Pantalon en gabardine, chemise en soie, pull en laine, bottes en cuir cloutées… En 1924, George Mallory tentait l’Everest avec un équipement que l’on jugerait aujourd’hui archaïque. Un siècle plus tard, les jumeaux Turner — connus sous le nom des « Adventure Guinea Pigs », ou « aventuriers cobayes » — ont conduit une expérience scientifique en altitude pour comparer les performances des tenues d’alpinisme d’époque à celles des vêtements techniques modernes. L’un s’est donc glissé dans une réplique fidèle de l’équipement de Mallory, l’autre a enfilé un ensemble dernier cri, avant de partir à l’assaut du Mera Peak (6 400 mètres), bardés de capteurs. Les résultats ? Pour le moins inattendus.
À l’aube du 17 octobre, deux hommes génétiquement identiques atteignent le sommet du Mera Peak (6 476 m), au Népal. Mais ce matin-là, un siècle les sépare.
Ross porte tout ce que la montagne compte aujourd’hui de plus abouti : vêtements techniques ultralégers, membranes respirantes, isolation synthétique, chaussures modernes à crampons. Hugo, lui, est habillé comme un alpiniste du début du XXᵉ siècle. Laine, coton, cuir. Aux pieds, pas de crampons, mais des bottes cloutées conçues pour mordre la neige et la glace à l’ancienne.
Connus pour leurs expéditions où la science se frotte à l’aventure — du parapente électrique aux expériences nutritionnelles les plus radicales —, les Turner Twins ont cette fois décidé de remonter le temps. Objectif : mesurer concrètement ce que le progrès technique a changé, cent ans après la disparition de George Mallory et d’Andrew « Sandy » Irvine sur les pentes de l’Everest.
Pendant toute l’ascension, Ross grimpe en équipement moderne. Hugo, lui, porte une réplique quasi parfaite de la tenue de Mallory, reconstituée à partir d’archives et de pièces conservées par la Royal Geographical Society. Jusqu’aux chaussures, fabriquées sur mesure par un bottier britannique après plus de deux ans de recherche.
Les deux frères ne se contentent pas de comparer leurs sensations. Capteurs sur les mains, les pieds, la poitrine et les jambes, ils enregistrent en continu leur température cutanée, leur niveau de stress, leur oxygénation et leurs fonctions cognitives. Dix jours durant, le Mera Peak devient un laboratoire à ciel ouvert.
Et ce que les chiffres vont révéler pourrait bien bousculer quelques certitudes.
Le mystère de la première ascension de l’Everest
Mallory et Irvine disparaissent le 8 juin 1924 sur l’arête nord-est de l’Everest. Ils sont aperçus pour la dernière fois environ 250 mètres sous le sommet, en progression. Le toit du monde ne sera officiellement atteint que près de trente ans plus tard, en 1953, par Edmund Hillary et Tenzing Norgay. Mais depuis un siècle, l’hypothèse persiste — entretenue aussi bien par des passionnés que par des alpinistes aguerris — que Mallory et Irvine aient pu atteindre le sommet avant de périr dans la descente.
Les Turner ne sont pas les premiers à chercher à comprendre ce qu’il était réellement possible d’accomplir sur l’Everest en 1924. En 1999, l’alpiniste américain Conrad Anker découvre le corps de George Mallory sur les pentes de la montagne. Huit ans plus tard, en 2007, il retourne sur l’Everest dans le cadre de l’Altitude Everest Expedition, aux côtés de Leo Houlding — et notamment de Jimmy Chin — avec l’objectif de retracer l’itinéraire emprunté par Mallory et Irvine.
Leur attention se concentre alors sur le Second Step, un ressaut rocheux clé de l’arête nord-est, situé à proximité du sommet. Longtemps considéré comme l’un des passages décisifs de la voie, coté 5c / 6a.
À plusieurs reprises, Anker et Houlding testent des répliques de l’équipement des années 1920 afin d’en évaluer la faisabilité en conditions réelles. Mais dans la zone de la mort, au-delà de 8 000 mètres, ils choisissent finalement de repasser à du matériel moderne, jugeant l’équipement d’époque trop risqué pour s’y engager durablement.
Une approche radicalement différente
Le projet des jumeaux Turner est très différent. D’abord parce qu’ils ne grimpent pas l’Everest. Ensuite parce qu’ils ne sont pas, à proprement parler, des alpinistes. Plutôt des aventuriers-scientifiques.
Le Mera Peak n’a d’ailleurs rien à voir avec l’Everest : près de 2 500 mètres plus bas, sans passages techniques ni cordes fixes. Les frères reconnaissent que ce n’était pas leur premier choix. Ils visaient le Cho Oyu (8 188 m), ou à défaut le Himlung Himal (7 126 m). Mais le climat d’incertitude économique du début de l’année 2025 a conduit plusieurs de leurs principaux sponsors à se retirer. « Tout le monde a gelé ses budgets, et nous avons dû réduire considérablement le coût du projet », explique Ross.
Malgré tout, les conditions rencontrées sur le Mera Peak — avec des températures descendant jusqu’à –20 °C — offrent un aperçu crédible des performances de l’équipement de Mallory dans le froid. Et surtout, contrairement aux expériences précédentes, Hugo a porté cet équipement ancien pendant l’intégralité de l’expédition : dix jours d’ascension, sans concession.




