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Fernand Pareau, doyen des guides de Chamonix, est mort à 101 ans : « petite ou grande course, j’aime voir les gens heureux »

  • 15 octobre 2026
  • 5 minutes

La rédaction La rédaction L'équipe de rédaction est un noyau dur de journalistes passionnés, tous basés depuis un bon spot de grimpe, de trail, de ski ou de surf.

Il avait gravi 150 fois le mont Blanc et exercé son métier de guide jusqu'à 90 ans. Fernand Pareau, figure historique de la Compagnie des guides de Chamonix, vient de s'éteindre. En juillet 2021, alors âgé de 96 ans, il nous avait raconté sa vie en montagne, ses souvenirs de courses et ce qui, à ses yeux, faisait toute la beauté de son métier : le bonheur de partager sa passion.

Quelle famille chamoniarde ne compte pas au moins un guide dans son arbre généalogique ? En 2021, la Compagnie des guides de Chamonix fêtait ses 200 ans d’existence lors de la fête des guides, le 15 août. Pour la majorité de ses membres, ce métier s’est imposé comme une évidence. Un mode de vie, transmis de génération en génération, que nous racontait cette année là le doyen des guides Fernand Pareau, alors âgé de 96 ans, et Loïc Thivierge, 27 ans, cadet de la Compagnie de Chamonix, tous deux originaires du massif.

70 ans séparent leur entrée dans la Compagnie. Fernand Pareau a commencé son stage d’aspirant guide et porteur en 1953, avant d’obtenir son titre de guide en 1956. À la retraite depuis 6 ans, il a continué d’exercer jusqu’à ses 90 ans, sans jamais se lasser de ses sorties en montagne. Loïc Thivierge, lui, a passé son examen d’entrée en 2018, et devait terminer sa formation à l’ENSA à 27 ans, cet été là– lors de la fête annuelle des guides, le 15 août. Une passion apparue plus tardivement que son aîné, mais à laquelle il n’a pas pu échapper. 

Fernand Pareau plus vieux guide de France
(Collection Fernand Pareau)

« Quand on était jeunes, on grimpait tout le temps à Argentière », se souvient Fernand Pareau.  » À l’époque, dans ce village, il y avait des guides dans toutes les maisons. Mes trois beaux-frères étaient déjà guides, on parlait tout le temps dans la montagne, on se retrouvait tous pour raconter les courses. Mais ce n’est pas parce que j’étais entouré de guide que faire ce métier était obligatoire pour moi. Je l’ai fait par choix, pour la joie de transmettre mon amour de la montagne aux autres. » 

Fernand Pareau plus vieux guide de France
(Collection Fernand Pareau)

« Guide, c’est le choix de la liberté » 

Loïc Thivierge n’était pas prédisposé à être guide. Même avec un père exerçant ce métier, et une mère accompagnatrice en montagne, le jeune Loïc choisit de suivre des études d’ingénieur à Lyon après l’obtention de son baccalauréat. « Mais je n’ai pas mené mes études à terme. Après la licence, j’ai tout arrêté, je sentais qu’il me manquait quelque chose, alors je suis rentré à la montagne. C’est à cette période-là que j’ai réellement commencé à bien pratiquer. J’avais fait un peu d’escalade plus tôt avec mon père, mais ça ne m’attirait pas plus que ça au début. Puis, je me suis intéressé de plus en plus aux topographies, à explorer des voies le week-end, et je me suis retrouvé à faire ma liste de courses pour me présenter à l’examen de guide », explique-t-il.

Un choix aussi instinctif que réfléchi, que le cadet n’a pas pris à la légère. « Ma famille ne m’a pas forcé à être guide car c’est un métier dur. J’ai bien vu les traces du temps laissées sur le corps de mon père, qui à 69 ans est en fin de carrière, mais toujours en activité. À quel point porter des sacs lourds peut user. Être à contre courant des autres, ne pas pouvoir être aussi disponible qu’on le voudrait pour sa vie de famille ». Des contraintes qui, pour ces deux passionnés, s’effacent devant la sensation de liberté et la joie de transmettre sa passion.

Fernand et nicole Pareau au sommet du Cotopaxi
(Collection Fernand Pareau)

« Finalement, être guide, ça vous apporte plus que ça ne vous enlève des bouts de vie », décrit Loïc Thivierge. « Les guides forment une grande famille. Même au-delà des membres de la Compagnie. J’ai pu nouer des amitiés avec la plupart des personnes que j’ai emmenées. On continue de se voir, ils viennent me rendre visite chez moi. Je me souviens d’un client en particulier, avec qui on se donnait rendez-vous au refuge du Goûter : il aimait tellement le mont-Blanc qu’on l’a gravi dix fois, par des voies différentes ! », complète Fernand Pareau, qui compte 150 ascensions du Toit de l’Europe à son actif. 

