La pauvreté est sans pareille au Népal depuis la crise du Covid. Fortement dépendant des devises générées par le tourisme - majoritairement des alpinistes et des trekkeurs quasi absents pendant deux ans - le pays envisage donc de renouer avec une vieille tradition : la culture du cannabis. Katmandou, haut lieu pour hippies en quête de paradis artificiels dans les années 1960 et 1970, pourrait changer de visage.
Le Népal signe la sonnette d’alerte : le pays serait à court de réserves de devises étrangères, nécessaires pour ses importations vitales. Ses réserves ne lui permettraient de tenir que pendant les sept prochains mois, selon la banque centrale. Résultat, explique l’agence de presse AP, les prix du pétrole et des denrées alimentaires de base, huile de cuisson, légumes, s’envolent. Un drame pour une population fortement touchée par la pandémie. Le Népal est en effet tributaire des importations et son économie dépend également des envois de fonds étrangers (envoyés par les jeunes Népalais en poste à l'étranger) ainsi que du tourisme - qui reste l'industrie la plus touchée. La saison 2021-2022 a beau avoir vu le retour des alpinistes, on est encore loin de la fréquentation des années ante Covid, d'autant que l’invasion de l’Ukraine par la Russie, stoppant net plusieurs équipes russes et ukrainiennes, a encore aggravé la précarité de la majorité de la population népalaise.
Aussi n’est-il pas étonnant qu’à l’heure où dans de nombreux pays la légalisation du cannabis est déjà en vigueur ou en cours de discussion, le Népal remette ce débat sur la table. Le pays a suivi de près l’évolution de la règlementation aux Etats-Unis et au Canada, mais aussi, plus récemment, celle de l’Allemagne, où la nouvelle coalition au pouvoir outre-Rhin a décidé de légaliser la consommation récréative de cannabis. Jusqu’à la France, pourtant très réticente, où le Conseil économique, social et environnemental prépare un rapport sur le sujet qui devrait être remis au gouvernement sous peu. Bref, les marchés ne manquent pas, ni les bonnes raisons de s’y intéresser. La marijuana pourrait donc bientôt être légalisée au Népal.
"Pas justifiable qu'un pays pauvre comme le nôtre traite le cannabis comme une drogue"
Les députés envisagent sérieusement un retour aux politiques libérales en matière de drogue qui ont fait du pays un haut-lieu pour hippies en quête de paradis artificiels dans les années 1960 et 1970. Katmandou était alors plus connu du grand public pour ses routards hantant « Freak Street » en quête de marijuana et de haschich, que pour ses alpinistes. Une manne qui s’est vite tarie sous la pression des Etats-Unis lancée dans une féroce guerre anti-drogue, conduisant ainsi la fermeture des officines de distribution en 1973. Dans la foulée, l’'interdiction des cultures de cannabis est tombée et les agriculteurs ont été forcés de détruire leurs plantations en 1976.
Paradoxalement, c’est l’évolution du marché américain et l’assouplissement de sa propre législation sur la marijuana notamment, qui conduit aujourd’hui le gouvernement népalais et les partisans de la réforme législative à reconsidérer son cadre législatif et à envisager de cesser de criminaliser une production profondément enracinée dans la culture et les pratiques religieuses du pays. "Il n'est pas justifiable qu'un pays pauvre comme le nôtre doive traiter le cannabis comme une drogue", a déclaré à l'AFP le ministre népalais de la Santé, Birodh Khatiwada, qui a parrainé la première motion parlementaire népalaise prônant la fin de l'interdiction en janvier 2020. Deux mois plus tard, un projet de loi était soumis aux députés demandant une légalisation partielle. Un changement de gouvernement a bloqué le processus depuis, reste que la crise économique est bel est bien là, et l’urgence criante. Aussi est-il plus que probable que le Népal, s’achemine lui aussi vers une révision de son approche en matière de production et d’usage du cannabis.

"Le Népal est en train de perdre une excellente occasion d'augmenter ses réserves de devises"
Un premier pas a été franchi en décembre 2020, le Népal a alors soutenu avec succès une campagne auprès des Nations unies visant à extraire le cannabis de sa liste des drogues les plus nocives au monde. Et les défenseurs de la dépénalisation comptent bien aujourd’hui bien s’appuyer sur l’étude lancée par le ministère de l'Intérieur du Népal sur les vertus médicinales et le potentiel d'exportation de la marijuana pour faire avancer leur cause, et rouvrir le débat au parlement sur une législation qui autorise actuellement le cannabis médical - sans en établir le cadre d’application - et interdit toute consommation et commercialisation. Les peines de prison pour les trafiquants de marijuana pouvant atteindre quinze ans de prison, cependant que les saisies et destructions de milliers de plants sont effectuées chaque année dans le pays. Or, rappellent les partisans de la réforme, l’interdiction imposée sous la pression des Etats-Unis, a interrompu une longue tradition d'utilisation du cannabis. Plante qui poussait à l'état sauvage au Népal, utilisée dans l'alimentation, mais aussi pour la production de fibres et la fabrication de médicaments ayurvédiques.
Un débat qui ne date pas d’hier. Déjà en mars 2019, le Dr Bhekh Bahadur Thapa, ministre des finances lorsque l'interdiction officielle est entrée en vigueur, expliquait à l’Annapurna Express que « le Népal est en train de perdre une excellente occasion d'augmenter ses réserves de devises qui s'amenuisent, en raison de la réticence du gouvernement à légaliser le cannabis. Avant l'interdiction de 1976, "le gouvernement avait l'habitude de passer des contrats pour les plantations de cannabis et d'exporter les produits finis", explique-il "Nous avons dû interdire le cannabis à cause de la pression exercée par l'Occident, principalement les États-Unis. Je me souviens qu'ils nous ont menacés de bloquer toute aide si nous ne le faisions pas. Sur le plan politique également, l'Occident n'était pas satisfait du régime du roi, qu'il qualifiait d'antidémocratique. Le gouvernement a donc obtempéré ».
Or, poursuit le quotidien népalais, les États-Unis n’ont offert que de maigres compensations indirectes pour l'interdiction du cannabis, en introduisant des cultures de substitution et en contribuant à certains travaux de développement, selon Thapa. Pas de quoi soutenir des milliers de paysans, qui de 1930 à 1970, tiraient des revenus stables grâce au cannabis, notamment dans la région de Rapti. Un effondrement économique qui en quatre ans les a réduits à une pauvreté extrême, déstabilisant toute une région et alimentant en partie la révolution maoïste des décennies plus tard, selon de nombreux observateurs.

