En Californie, des millions de dollars en amandes, noix et pistaches disparaissent. Les agriculteurs sont perplexes, les flics confus et les escrocs s’enrichissent. Notre collaborateur est allé dans la Central Valley pour tenter d’y voir plus clair.
Jeudi 20 juin 2013. A 11 h 22, un semi-remorque Freightliner orange arrive à Crain Walnut Shelling, une grande entreprise familiale de production et transformation de noix située à Los Molinos, en Californie. Le chauffeur se présente comme Alex Hernandez. Il dit appartenir à K and G Transport Services, la société que Crain vient d’engager pour livrer une cargaison de noix à un détaillant canadien situé dans l’Ontario, à quelque 4 000 km de là. Hernandez est arrivé en avance sur le planning prévu, ce qui éveille les soupçons de la directrice de la logistique de Crain. Elle vérifie une nouvelle fois les documents fournis par Hernandez, puis demande aux employés de charger 630 cartons de noix dans le Freightliner. Valeur de la cargaison : 75 200 euros.
À 12 h 06, Hernandez quitte Los Molinos et descend la Central Valley jusqu’au comté de Glennvers, où il récupère un deuxième lot de noix destiné à l’entreprise de l’Ontario, chez un transformateur de fruits à coque. Le lundi 24 juin 2013, aucun des deux lots n’était arrivé au Canada. Un employé de la société d’affrètement qui avait organisé le transport essaya de joindre K and G plusieurs fois sans succès. Le 27 juin, Chad Parker, l’adjoint au shérif chargé des délits agricoles dans le comté de Tehama, ouvrait une enquête.
Le directeur financier de Crain a ensuite montré à Chad Parker une photographie prise le 20 juin dans leurs locaux et lui a communiqué le numéro de plaque du Freightliner, ainsi qu’une photocopie du permis de conduire d’Hernandez. Ces informations n’ont pas tellement fait avancer l’enquête : la plaque appartenait à un autre modèle de camion et le numéro de permis à une femme de 30 ans.
Des vols d’un autre niveau
Plus tard, Chad Parker devait découvrir que le numéro de portable inscrit par Hernandez sur les documents de transport correspondait à un mobile prépayé avec l’indicatif régional de Miami. Activé pour la première fois deux jours avant le retrait des marchandises, il avait été désactivé le 29 juin… Comme il n’est pas si facile que ça de faire disparaître un poids lourd, Chad Parker a envisagé de lancer un avis de recherche pour le Freightliner. Mais il s’était écoulé plus d’une semaine depuis le vol et il a conclu que le véhicule avait certainement disparu de la circulation.
Les petits vols de fruits à coque sont relativement fréquents dans la région centrale de la Californie. Plusieurs comtés en interdisent même la vente avant la fin de la récolte dans le but de décourager les ventes sur le marché noir. Mais Parker était persuadé que le vol de Crain, ainsi que deux précédents, intervenus en 2011 et 2012, appartenaient à une autre catégorie.
Ceux qui les avaient commis semblaient calés en logistique, usurpation d’identité et sécurité informatique. Les deux premiers cas ne lui avaient laissé que peu d’indices à suivre, et il n’était pas très optimiste pour le troisième. Il avoue s’être trouvé dans une drôle de situation : « Je devais rédiger un rapport qui disait juste que quelqu’un s’était pointé dans un camion avec une plaque d’immatriculation qui n’existe pas, pour disparaître ensuite sans laisser de traces. »

Rich Paloma est un policier reconverti dans le journalisme qui écrit pour le Oakdale Leader, un hebdomadaire basé à quelques heures de route au sud du comté de Tehama. Au moment où le vol de juin 2013 était commis, il s’intéressait déjà aux vols de noix à grande échelle. Il avait enquêté sur une demi-douzaine de casses l’année précédente, d’une valeur de plus d’un million d’euros. À l’automne 2013, il publiait un article où il émettait l’hypothèse que ces vols étaient connectés. « Quand on se penche sur la logistique nécessaire pour réussir ce genre de coup, tous les indices pointent vers une bande organisée, explique-t-il. Quand on vole 168 tonnes d’amandes, on ne les écoule pas à la sauvette sur le bord de la route. »
9 millions d’euros dans la nature
Ces dernières années, le vol de fruits secs a pris une telle ampleur que c’est devenu un problème à l’échelle de la Californie. Depuis 2013, plus de 35 chargements — 9 millions d’euros en tout — ont disparu. Le nombre et le style des casses — efficace et professionnel, comme si les personnages d’Ocean’s Eleven avaient pris leurs quartiers dans la Central Valley — ont attiré l’attention du FBI et suscité la création d’une unité spéciale régionale.