« Petite ou grande course, j’aime voir les gens heureux »

Si pour l’instant, les plus grandes fiertés de Loïc Thivierge concernent des ascensions symboliques pour un début de carrière – comme les Aiguilles de Chamonix (3 842 m), ou encore la « Walker »(1800 m D+) dans les Grandes Jorasses – Fernand Pareau aborde une vision plus humaniste de la question. « Le plus grand accomplissement de ma carrière a surtout été de rendre les gens heureux de les emmener en montagne. Ma devise, c’est « Petite ou grande course, j’aime voir les gens heureux ». Après, d’un point de vue plus professionnel, j’ai deux exemples en tête. L’un était d’accompagner des personnes plutôt âgées, dont un homme de 70 ans, avec sa petite fille, jusqu’au Aiguilles du Diable (entre 4000 et 4100 m), alors que j’avais 65 ans. » 

Sommet-de-l'aiguille-du-moine
(Collection Loïc Thivierge)

Sa seconde anecdote, elle, illustre plutôt le dévouement et l’amour pour la montagne qui définissent les guides. « J’avais 60 ans. Je descendais du mont-Blanc, avec trois clients, et un aspirant guide avec moi. En passant sous les Grands Mulets, sur le glacier, il fallait sauter une crevasse. Mon client s’est mal réceptionné et s’est enfoncé un crampon dans la cheville. On a examiné la blessure, on a pu lui enlever le crampon, mais il restait encore 1 heure de marche sur le glacier – alors qu’il ne pouvait plus du tout marcher. Alors, avec l’aspirant guide, on l’a porté sur notre dos pendant 2 heures, on est arrivés au téléphérique vers 18 heures. On est descendus à Chamonix, mais moi j’avais donné rendez-vous à d’autres clients au refuge Albert 1er (soit 15 kilomètres de distance, ndlr). Je suis monté à pied et ne suis arrivé qu’à minuit. À 2 heures du matin, j’étais reparti sur route avec mes clients pour une nouvelle course. Je peux vous dire que j’en avait plein les jambes ! » 

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(Collection Loïc Thivierge)

Les évolutions du métier de guide 

Loïc et Fernand n’ont pas le même recul, forcément, mais ils perçoivent tous deux des évolutions au sein du métier. Ce qui inquiète le plus le doyen est la question du réchauffement climatique : « Ça a tellement changé ! À cause de la fonte des glaces, beaucoup de courses ne peuvent plus être faites aujourd’hui ». Sans compter les nouvelles demandes des clients, qui s’écartent des objectifs d’il y a 50 ans : « À mon époque, on nous demandait surtout des courses jusqu’aux sommets. Maintenant, avec les murs d’escalade partout, les clients sont moins demandeurs d’aller aux sommets, ce qu’il veulent, c’est grimper », décrit Fernand Pareau.

escalade-en-fissure-Val-d'Orco-italie
(Collection Loïc Thivierge)

Pour Loïc Thivierge aussi, les pratiques en montagne ont changé. « Tout est de plus en plus aseptisé en montagne. La meilleure évolution serait d’aller vers une montagne plus sauvage. Il faut garder en tête que partout, même dans les massifs très fréquentés, on arrive encore à trouver de beaux coins tranquilles, où il n’y a (presque) personne. L’idéal serait d’aller dans cette direction : emmener les gens vers ce type de sommets, et ne pas vanter seulement les grands classiques. Personnellement, j’aimerais bien proposer des courses sur la pointe Isabelle (2687 m à 3761 m), qui est très peu faite. Il n’y a pas que le massif du Mont Blanc. Chez nos voisins suisses, il y a plein de sommets à 3000 ou 4000, donc, il y a de quoi faire », explique-t-il.

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(Collection Loïc Thivierge)

Mais pour les deux guides, les valeurs de base du métier restent les mêmes : être patient, avoir de l’empathie, être un excellent connaisseur de la montagne, rester prudent même avec des années de pratique. Et bien sûr, aimer transmettre : des guides vers les clients, et des anciens vers les nouveaux. Une transmission qui est sur la bonne voie. 


Cet article a été publié pour la première fois en juillet 2021, à l'occasion du bicentenaire de la Compagnie des guides de Chamonix. Nous le republions aujourd'hui en hommage à Fernand Pareau, en conservant les témoignages et les références à l'époque de sa publication.

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