleur plus claire, qui aurait moins absorbé les rayons du soleil. La sueur coule à présent et glisse dans votre œil droit. Elle est salée, elle pique, vous voyez trouble.
La chaleur est étouffante, l’air chargé d’humidité. Quelqu’un peut-il ouvrir la porte de cette serre géante ? Votre transpiration est abondante, elle devrait vous soulager. En temps normal, le système de refroidissement du corps est supérieurement efficace : le sang transporte l’excès de chaleur vers les glandes sudoripares, qui à leur tour évacuent les fluides trop chauds par la peau. L’air passe dessus et permet leur évaporation. Autant en emporte le vent… Mais pour que tout fonctionne, la sueur doit s’évaporer. Si l’air est lourd et figé, le processus est terriblement ralenti. Lorsqu’un tissu étanche – ou, dans votre cas, une planche de surf derrière et un sac à dos devant – maintient la sueur en place, l’évaporation n’a même plus lieu.
Il n’est pas rare qu’un coureur, un cycliste ou un randonneur succombe à un coup de chaleur. Lorsqu’il est correctement acclimaté, entraîné et piloté, le corps humains peut résister à des situations de fatigue extrême, comme le marathon des Sables et ses six jours d’efforts. En revanche, le rythme plus intense d'épreuves plus courtes - entre 30 et 90 minutes - provoque davantage de réactions hyperthermiques.
Détraquer l’équilibre hydrique de son corps
Vous fouillez dans votre sac pour trouver votre gourde – un litre entier scintille à l’intérieur de votre Nalgene – et avalez une bonne gorgée d’eau tiède. Encore quelques efforts et vous trouverez l’échelle cassée fixée à la falaise. Pendant une heure, vous marchez d’un bon pas, ne vous arrêtant que pour boire. Vous connaissez l’importance de l’hydratation. Ce que vous ne savez pas, c’est que votre corps peut relâcher 1,5 litre d’eau (voire plus) par heure (jusqu’à près de quatre litre chez un marathonien aguerri et acclimaté) quand l’intestin ne peut en traiter qu’un litre sur le même intervalle. En d’autres termes, il est possible de déshydrater alors même qu’on boit en continu.
Votre thermomètre interne affiche à présent 38,6°C. Vous naviguez encore dans la zone d’hyperthermie d’effort. Votre cœur tape contre vos tempes, sortez-moi de là. Vous regrettez les shots que vous avez alignés la veille. Sans le savoir, vous avez détraqué l’équilibre hydrique de votre corps. L’alcool est une petite molécule qui se faufile aisément à travers la paroi intestinale pour aller prendre un bon bain de sang avant de remonter tout droit vers le cerveau, où elle inhibe la libération de l’hormone antidiurétique (HAD). C’est elle qui bloque le flux urinaire, contrôle le barrage pour que le réservoir reste plein. Lorsque vous vous déshydratez, le pourcentage de sel dans votre sang augmente et déclenche la libération de la HAD par la glande pituitaire. Mais l’alcool est un grand saboteur, votre corps peut toujours sentir que le niveau d’eau baisse de façon alarmante, il passe outre le message. Hier soir au bar, au lieu de pré-hydrater votre corps, vous avez mis en place tout ce qu’il fallait pour commencer la journée du lendemain dans le rouge.
Chaque pas fait voler une poussière granuleuse qui vient se coller à vos mollets nus, déjà couverts d’un mélange de sueur et d’écran solaire. Vos artères dessinent des reliefs méandreux sur vos bras, vignes enroulées autour d’une branche. Vos vaisseaux sanguins se dilatent dans un effort constant d’exfiltration de votre sang surchauffé vers la surface. Votre pompe cardiaque est à plein régime, elle doit alimenter chacun d’entre eux. Mais elle n’y parvient pas. Le sang manque, et avec lui l’oxygène qu’il est censé transporter et livrer. Pourtant, votre cerveau le réclame. L’étourdissement n’est pas loin, il est bientôt là. Vos jambes flageolent, vous vous sentez bizarre d’un coup. Ce sont les premiers signaux de la syncope de chaleur (ou hypotension orthostatique), une perte de conscience temporaire due à une chute de la pression artérielle.
Le cerveau jette l'éponge
L’évanouissement par hypotension orthostatique n’est pas une mince affaire pour ceux dont la mission est de rester immobile pendant des heures sous un soleil cuisant. Nos pensées vont par exemple à la garde royale britannique. Le chapeau en peau d’ours et l’épais uniforme du garde sont conçus précisément pour masquer la sueur. Il n’est pas rare d’en voir un s’écrouler face contre terre, droit comme un I, bras et fusil toujours alignés le long de son corps. Deux dents cassés par-ci, un nez brisé par-là…
Vous optez pour l’option rocher. Assis, vous ne risquez pas de vous effondrer. Vous buvez la dernière goutte d’eau de votre gourde. Vous avez comme l’impression que quelqu’un vous a retiré vos piles. Vous êtes rincé et n’avez qu’une idée : rejoindre le bord de la falaise et plonger dans les eaux rafraîchissantes de cette fameuse crique. Allez, plus que 30 minutes d’efforts.
