Stéphane Brogniart, un nom connu des traileurs, et pour cause, le Vosgien a longtemps joué les premières places des grands ultras de la planète. Mais depuis 2017, c'est dans un tout autre projet qu'il s'est lancé : relier le Pérou à la Nouvelle-Calédonie à la rame. Une expédition hors norme prévue pour 2021, qu'il prépare en se lançant des défis préparatoires. Il entreprend cette semaine son septième : la traversée de l'Atlantique, à la rame toujours. Découverte d'un projet atypique, à l'image du bonhomme.
Différent, Stéphane Brogniart l'a toujours été. Déjà du temps où il parcourait les sentiers partout sur la planète, ses cheveux longs et sa longue barbe le démarquaient du reste du peloton...de tête. Car le Vosgien de 43 ans était souvent parmi les premiers, sans pour autant chercher à tout prix la victoire : 10ème de l'UTMB, 7ème de la TDS, il a pourtant quelques performances qui en feraient rêver plus d'un.
C'est en octobre 2017, alors qu'il vient de boucler le mythique Grand Raid de la Réunion à la 16ème place que l'idée du projet dans lequel il est embarqué aujourd'hui a émergé. Le trail lui a permis de découvrir le monde, et surtout de se découvrir. Mais il tourne en rond désormais, il a fait le tour d'une pratique qu'il a réussi à dompter avec le temps et l'expérience. Il veut retrouver le goût du risque, de l'incertitude, jouer sur la corde raide, celle qui sépare l'exceptionnel de l'échec. Et presque naturellement, c'est vers l'océan qu'il se tourne, lui le terrien, ancré dans ses montagnes vosgiennes où son seul lien avec l'eau est le lac de Gérardmer.
L'Atlantique avant d'attaquer le Pacifique
Tant qu'à "sortir de sa zone de confort", autant ne pas le faire à moitié. C'est comme cela qu'est né Etarcos, nom d'un projet ambitieux: le Pérou à la Nouvelle-Calédonie à la rame. 12 000 km, soit trois fois la traversée de l'Atlantique, sans assistance, sans escale, à la force de ses bras et en priant pour que les courants lui donnent un petit coup de main. Impossible ou presque sur le papier, un défi qui n'a encore jamais été réalisé.
Impossible, mais pas fou. Stéphane Brogniart sait qu'il se lance dans quelque chose de compliqué, mais il met toutes les chances de son côté pour réussir son entreprise. Le matériel d'abord avec son bateau, clé de voûte du projet, pensé en collaboration avec Michel Horeau, le pape de la rame océanique. Une équipe ensuite, qui l'accompagne et sans laquelle un tel défi ne serait évidemment pas possible (on parle tout de même d'un budget total de 400 000 €). Une préparation ensuite, phase primordiale pour arriver avec les compétences techniques, physiques et mentales nécessaires le jour du grand départ.

