Ils n’ont pas de gros moyens, jouent la « débrouille », et ne courent ni après les sponsors, ni après les médias. Le 7 janvier, les trois Russes des « Dirty Climbers » - Boris Egorov, Vladimir Murzaev et Konstantin Yaemurd - ont pourtant ajouté une ligne à leur palmarès en signant le premier saut en BASE jump depuis la face Est du Fitz Roy (3 405 m), en Patagonie. Un exploit réalisé au terme d’une ascension exigeante, fidèle à leur approche artisanale de la montagne.
La Patagonie est l’un des terrains de jeu favoris des « Dirty Climbers », groupe de BASE jumpers plus connu en Russie qu’en France. Par le passé, on les a vus sauter depuis le Cerro Torre, ainsi que depuis les sommets du Mojón Rojo, de l’Aguja de l’S, du Guillamet et du Saint-Exupéry. Mais le Fitz Roy (3 405 m) est longtemps resté leur objectif principal, jusqu’à ce 7 janvier où leur rêve s’est concrétisé. Peu de montagnes les faisaient autant rêver, expliquait Boris Egorov au micro de la Radio nationale bulgare.
« Le Fitz Roy est l’un des sommets les plus difficiles au monde pour l’alpinisme : le granit est incroyablement technique, la météo imprévisible et les approches longues. Après plusieurs saisons en Patagonie, nous avons identifié sur la face Est la voie Royal Flush [une référence à la meilleure main au poker] comme la meilleure option pour combiner une ascension sérieuse avec un point de sortie viable pour un vol BASE. C’est à la fois une ascension difficile et un saut complexe — ce qui correspond à notre philosophie », dit-il. Une philosophie que ce groupe de grimpeurs, parachutistes et BASE jumpers résume ainsi : tout simplement « repousser les limites de ce qui est faisable dans les montagnes », un univers auquel ils sont venus plutôt tardivement.
"On porte nos propres sacs, on improvise"
« Pendant des années, nous avons passé nos soirées à nous entraîner dans une salle de bloc moscovite, le Cherepaha, puis nous sommes devenus alpinistes, avant de devenir BASE jumpers. L’idée de combiner escalade technique et vol libre nous est venue naturellement. Nous ne voulions pas faire un « coup médiatique », pour nous, c’était la continuation logique de notre approche du milieu vertical », explique Boris Egorov (…). Quant à leur nom, les « Dirty Climbers », « il reflète une approche rudimentaire de la montagne : on porte nos propres sacs, on improvise, on crée nos projets de A à Z sans gros sponsor ni grosse logistique. Il faut comprendre « Dirty » comme « roots », « on se débrouille », pas comme « sales ». C’est notre manière à nous de dire que nous faisons les choses à notre façon. »
Et ça leur réussit. Le 7 janvier, les trois grimpeurs ont achevé leur ascension du Fitz Roy avant de s’en élancer. Une première en BASE jump. Exploit qu’ils ont intégralement filmé. « Après des aventures comme celle-ci, j’ai le profond sentiment d’avoir fait exactement ce que je devais faire », explique Boris Egorov à Outside.
"Un moment incroyable d’adrénaline pure"
L’affaire n’avait pourtant rien d’évident. Car, comme souvent dans la zone, la logistique est lourde. « Porter trois jours de nourriture, du matériel d’escalade, de bivouac et des parachutes dans un environnement aussi exposé est un exercice d’équilibre extrême entre poids et sécurité. Côté météo, en Patagonie, une fenêtre idéale est rare, et ce qui est acceptable pour grimper ne l’est pas forcément pour sauter. Enfin, mentalement, décider de sauter alors que vous êtes à l’endroit précis que vous avez cherché pendant des années… c’est un mélange de soulagement, de peur et d’excitation », poursuit-il.
Pas simple, d’autant que le trio a passé trois jours sur la paroi. « Le matin du saut, nous nous sommes réveillés tout près du point que nous avions étudié sur photo, environ 300 m sous le sommet. Les conditions étaient parfaites, nous avons décidé de ne pas risquer d’aller jusqu’au sommet, de peur de perdre notre fenêtre météo. Nous avons sauté. C’était un moment incroyable d’adrénaline pure », explique Boris Egorov.
Là-haut, face à une vue dégagée sur un horizon apparemment infini, l’effort valait chaque battement de cœur, raconte Egorov à Outside. « Avant le saut, notre sentiment dominant, c’était le soulagement : notre souffrance touchait enfin à sa fin. Nous étions complètement épuisés et gelés », confie-t-il.
Techniquement, les trois hommes n’ont pas sauté depuis le sommet lui-même. Sur la face Est, ils ont gravi l’intégralité de la section verticale de Royal Flush et, après leur troisième bivouac, se sont réveillés juste à proximité du point de sortie, à environ 300 m du sommet. Konstantin et Vladimir ont volé en wingsuit et ont atterri au niveau de la forêt. Boris a sauté en tracking suit et s'est posé sur le glacier, juste au pied de leur ligne. « Pour un vol en wingsuit, cela représentait l’un des plus grands différentiels d’altitude au monde : 2 minutes et 40 secondes de vol, suivies d’environ 2 minutes sous voile. Le saut était tout simplement incroyable », explique Boris à Planet Mountain.
Reste que, selon Boris Egorov, réussir ce saut a nécessité à la fois de la chance et de l’expérience, le tout concentré dans une courte fenêtre de conditions favorables. L’aboutissement d'années de préparation. Un défi quand on sait que le sommet du Fitz Roy impose un timing précis pour éviter les vents de rotor et un air instable.
Les Dirty Climbers pas prêts de s'arrêter là
De la chance, il en fallait, mais aussi une approche très personnelle des règles en cours dans la zone. Car officiellement, le BASE jump n’est pas autorisé dans le parc national Los Glaciares, où se situe le Fitz Roy. Le Patagonia Online Climbing Guide indique que, s’il n’existe pas de réglementation spécifique interdisant cette pratique, les autorités estiment que… ce qui n’est pas explicitement autorisé n’est pas pour autant hors limites. Résultat, des BASE jumpers continuent de sauter à l’intérieur du parc, affirme Boris Egorov, le flou règne donc : « Le respect des règles est important, on ne prend pas ça à la légère, mais la zone est très difficile à surveiller », glisse Boris Egorov, qui ne semble pas près de s’arrêter là.
Interrogé sur la possibilité de réaliser d’autres sauts en BASE jump depuis de grands sommets, il répond : « C’est possible, bien sûr, mais ils se font rares. Cela demande non seulement de l’expérience, mais aussi de la patience, de la chance avec la météo et une équipe sachant travailler ensemble. Nous avons des projets en Kirghizie et ailleurs ».
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