En 1924, à quoi ressemblait un équipement d’alpinisme ?
En un empilement impressionnant de couches ! Aux pieds, Hugo enfile trois paires de chaussettes en laine, glissées dans des bottes cloutées composées de feutre de yourte, de laine et de cuir.Ses jambes sont couvertes de trois couches de sous-vêtements longs : une en coton, deux en laine. Par-dessus, un pantalon en gabardine (un tissu de laine à tissage serré, conçu pour résister au vent et à l’usure) — un sergé (un tissage serré reconnaissable à ses fines diagonales) dense et résistant — maintenu par des bretelles. Des bandes molletières en laine enveloppent le bas des jambes.
Sur le haut du corps : une chemise en mélange soie-laine, une seconde en soie, un pull en laine, puis une veste extérieure en gabardine.
Les mains ne sont pas en reste : une première paire de moufles en laine sans doigts, une seconde paire traditionnelle en laine, puis des moufles en cuir.
Pour la tête, trois couvre-chefs : un chapeau de soleil en feutre, un bonnet en laine isolé, et un dernier en fourrure de lapin et cuir, complétés par des lunettes de protection. Une écharpe en laine autour du cou, un sac à dos en toile et vingt mètres de corde en chanvre complètent l’équipement.
Tout repose sur la compréhension fine du comportement de chaque pièce, insiste Hugo.
« Tout est question de système de couches. En gagnant de l’altitude — 3 000, 4 000, 5 000 mètres et plus — on ajuste en permanence. On enlève, on remet, on combine. »
Des capteurs thermiques fixés sur la tête, le torse, les mains, les pieds et les jambes enregistrent la température corporelle toutes les cinq minutes, sans interruption, pendant dix jours. Résultat : l’équipement centenaire est un peu moins chaud que celui de Ross, fourni par Montane… mais l’écart reste limité. Aucune différence significative au niveau des jambes. Aux pieds, avec les bottes « Mallory », Hugo affiche en moyenne seulement 2 °C de moins que son frère. Pour les mains, l’écart grimpe à 3,5 °C.