Le Vosgien s'est fixé huit étapes intermédiaires, sur terre ou sur mer. Il en a validé déjà six dont la traversée du Mercantour en courant, la traversée du lac Léman à la rame, ou encore le tour des Vosges en skis-roue. C'est dans la septième qu'il se lance cette semaine pour 50 jours en automne en pleine mer. Une étape capitale car il va toucher pour la première fois à ce qui l'attend l'année prochaine dans le Pacifique.
A la veille de prendre la mer, depuis les Canaries, interview de Stéphane Brogniart
En 2014, tu expliquais dans une interview « Pour mes 40 ans j'ai demandé à mes potes de me larguer à 1000 km de la maison à vol d'oiseau (avec juste le minimum de survie), où ils veulent, je me démerderai pour rentrer. » 6 ans plus tard, tu ne l’as pas fait, mais tu t’apprêtes à traverser l’Atlantique à la rame, en guise d’échauffement au Pacifique. Tu as mis la barre beaucoup plus haut, non ?
Je vais sur mes 44 ans cette année. En 2017, après ma dernière Diagonale des fous, j’étais au bout de ma recherche dans le trail, j’avais alors 15 ans de course derrière moi, dont 5 à très haut niveau, Mon seul moteur, c’est d’aller au plus loin, de donner le meilleur de moi-même. J’étais en quête de développement dans un domaine plus personnel, et je suis arrivé par hasard à la rame. Coincé à Roissy à cause d’une valise en retard, je suis tombé sur de l’aviron en me baladant sur internet. C’est là que l’idée a germé. « T’es cinglé ?!? » m’ont dit mes potes. A priori, ça semblait impossible mais dans mes cordes. Du jour au lendemain, je suis parti de zéro. Et maintenant … je vais le faire ! C’est magique. Preuve que tout le monde peut se lancer et se dire : « tu vois, le mec, il a une idée et au final, il l’a, son bateau !".
Ma famille s’y attendait, elle ne le vit pas trop mal. J’ai trois enfants, de 16, 18 et 22 ans, ils ne se font pas de mouron. Ils savent que ça, c’est ma vie.
Vosgien, tu serais plutôt terrien. L’eau ça te fait peur ?
Oui, heureusement ! Sinon, je serais inconscient. Je vais devoir être très vigilant, penser à tout, m’assurer que la porte de mon habitacle est bien fermée par exemple, que tout est rapidement accessible. Bien sûr, j’ai peur me retrouver enfermé dans la cabine, que le bateau se retourne. Mais je me suis beaucoup entraîné en aviron classique sur le lac de Gérardmer dans les Vosges. J’ai aussi fait un test du bateau sur le Léman et ramé en mer au large de Brest.
Donc, là, je me sens bien. Je suis bien entouré, je me sens soutenu. Monter un projet prend beaucoup de temps, je suis prêt physiquement sans être pour autant très aiguisé, important pour éviter la blessure. Au niveau sécurité, j’ai les bons réflexes, mais j’ai envie de me laisser surprendre. Je me retrouve, seul, dans un tout petit espace, c’est nouveau pour moi.

Comment se traduit dans cette traversée l’approche minimaliste que tu as adoptée en trail ?
Sur le bateau, c’est encore plus facile ! En course, mon objectif, ce sont les 2,5 m devant moi et la ligne d’arrivée au bout. Sur l’eau, c’est l’infini. Le décor est toujours le même. En aviron, tout est dans le geste, sinon tout est nul ! Un geste répété mille fois, pour être toujours plus fluide, comme un archer. Je passe mon temps à avoir la mécanique la plus propre. L’approche est mentale. Je l’ai développée grâce au trail, elle est ici capitale.
Pendant tes 50 jours de traversée, tu as l’intention de rester en contact via les réseaux sociaux, comment est-ce compatible avec cette approche très « zen » ?
Donner des nouvelles, c’est ma façon de dire merci à mes partenaires, à tous ceux qui me soutiennent. Etarkos, c’est une grande famille d’une cinquantaine de personnes. Ce serait limite dégueulasse de dire "merci les gars, je me casse maintenant, et puis plus un signe". Donc, je me suis mis un planning précis : ramer de 3h30 du matin à 11h00 du soir, avec une pause vers 18h30 pour manger et envoyer un petit texte et une photo.
Ma vie sera réduite à cette routine entre la rame, les repas - 5000 calories par jour couverts par des plats lyophilisés, des graines, des sardines et des barres énergétiques et peu de frais les premiers jours - et pour seuls divertissements quelques podcasts de France Culture et France inter, un peu de lecture, un roman et un recueil de poèmes de Baudelaire. Seule exception, le dimanche après-midi, je ne ramerai pas, je m’occuperai du bateau.

Qu’attends-tu de cette traversée ?
Me retrouver, m’assagir. Avoir un temps pour soi, un temps intérieur. En 2009, je me suis enfermé dans ma cabane et me suis concentré sur des études de développement personnel. En 2020, dix ans plus tard, je veux à nouveau me recentrer sur moi-même plutôt que de suivre le mouvement que nous impose la société.
Après l’Atlantique, on verra comment je m’en sors. Mais je reste quelqu’un qui aime les défis, Et le Pacifique, 6 mois de traversée prévue pour 2021, c’est un bel objectif. On verra alors comment sera ma vie, mais je pense déjà à partir pied. Tout seul, dans le désert de Gobi.
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