"La Purple Haze, qui pousse dans la région himalayenne du Népal, est extrêmement précieuse"
Le député Sher Bahadur Tamang, parti en croisade pour faire légaliser le cannabis, compte donc de sérieux arguments, comme il l’expliquait en janvier dernier au Nepali Times dans un article intitulé "Pourquoi nous devons légaliser le cannabis", reproduisant un entretien accordé à l'émission de télévision Saglo Samaj. « Nous vénérons le Seigneur Shiva, une divinité sage qui a reconnu la grande valeur médicinale du cannabis. Au cours des 45 dernières années, nous avons été dupés en croyant que le cannabis était nocif. (…) Or il existe aujourd’hui un marché international concurrentiel pour le cannabis. Le pays qui nous a forcés à interdire cette culture est en train de la légaliser ou de la dépénaliser. La marijuana a été légalisée pour un usage récréatif dans des pays comme le Canada et l'Uruguay, et pour un usage médical en Thaïlande. Mais tous ces pays doivent cultiver les plantes dans des environnements contrôlés, dans d'énormes serres, ce qui signifie que les coûts de production sont élevés. Le Népal, en revanche, possède un climat et un sol propices à la culture de la marijuana, ce qui signifie que nos produits seront biologiques. En outre, la "Purple Haze", une variété de marijuana très puissante qui pousse dans la région himalayenne du Népal, est extrêmement précieuse et pourrait constituer une importante culture commerciale. »
Sans compter, poursuit-il, que les paysans pourront élargir leurs production. Car « le projet de loi ne permet pas aux agriculteurs de convertir l'ensemble de leurs terres en culture de cannabis, mais seulement une partie d'entre elles. Si, par exemple, les agriculteurs utilisent une certaine partie de leurs terres pour cultiver de la marijuana, ils ne resteront pas les bras croisés à regarder les plantes pousser tandis que le reste de leurs terres ne sera pas labouré. Ils pourraient faire pousser d'autres céréales ou des légumes sur le reste de leur propriété. Et ce qu'ils ne mangeront pas, ils le vendront, ce qui leur rapportera des revenus. Ils n'auront pas besoin de quitter leur village et leur famille et de s’expatrier pour aller chercher un emploi dans le Golfe. »

"Un ingrédient clé pour soigner la diarrhée, les troubles sexuels, les problèmes psychiatriques..."
Les Nations Unis pourraient-ils s’opposer à cette légalisation ? Non, pense le député. « Je pense qu’ils rendront la marijuana légale et encourageront même le développement de sa production dans le monde ». Car, poursuit-il, si un conseil d'administration national surveille la culture et la collecte du cannabis à des fins médicales, nous pourrons commercialiser le produit sur le marché international, créer des opportunités d'investissement étranger et générer des emplois au niveau national pour l'agriculture et la transformation. Bien entendu, le gouvernement exigera que les cultivateurs et les fournisseurs de cannabis soient titulaires d'une licence. La possibilité que la mafia s’empare du trafic n’est certes pas écartée, si nous ne parlons que du cannabis récréatif. Cependant, le montant d'argent qui peut être gagné à partir du produit médicinal dépassera de loin le montant qui serait généré à partir des ventes récréatives. De plus, le cannabis sera la base grâce à laquelle le Népal pourra faire le saut vers d'autres produits à l'avenir ».
Les médicaments ayurvédiques népalais infusés au cannabis – dont la tradition remonte à l'ère Malla (XIIIe siècle) - sont en effet exclusifs et, s'ils sont développés, peuvent vendre avec profit leurs droits de brevet à l'étranger, selon Bamshadip Sharma Kharel, directeur général de Vaidhyakhana, l'un des plus anciens fabricants de médicaments ayurvédiques du pays, interviewé par l'Annapurna Express. "Nos archives montrent que le cannabis était un ingrédient clé pour les médicaments destinés à de multiples affections comme la diarrhée, les troubles sexuels, les problèmes psychiatriques, ainsi que pour une médecine générale (…). Alors que le reste du monde ne fait que commencer à étudier le cannabis à des fins médicales, nous connaissons depuis longtemps sa valeur médicinale. Si seulement le cannabis était légalisé, nous pourrions en tirer d'énormes revenus."
Et ce n’est pas Jim Gierach, ancien procureur de Chicago et ancien président et vice-président par intérim de la LEAP (Law Enforcement Against Prohibition), organisation reconnue au niveau international, qui va le contredire. Au contraire. "S'il légalise sa production, le Népal a une énorme opportunité économique, compte tenu de son adéquation géographique et agricole", expliquait-il déjà en 2019. « Au cours des mois d'octobre, novembre et décembre, les cultures de marijuana au Népal peuvent atteindre près de dix mètres de haut. Or les États américains qui l'ont légalisée à des fins médicinales- et ces utilisations sont en pleine expansion - commencent à manquer de ce produit. Il est clair que le Népal a sa place sur ce marché, et tout à y gagner », conclut-il.
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