Pourquoi voler des fruits secs ? Parce qu’ils rapportent beaucoup. En 2014, l’American Pistachio Growers Association – une association de producteurs — déclarait des ventes de plus de 1,4 milliard d’euros pour l’ensemble de l’industrie. L’organisation avait signé à l’époque des contrats avec des sportifs de haut niveau pour qu’ils officient comme ambassadeurs de la marque — le cycliste britannique Mark Cavendish, le snowboardeur Jeremy Jones et les sélections nationales US de water-polo. La Californie est le plus grand producteur mondial d’amandes et le deuxième de pistaches et de noix.
“On a filé un demi-million de dollars à des voyous”
La Horizon Nut Company se trouve à trois heures au nord de Los Angeles, dans le comté de Tulare. En novembre 2015, Horizon a perdu un chargement de pistaches d’une valeur de 400 000 euros. Kirk Squire, son directeur des relations avec les producteurs, explique que ce vol était une source d’embarras pour l’entreprise : « Mettez-vous à notre place, on a filé comme ça, à des voyous, un demi-million de dollars. »
L’usine Horizon est pourtant bien protégée : l’enceinte est entourée d’une haute clôture surmontée de barbelés, on doit présenter une pièce d’identité à l’entrée et les visiteurs sont toujours accompagnés par un membre du personnel. Dans l’atelier de transformation, on longe de grands empilements de bacs de pistaches – 900 kg chacun – et des trieuses à laser et rayons X. Il y a aussi un entrepôt réfrigéré, où les fruits, une fois décortiqués, sont conservés avant traitement. Les pistaches qui ont disparu en 2015, approchaient les 34 euros le kilo.
Quelques heures après le vol, un employé d’Horizon s’était aperçu que les documents fournis par le chauffeur n’étaient pas en règle. Quand ce dernier a été retrouvé par les forces de l’ordre, il avait déjà effectué la livraison et il semblait ignorer qu’il avait été impliqué dans un crime. Les voleurs l’avaient probablement leurré pour qu’il livre la cargaison, puis se sont dépêchés de la déplacer. Les fruits n’ont jamais été retrouvés.
La “Nut Theft Task Force”
Dans le comté de Tulare, le dossier des fruits secs dérobés a été confié au shérif Mike Boudreaux. En 2015, il a été confronté à une escalade des vols chez des transformateurs locaux, dont Horizon : six cargaisons dans l’année pour une valeur totale de 1,6 million de dollars. Conscient de la menace que cela représente pour l’économie du comté, Boudreaux a affecté une demi-douzaine de détectives à une nouvelle unité, la Nut Theft Task Force – la “Brigade contre le vol de fruits à coque”.
Outside a pu rencontrer la quasi-totalité de ses membres à une conférence pour transformateurs de fruits secs tenue à Modesto en 2016 : des hommes en jeans et bottes de cow-boy, au visage grave et aux torses comme des tonneaux sous leurs chemises blanches. On aurait dit qu’ils étaient passés directement de la récolte du foin à la lutte contre le crime organisé. M. Boudreaux a expliqué à l’assemblée que les délits autour des fruits secs étaient devenus sa priorité majeure, devant ceux liés aux drogues et promis une investigation poussée. Peu après le début de la conférence, un transformateur de Tulare a été victime d’un vol. Les hommes de Boudreaux se sont aussitôt excusés et ont lancé une enquête sur-le-champ.
Au cours de la conférence, Scott Cornell, qui dirige le département « Transports » pour une compagnie d’assurance et collabore au quotidien avec des experts chargés d’établir des fraudes liées au vol de marchandises, a rappelé que la nourriture et les boissons devançaient depuis 2010 les objets électroniques dans la catégorie des marchandises les plus volées. « On dirait que les voyous se sont rendu compte que la nourriture présente pas mal d’avantages. Pas de numéro de série. On ne peut pas les traquer sur Internet. Les preuves sont mangées. »
La peur d’être ridicule
La nourriture est la cible la plus facile dans un océan de cibles faciles… Un détective privé et propriétaire d’une société de transports californienne, Sam Wadhwani, explique qu’il a enquêté sur des vols de pneus, de consoles de jeux, d’iPhones, de matériel informatique destiné à l’armée, mais aussi de laits infantiles, ou encore de tampons !
