Conséquence des températures très élevées enregistrées dès le début du mois de juin, le couloir du Goûter, passage clé dans l’ascension de la voie normale du mont Blanc, est actuellement sujet à d’importantes chutes de pierres. Un danger qui a conduit, dans un premier temps, les autorités compétentes à déconseiller l’itinéraire aux alpinistes, puis de fermer les refuges de Tête Rousse et du Goûter à partir de ce vendredi 5 août jusqu'à nouvel ordre. Qu’en est-il de la situation sur le terrain ? Et surtout, quelles sont les perspectives pour les alpinistes ? Réponse de Didier Tiberghien, co-directeur en charge de la commercialisation des activités devant la Compagnie des Guides de Chamonix, et guide de haute montagne.
Réouverture des refuges de Tête Rousse et du Goûter
Jean-Marc Peillex, maire de la commune de Saint-Gervais, a annoncé « envisager une ré-ouverture des refuges de Tête Rousse et du Goûter à compter de ce samedi 20 août, à l'exception du camp de base de Tête Rousse. », apprend-on via un communiqué de presse relayé sur son compte Facebook mercredi 17 août.
Les montagnes subissent de plein fouet les conséquences du réchauffement climatique. En témoignent les pics de chaleur recensés, notamment les 10,4 degrés au sommet du Mont Blanc (4 809 m) le 18 juin 2022, soit environ quatre degrés de plus que le précédent record, établi en juin 2019 (6,8 °C). Par conséquent, certains itinéraires dédiés à la pratique de l’alpinisme sont plus dangereux, comme la voie normale d’accès au mont Blanc, passant par le couloir du Goûter, un passage clé culminant à plus 3 000 mètres d’altitude, sujet à d’importantes chutes de pierre. Face à ce constat, les Compagnies des Guides de Chamonix et de Saint-Gervais ont suspendu, depuis jeudi 14 juillet et jusqu’à nouvel ordre, cette ascension. Une décision guère étonnante, sachant que la veille, les autorités déconseillaient fortement cet itinéraire.
Précisons toutefois que cette recommandation n’est pas une interdiction. "Dans la nature, si on interdit d'aller à un endroit, le jour où on réautorise, ça voudrait dire qu'il n'y a plus de risque. Or, dans la montagne, en particulier sur cet itinéraire du Mont-Blanc, on ne pourra jamais garantir qu'il n'y ait pas une chute de pierres", justifiait Jean-Marc Peillex à France Info. D’ailleurs la FFCAM nous a confirmé hier, mardi 19 juillet, la présence d’alpinistes amateurs "qui continuent de monter malgré les conditions, entre 20 et 30 personnes chaque soir dans chacun des refuges (encore ouverts jusqu'au jeudi 4 août)".
#saintgervais #montblanc fermeture des refuges de tête rousse et du Goûter pic.twitter.com/UpE9kHonkI
— Jean-Marc PEILLEX (@PEILLEX) August 5, 2022
Mais sera-t-il bientôt possible de parcourir à nouveau la voie normale, accompagné d’un guide ? Les clients sont-ils remboursés ? D’autres itinéraires leur sont-ils proposés ? Peut-on déjà mesurer les impacts économiques d’une telle décision ? Et à quoi ressemblera, à l’avenir, la pratique de l’alpinisme et le métier de guide de haute montagne ? Un lot de questions que nous avons posées à Didier Tiberghien, co-directeur en charge de la commercialisation des activités devant la Compagnie des Guides de Chamonix, lui-même guide de haute montagne.
Comment la décision de suspendre l’ascension via la voie normale du Mont Blanc a-t-elle été prise ?
À la Compagnie des Guides, on a une cellule dédiée aux conditions de haute montagne qui se sert des retours de terrain de nos 220 guides de montagne et d’autres collègues. Nous sommes aussi en contact avec le PGHM, pour savoir ce qu’ils observent mais aussi les gardiens des deux refuges de la voie normale du Mont Blanc (refuges de Tête Rousse et du Goûter, ndlr) et la brigade blanche, les personnes qui contrôlent les réservations mises en place sur cet itinéraire. Sur la base de tous ces retours, on estime, à la Compagnie, dans quelle mesure les conditions sont réunies ou non pour une ascension. Le contexte de ce mois de juillet 2022, bien que caniculaire, n’a rien de particulier pour nous vis-à-vis de la gestion de la sécurité. Nous sommes habitués à faire des observations et à prendre des décisions comme celles-ci.
La semaine dernière, jeudi 14 juillet exactement, la Compagnie des Guides de Chamonix a pris en premier la décision de suspendre l’ascension (de la voie normale du Mont-Blanc, ndlr) sachant que l’on avait déjà, en amont, depuis quelques jours, communiqué à nos clients que les conditions se dégradaient et que l’on n’était plus en mesure de leur garantir qu’ils pourraient tenter l’ascension. Maintenant, on leur dit que l’ascension est temporairement suspendue, jusqu’à nouvel ordre. On révisera cette décision quand les conditions auront évolué de manière significative.