Contrairement à l’image d’un matériel ancien lourd et encombrant, la tenue de Mallory surprend aussi par son poids : 7,7 kg pour l’ensemble, contre 6,8 kg pour l’équipement moderne. Hugo nuance cependant son enthousiasme. Cette efficacité dépend d’un facteur clé : le mouvement. « Cet équipement fonctionne quand on avance, vite et léger. Il n’est pas fait pour rester immobile. »
Les chaussures en sont la meilleure illustration. Lors de l’assaut final, l’écart thermique est resté faible. Mais une fois au sommet, à l’arrêt, les bottes en cuir ont rapidement perdu leur chaleur, devenant près de 6 °C plus froides que les chaussures modernes.

Les alpinistes de l’époque de Mallory et Irvine pouvaient endurer des conditions extrêmes… à condition de ne jamais s’arrêter. En cas de bivouac, le danger devenait immédiat.

Le cerveau à l’épreuve de l’altitude
Au cours de leur ascension, les jumeaux Turner ne se sont pas contentés de mesurer leur température corporelle ou leur niveau de stress. Ils ont également soumis leur cerveau à une batterie de tests cognitifs, dont le célèbre test de Stroop, utilisé pour évaluer les fonctions cognitives.
Le principe du test est simple, mais déroutant. Un mot désignant une couleur apparaît à l’écran — « bleu », par exemple — mais il est affiché dans une autre couleur, comme le vert. La consigne : indiquer le plus rapidement possible la couleur de l’encre, et non celle que le mot évoque. « Il faut dire la couleur dans laquelle le mot est écrit, pas celle qu’il désigne », précise Hugo.
Ce type de test permet d’évaluer l’attention, la concentration et la flexibilité cognitive — autrement dit, la capacité du cerveau à rester performant quand il est sollicité dans plusieurs directions à la fois. « Ça force à isoler différentes zones du cerveau », résume Hugo.
Les deux frères ont réalisé ces tests trois fois par jour pendant l’ascension, ainsi qu’au sommet du Mera Peak. L’objectif : tenter de comprendre si l’équipement de Mallory — bien plus rudimentaire que le matériel moderne — pouvait avoir un impact sur les capacités cognitives, et donc sur la prise de décision en altitude.
« Si l’équipement de Mallory était vraiment moins performant, cela aurait pu influencer ses choix lors de l'ascension », explique Hugo. « On voulait donc suivre l’effet de l’altitude sur notre cognition, et voir si nos fonctions cérébrales étaient affectées différemment selon l’équipement porté. »
Résultat : là encore, les écarts sont minimes. Ross, équipé de matériel moderne, obtient en moyenne des scores à peine une seconde plus rapides que son frère lors des tests de Stroop.

En complément, les jumeaux ont régulièrement effectué des tests salivaires afin de mesurer leur taux de cortisol — une hormone liée au stress. Là aussi, les données convergent : malgré son équipement centenaire, Hugo présente des niveaux de stress physiologique très proches de ceux de Ross.
Les Turner tiennent toutefois à relativiser la portée de leur étude. « Ce projet ne repose que sur deux jumeaux comparant leurs propres données », rappelle Ross. « Pour une véritable étude scientifique d’envergure, il faudrait idéalement 5 000 paires de jumeaux menant exactement la même expérience », plaisante-t-il.
De cette expérience, les frères retiennent néanmoins deux enseignements majeurs. D’abord, l’équipement d’alpinisme d’autrefois n’était sans doute pas aussi inefficace qu’on l’imagine aujourd’hui. Ensuite — et surtout —, la connaissance intime de son matériel, de ses forces comme de ses limites, compte probablement bien plus que le fait de posséder l’équipement le plus récent.
Au final, ce projet a profondément modifié leur regard sur le passé. « On a perdu une part de savoir au cours des cent dernières années », estime Ross. « Innovation scientifique, matériaux sophistiqués, technologies de pointe, marketing séduisant, prix attractifs… tout cela nous pousse vers des produits modernes, souvent excellents. Et l’équipement que nous utilisions était remarquable. Mais des matériaux naturels comme la laine, la soie ou le coton — notre étude montre à quel point ils peuvent être efficaces. À condition d’en comprendre les limites. »
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