Avec une température interne de 39,5°C, vous êtes sur la corde raide. À votre droite, l’hyperthermie d’effort. À votre gauche, le coup de chaleur. Pas la peine d’essayer de calculer, votre cerveau n’est plus capable de traiter les données élevées.
40°C. Cela devient un mantra : la falaise, la mer… la falaise, la mer…
Au-dessus de votre tête, les roches de lave se déforment et se détachent sur le bleu du ciel. Tiens, ce ne serait pas ces statues grecques qui jalonnent la côte un peu plus loin ? Elles vous dominent de leur énormes silhouettes et semblent vous crier de rebrousser chemin.
Mais vous êtes sourd à leurs supplications.
Lorsque vous parvenez enfin au bord de la falaise, votre température est en passe de franchir les 40,5°C. Vous n’avez plus aucune force, mais revanche très soif et très, très chaud. La confusion s’installe mais vous ne vous en rendez pas compte. Derrière vous, la nature vous tire une langue verte. C’est l’étendue que vous venez de parcourir. Mais vous voyez autre chose, comme un tableau surréaliste, éloigné, peint à la main dans votre dos. Devant vous, la falaise plonge dans le vide, foulée aux pieds par l’écume océane.
Les surfeurs avaient évoqué une crevasse en forme de V qui marque le début du sentier. Vous arpentez la roche à sa recherche, inquiet à l’idée que le vent vous pousse dans le vide. Où est le garde-corps ? Et pourquoi vous sentez-vous si lourd tout à coup ?
L'acclimatation ou rien
Ce n’était peut-être pas une très bonne idée de venir ici directement depuis les régions montagneuses de l’intérieur. Là-bas, les soirées sont fraîches et la brise omniprésente. On vous a dit pourtant que le corps humain a besoin de temps pour s’adapter à la chaleur. Entre sept et 14 jours, en fait. En augmentant progressivement sa durée d’exercice en extérieur, en pleine chaleur moite, on encourage le corps à activer son réflexe de refroidissement avant que sa température interne ne grimpe trop. Bon élève, il apprend à accélérer son rythme de transpiration et déclencher un mécanisme de conservation du sodium. Avec le potassium, ce dernier est essentiel à la régulation des fluides corporels et à la transmission des signaux nerveux (un mécanisme perfectionné par nos ancêtres les chasseurs-cueilleurs, dont le régime alimentaire manquait cruellement de sodium.) L’acclimatation aurait ralenti vos pulsations cardiaques mais permis d’augmenter le volume de sang envoyé par chaque contraction et ainsi aidé à maintenir la pression artérielle dans les vaisseaux dilatés.
Mais vous ne vous êtes pas acclimaté.
Ça y est : vous l’avez trouvé, le fameux V dans la roche ! Tout en bas, l’eau vous envoie son plus beau clin d’œil. C’est pour elle que vous avez fait tout ce chemin. Fou de joie, vous commencez votre descente. Vous dérapez et tombez sur le côté. Vos mains en prennent pour leur grade. Vous reprenez équilibre et stabilisez vos pieds sur des roches lisses. Plus haut, vous avez laissé une empreinte sanglante sur les cailloux. On dirait un oiseau, façon Rorschach – encore un effet de la déshydratation. Un oiseau, un vrai cette fois-ci, vole vers vous, ailes (au fait, il en a quatre ou six ?) déployées. Ses serres s’approchent dangereusement de votre visage. Vous faites de grands gestes pour faire fuir cette hallucination due à la chaleur. D’abord avec vos mains puis avec votre planche… que vous finissez par jeter pour poursuivre tant bien que mal et vous mettre hors d’atteinte.
Aucun organe majeur n’en sortira indemne
Vous arrivez sur une saillie rocheuse. Sous vos pieds, c’est le vide. Il y a bien une plage, quelques centaines de mètres plus bas. Il te suffit de voler, vous souffle votre esprit embrumé. Vous sentez pourtant que vous n’avez pas d’autre choix que de revenir sur vos pas. Votre sac semble à présent peser une tonne. Excédé, vous vous débarrassez du fardeau et regardez, fasciné, le lourd paquet dévaler la pente et plonger dans l’océan.
Enfin délesté, vous rampez vers le bord de la falaise, mais la roche s’effrite sous vos pieds. Le toboggan façon grand océan express semble une bonne option. La glisse, la vitesse : grisant ! Vous êtes un avion sur la piste de décollage. Vous avez toujours adoré cette sensation. Vous déployez à votre tour vos ailes et, dos plaqué à la roche, vous vous laissez aller au grand frisson de la descente. Au passage de votre tête, le tuf cède par petits éclats qui viennent se déposer sur vos lèvres et votre bouche où la salive à commencer à sécher. La saillie met un frein à votre schuss. Vos sensations vous quittent.