D’après lui, il est très simple de prétendre avoir une entreprise de transport et tout autant d’en créer une fausse. Dans l’industrie du transport américaine, les seuls censés vérifier les routiers sont les affréteurs – ces compagnies dont le but est de trouver le meilleur transporteur pour les frets de ses clients. Il y a plusieurs années, M. Wadhwani s’est penché sur les pratiques de contrôle d’une importante agence et a voulu connaître le processus dans le détail. L’employé qui lui a repondu a été on ne peut plus franc : « On demande au transporteur d’envoyer les documents par fax, on les récupère et on les classe directement. On ne les lit pas, même pas en diagonale. »
La situation est rendue plus complexe encore parce que de nombreux transformateurs préfèrent ne pas porter plainte, par crainte d’entacher leur image et donc de nuire à leurs affaires. On peut comprendre qu’on ne veuille pas être le sujet de plaisanteries à la noix dans le secteur des fruits à coque. Squire, de la Horizon Nut Company, m’a confié que l’un de ses fournisseurs, ne voulant pas éventer les vols, avait préféré cacher des traceurs GPS dans les frets plutôt que d’appeler la police. Les criminels se sont tout de même emparés de deux convois.
Le vol de juin 2013
Plus Chad Parker travaillait sur K and G Transport, plus il se persuadait que le vol de Crain faisait partie d’un plan plus large. L’étude du serveur de messagerie du transporteur a révélé que quelqu’un de l’extérieur y accédait à partir d’ordinateurs publics de bibliothèques et cybercafés de la région de Los Angeles.
Parker a trouvé le premier indice vraiment valable lorsqu’il a découvert que Hernandez avait commis une erreur : ce 20 juin 2013, les employés de Crain lui ont demandé de donner ses empreintes digitales et il a accepté. Parker n’en est pas revenu lorsque la base de données du département de la Justice de Californie a identifié l’empreinte : Hernandez était en fait Marco Alberto Garcia, un détenu en liberté conditionnelle qui avait récemment purgé une peine dans la prison du comté de Los Angeles. Parker a demandé la réquisition des fadettes de Garcia afin d’avoir accès à ses contacts, qui étaient apparemment nombreux à vivre et travailler autour de Los Angeles.
Lors de son interrogatoire, cependant, Garcia a refusé de répondre à la moindre question et Parker n’avait pas grand espoir d’avancer sur l’affaire. « La piste s’est refroidie assez vite », se rappelle-t-il. Pour l’aider à tirer le meilleur parti des contacts de Garcia, Parker a fait appel à Marc Zavala, un détective de la police de L.A. réputé être le meilleur enquêteur de l’État sur les vols de marchandises. “Les voleurs savent que les sanctions pour ce type de vol sont insignifiantes. Ce sont des peines d’emprisonnement très courtes”, explique Marc Zavala à Outside. Cela se compte en semaines ou, tout au plus, en mois”.
La combine des “collectes fictives”
Par le biais de Marc Zavala, qui l’avait arrêté il y a quelques années, nous avons pu contacter et rencontrer un routier qu’on appellera “Andrei”. Petite cinquantaine et petite taille, il porte une casquette de baseball, un short, des sandales et une chemise ouverte sur son ventre. D’origine arménienne, il vivait en République de Géorgie avant d’émigrer à Los Angeles en 1995, où il travaillait occasionnellement mais de façon légale pour une petite entreprise de transport.
En 2011, à court d’argent, Andrei a demandé de l’aide à un ami qui travaillait dans le secteur des transports. Ce dernier avait accès aux bases de données des instances officielles de régulation du transport routier et donc aux numéros de licences qu’ils accordent. “On va mettre ces vignettes sur le camion parce que cette entreprise est bien connue” a-t-il dit à Andrei. Il lui a aussi procuré un faux permis de conduire et un véhicule et l’a envoyé récupérer un chargement de Budweiser.