Certains clients voient leur course annulée. Que se passe-t-il dans ce cas ? Sont-ils directement remboursés ?
Quand on prend la décision de suspendre l’ascension, on donne aux clients le choix : soit de maintenir leur séjour avec un nouveau programme, soit de reporter leur ascension à plus tard - pour 2023. On leur propose également un remboursement complet du séjour qu’ils avaient pris avec nous.
Propose-t-on aux clients un changement d’itinéraire permettant d’accéder au Mont Blanc sans passer par la voie normale ?
C’est compliqué. Deux autres voies normales correspondent au niveau technique de nos clients pour aller au Mont Blanc, les itinéraires des Trois Monts et des Aiguilles Grises. Sur le premier, par rapport aux normes d’encadrement, on ne prend qu’un client avec un guide, alors que par la voie normale du Goûter on en prend deux. Globalement, il n’y pas beaucoup de report sur les Trois Monts. Sur le second - un itinéraire plus long et plus complexe passant par le versant italien - les conditions glaciaires actuelles n’améliorent pas beaucoup la sécurité. C’est vrai qu’une fois la voie normale suspendue, il n’y a pas beaucoup d’autres options.
Avez-vous fait face à des incompréhensions de la part des clients suite à la suspension de l’ascension de la voie normale ? Si oui, comment se sont-elles manifestées ?
Non. Qu’attendent les clients de la Compagnie des Guides de Chamonix ? Qu’on soit les experts de leur sécurité. Dès lors que sur la base de notre expertise, on leur fait savoir que les conditions ne sont pas garanties, eux, au contraire, trouvent que l’on est tout à fait à notre place d’annuler et de ne pas les laisser y aller. Il n’y a pas d’incompréhension, par contre, il y a quand-même de la déception dans la mesure où ces clients s’entraînent depuis longtemps, qu’ils se sont projetés dans l’ascension.
Quels sont les impacts économiques de cette mesure ?
Suspendre le mont Blanc, ça a des impacts financiers importants, variables en fonction de l’activité des structures. Par exemple, à la Compagnie des Guides, on ne propose pas uniquement le mont Blanc. On a d’autres séjours qui sont maintenus, ce qui nous permet d’absorber ce genre de décisions normales. Ca fait partie du jeu ! Mais ces impact-là sont secondaires car on ne peut pas prendre de décisions sur la base d’un pacte financier mais sur des éléments de sécurité. Avant tout, le travail d’un guide est de ramener ses clients vivants.
Au vu de l’intensification du réchauffement climatique, quel avenir pour la voie normale d’accès au mont Blanc ?
Déjà une modification de la période d'ascension, ce qui est déjà en cours - beaucoup de nos activités en haute montagne sont avancées au mois de juin. Historiquement, et ce il y a encore dix ans en arrière, la haute saison pour l’alpinisme était juillet/août. Aujourd’hui, en 2022, c’est devenu juin/juillet. Compte tenu des effets du réchauffement climatique, une adaptation basée sur l’évolution de la période fonctionne encore. Par contre, ce qui est certain, au vu des évolutions que l’on observe, c’est que dans cinq ans, ça ne va plus suffire. Inexorablement, la période même de la pratique de l’alpinisme va diminuer. C’est inévitable.
Cela va forcément impacter le métier de guide. Comment imaginez-vous cette évolution ?
Au final, le métier de guide sera exercé différemment. À Chamonix, on a encore beaucoup de guides mono-actifs, c’est-à-dire qui vivent à 100% de ça. Selon moi, l’avenir sera de ne plus exclusivement exercer cette profession à l’année. Les guides auront certainement un autre métier qui leur permettra de ne pas faire uniquement guide, puisque leur période d’exercice ne sera pas suffisamment grande pour pouvoir en vivre totalement.
Pensez-vous que l’itinéraire va rouvrir d’ici la fin de l’été ?
C’est une question complexe. Ce qui pose problème actuellement, c’est la chaleur qui pénètre dans le sol et déstabilise les rochers en profondeur. Du coup, même s’il fait déjà un petit peu plus frais, cette déstabilisation est déjà en route. Par conséquent, il va quand-même falloir un changement de temps vraiment marqué pour que la situation puisse évoluer de manière significative, afin que l’ascension puisse reprendre. Tant que l’on aura un temps sec et globalement chaud, ça ne fonctionnera pas. On attend tranquillement, et sereinement, que le temps veuille bien changer, sinon on retournera au mont Blanc en 2023. Ce n’est pas très grave !
Article initialement publié le mercredi 20 juillet 2022, mis à jour le 05 août, puis le 17 août 2022
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