La confusion, la conscience altérée, voire le coma sont peut-être un moindre mal lorsque survient le violent coup de chaleur. Les conséquences vont être lourdes, presque aucun organe majeur n’en sortira indemne. À 40,5°C, votre métabolisme met le turbo, vos cellules produisent de la chaleur à une vitesse 50% plus élevée que la normale. Comprenez : votre température interne monte en flèche et, plutôt que d’allumer la clim’, vous démarrez un feu de cheminée. L’unique moyen de contrecarrer le processus est de vous refroidir le corps au plus vite, et longuement.
La cascade de coagulation
Les réactions du corps à l’hyperthermie varient d’un individu à l’autre. Scénario possible : à 40,5 ou 41°C, vos membres et entrailles convulsent sous l’effet de la chaleur. À 41,5 ou 42,5°C, c’est le top départ des vomissements – et vos sphincters vous lâchent. À 43,5 ou 44°C, vos cellules commencent à se désagréger. Vos protéines corporelles se distordent. Sonne alors le glas : ce sont vos cellules hépatiques (celles du foie). Vos tubules rénaux grillent. Dans le cortex de votre cervelet, les cellules de Purkinje disparaissent. Vos vaisseaux sanguins perdent leur imperméabilité : c’est l’hémorragie. Elle s’étend à votre cœur et à vos poumons. Votre vomi vire au rouge. Vos intestins se percent, les toxines présentes dans votre conduit digestif se font la malle, direction la circulation sanguine. Dans un ultime réflexe de survie, votre système circulatoire répond au chaos en coagulant votre sang. Un processus qui déclenche ce que la médecine appelle la cascade de coagulation.
Vous fondez et vous désagrégez de l’intérieur. Des taches violettes, témoins de l’hémorragie interne, apparaissent sur votre peau. Le sang dans votre vomi, vos convulsions et ces taches sont les uniques marqueurs externe de votre annihilation intérieure.
Quelque part, un surfeur se tourne vers son voisin : "Y’a pas quelqu’un, en bas ?" Tous deux dévalaient la pente vers la mer, leurs planches bien accrochées dans le dos. Les rebords de leur grands chapeau claquent. Lorsqu’ils arrivent à votre hauteur, vous semblez mort – corps en zigzag, regard dans le vide. L’un d’eux touche votre bras nu. La peau est moite. Il pose deux doigts sur votre cou. Le pouls rapide est presque imperceptible, pareil à celui d’un oiseau.
Survie et séquelles
"Il est en vie", dit la voix à l'accent hispanique. "Mais il est bouillant, ajoute-t-il en secouant la tête. Viens, on l’emmène à l’agua dulce"
Quatre mains vous soulèvent avec précaution. On vous dépose sur l’épaule du plus costaud des deux. Vous avez déjà perdu quelques kilos à cause de la déshydratation. Les surfeurs foncent vers la plage, jetant des coups de pied dans le tuf qui affleure, ignorant pour le moment les rouleaux que dessine l’eau cristalline. Ils traversent la plage et vous transportent sous des palmiers à l’ombre de la roche. Une source jaillie d’une fissure s’y jette dans un paisible bassin. Agua dulce. L’eau douce.
Elle est plus fraîche que le tiède océan – presque froide. Ils vous y glissent et vous y bercent. Deux minutes passent, puis cinq, puis dix.
" Está muerto", déclare le gaillard qui vous a porté.
"Non", répond l’autre. D’une main délicate, sans discontinuer, il baigne votre front et votre tête.
Vos paupières bougent.
Vous entendez le bruit d’éclaboussures. Il vient de loin. Il se rapproche un peu, puis un peu plus encore jusqu’à ce que vous réalisiez qu’il est là, autour de vous. Une sensation de froid entoure votre corps. Lorsque vous ouvrez les yeux, vous ne comprenez rien à ce que vous voyez : deux visages encadrés par des branches de palmiers, sur un fond de ciel bleu.
"Descansa", vous dit la voix. Repose-toi.
Vous refermez les yeux. Une main porte de l’eau à vos lèvres. Avec une température corporelle de 41,1°C, vous avez atteint votre maximum critique. On ne sait pas encore quelles en seront les séquelles – mais vous êtes vivant.
Pour le moment, tout ce que vous savez c’est que vous êtes épuisé. On devra vous sortir de là sur un brancard, en hélicoptère ou en bateau. Il ne vous reste que les images et les sensations : le poids du soleil au-dessus de votre tête, les roches de lave sous vos pieds et vous comme pris dans l’étau, fragile créature d’os, de sang et d’eau, cherchant désespérément à échapper à cette force toute-puissante qui peut donner la vie d’une main… et la reprendre de l’autre.
Article publié le 26 août 2020, mis à jour le 13 juin 2022.
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