Cette première mission réussie, il lui a ensuite fait voler un camion plein de cosmétiques. Les enquêteurs appellent cette combine des “collectes fictives”, et c’est une variation du stratagème mis en place pour les vols chez Crain et Horizon. Le principe est de convaincre les victimes qu’elles travaillent avec des transporteurs authentiques – soit en créant une fausse entreprise, soit en falsifiant les documents d’une entreprise réelle. Zavala a arrêté Andrei au moment où il déchargeait les cosmétiques de son deuxième trajet, puis a pu établir sa participation à un vol d’amandes en 2011 à Madera, Californie, chez le transformateur Going Nuts.
Andrei dit avoir récupéré cette cargaison d’amandes en sous-traitance lorsqu’il traversait le nord de la Californie, de retour à Los Angeles. Il l’a acheminée jusqu’à un entrepôt, où deux hommes – dont l’un à l’accent israélien – l’ont payé 530 euros en liquide. L’entreprise de destination ne les a jamais reçues. Pour Marc Zavala, elles ont fini au Mexique.
Des routiers de bonne foi
L’avocat d’Andrei lui a conseillé de plaider coupable. Il a passé moins d’un mois en prison et à sa sortie il a continué à travailler comme chauffeur. Andrei reconnaît avoir participé en connaissance de cause aux vols de la Budweiser et des produits de beauté, mais jure que, pour les amandes, il n’était pas au courant.
Il ne serait pas le seul. Il semble que certains conducteurs ignorent qu’ils œuvrent pour le compte de criminels. Kirk Squire d’Horizon est persuadé que le routier qui a récupéré les pistaches chez eux était de bonne foi. D’après son expérience, « il s’agit toujours d’un chauffeur sous-traitant qui ne sait pas dans quoi il trempe ». Ces chauffeurs complices à leur insu compliquent davantage la tâche de la police pour retracer et relier les différents vols.
Sur le quai de chargement où se trouve son camion alors que nous parlons, Andrei fait remarquer à quel point il serait facile de perpétrer un vol : « Pas de vigiles, pas de caméras. Personne. C’est simple, vous avez votre véhicule, vous pouvez changer la plaque, le numéro de carte et de patente de transport, votre nom ». Interrogé sur la possibilité que les hommes qui l’avaient embauché fassent partie d’une organisation plus vaste, il a répondu : « À mon avis ? Oui. »
La mafia impliquée
Certaines sources policières citent l’Armenian Power, une bande organisée proche d’une mafia russe qui agit dans la région de Los Angeles, comme le principal suspect pour la plupart de ces vols. L’Armenian Power a commencé à sévir dans les années 1980 et 1990 dans le nord de Los Angeles. Bien avant de jeter son dévolu sur les fruits à coque, l’Armenian Power a empoché des dizaines de millions de dollars par le biais de fraudes médicales et à la carte bancaire. En 2010, des douzaines de personnes liées au gang ont été condamnées dans une affaire d’escroquerie à l’assurance-maladie impliquant plus de 160 millions de dollars de remboursements frauduleux. Si le FBI a refusé de commenter l’affaire des vols de fruits à coques, il a néanmoins confirmé l’année dernière au Los Angeles Times qu’une enquête était en cours.
La participation du FBI dans une affaire a des avantages et des inconvénients. D’un côté, il y a plus de moyens humains, financiers et technologiques mis au service de l’enquête, mais de l’autre, ce type de vol n’est pas la priorité des procureurs fédéraux, qui préfèrent construire leurs dossiers autour d’accusations de racket ou de grand banditisme. Ils préfèrent casser l’organisation d’abord, les noix ensuite, pour ainsi dire.
Entre-temps, les disparitions continuent. « Il y a toujours des vols, déplore Chad Parker. Dans le comté de Tulare, dans le comté de Fresno, dans le comté de San Joaquin… Ils sont très probablement commis par ces mêmes personnes ou par leurs associés. Ça ne s’arrête pas. C’est frustrant. »
Après le coup de juin 2013, l’adjoint au shérif a commencé à former les transformateurs du comté de Tehama aux précautions de sécurité de base, et, depuis 2013, il n’y a pas eu de collectes fictives, alors qu’ailleurs en Californie, les problèmes se multipliaient. « Le but de ce type d’investigations est de capturer les plus gros bonnets, explique-t-il. Ici, on est remonté jusqu’aux plus gros poissons et on les a identifiés. » Le plus dur, c’est de les attraper.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
