Le chemin de croix pour atteindre la ligne de départ de l'UTMB implique-t-il forcément une forme d'ascétisme ? On serait tenté de dire oui au vu des sacrifices que les ultra-traileurs sont prêts à assumer pour atteindre leur objectif. Et ce, quel que soit leur niveau. Mais jusqu'où sont-ils prêts à aller ? De quels sacrifices parle-t-on ? Quels sont les impacts sur leurs relations familiales et amicales ? Sur leur santé mentale ? Pour le savoir, nous avons recueilli les témoignages de Philippe Tran, dernier finisher de l’UTMB l’an passé, engagé sur la TDS (148 km ; 9300 D+) la semaine prochaine, de Roxana et Radu, derniers finishers de l’UTMB en 2022, en route pour la PTL (300 km ; 25 000 D+) en 2025. Ainsi que d'Éric Lacroix, entraîneur et préparateur mental bien connu dans le monde de l'ultra-trail.
Que l’on soit un fervent adepte de l’UTMB ou non, on ne peut pas rester insensible face à la ferveur que dégage la grande messe de l'ultra-trail. Que vous soyez coureur ou non, vous serez forcément à un moment ou un autre rattrapé par l'émotion. L'atmosphère qui s'y dégage, la voix solennelle de Ludovic Collet, speaker officiel de la course ou la musique « Conquest of Paradise » de Vangelis ont arraché plus d'une larme aux visages présents à Chamonix la dernière semaine d'août. Toute une série de rituels savamment orchestrés fait monter la pression jusqu'au vendredi 18h. L'heure où seront lâchés plus de deux mille coureurs, enfin libérés après des mois d’attente et de préparation. Place à leur UTMB !
La grande majorité sont des amateurs. Tous ont dû faire entrer religieusement l’ultra-trail dans une vie déjà bien remplie. Avec plus ou moins de succès. En poussant très souvent quelques meubles. Non sans faire de dégâts autour d’eux, parfois. Le jeu en vaut la chandelle, disent-ils. Car l’UTMB, c’est pour eux un projet de vie, une quête d’épanouissement, de dépassement de soi. Une épreuve à ne pas sous-estimer – on parle tout de même de 170 kilomètres et 10 000 mètres de dénivelé positif à réaliser en montagne en moins de 46 heures. Ça vaut bien quelques sacrifices et quelques centaines d'heures d'entraînement !
Vu de l’extérieur, certains peuvent de se demander pourquoi dédier autant d'importance un loisir ? À quoi bon sacrifier de précieux moment passées entre amis ou en famille pour quelques secondes de bonheur une fois la ligne passée ? Pour les comprendre, nous avons mené l'enquête auprès d'amateurs profondément investis. Comment vivent-ils cette aventure au quotidien et quelles conséquences ont leurs choix sur leur entourage ? Des témoignages complétés par l'analyse d'Éric Lacroix, entraîneur et préparateur mental qui accompagne des athlètes de tous niveaux.

L’entraînement pour l’ultra, une vie de sacrifices ?
« Mais pourquoi tu t’entraînes autant ? Tu n’aurais pas envie de sortir avec nous au bar ? De faire autre chose que du trail pendant tes vacances ? D’être présent au repas de famille le dimanche midi plutôt que d’être encore sur les sentiers ? ». Roxana, adepte de l'ultra-distance aux côtés de Radu, son meilleur ami, avec qui elle avait bouclé l'UTMB en 2022, entend très souvent ces remarques. Son entourage ne comprend pas pourquoi elle s’inflige autant de kilomètres, d'heures d'entraînement. Pourquoi elle fait autant de sacrifices. Un terme sur lequel l’ultra-traileuse tient absolument à revenir : « Ce ne sont pas des sacrifices. Puisque personne ne m’a forcée. Les traileurs font des efforts, pas des sacrifices. Parce que l’on aime ça. Ça nous donne beaucoup d’énergie, de bonheur et un très fort sentiment d’accomplissement. Mais si vous posez la même question à mes parents, la réponse ne sera pas la même. Car d’après eux, je sacrifie mon temps libre, et mes vacances pour l’ultra-trail. Je ne vois pas les choses de la même façon ».
Même son de cloche du côté de Radu, avec qui elle s’entraîne tous les matins avant d’aller travailler (avec un réveil à 3h30 du matin !) : « Bien-sûr que parfois c’est difficile. Mais ce n’est en aucun cas des sacrifices. Il faut vivre une arrivée de l’UTMB ou d’un autre ultra, pour comprendre je pense. Et peu importe que l’on finisse dernier ».
« Dès l’instant où l’on parle de sacrifices, on parle de choses un peu négatives d’un point de vue mental » souligne Eric Lacroix, entraîneur et préparateur mental. « Ça veut dire finalement que l’on prend un loisir comme une contrainte. Mais il ne faut pas oublier que la pratique de la course à pied reste un loisir, quelque chose qui sort du contexte du travail. De son contexte sociologique aussi. On va aller s’évader, chercher du plaisir. Courir l’UTMB, c’est un choix. On choisit de le faire. Ou de ne pas le faire. Il y a une question de consentement en amont. On projette différemment quand quelque chose est consenti ».
« On a perdu beaucoup d’amis »
Et une fois que l’on a choisi de dédier du temps à sa préparation pour l’UTMB, un investissement plus ou moins conséquent que l’on veuille finir, aller chercher un classement ou viser les premières places, reste à caler les entraînements dans une vie la plupart du temps déjà bien remplie, entre travail, vie de famille et amis. Roxana et Radu ont su faire de la place pour l’entraînement dans leur quotidien. Résultat : un emploi du temps (très) chargé. « On se réveille à 3h30 du matin pour aller courir ensemble entre 20 et 25 kilomètres, ça dépend des jours » explique la traileuse. « On travaille jusqu’à 18 heures. Et ensuite, on enchaîne sur la salle de fitness le soir – où l’on y donne des cours. Cette période intense ne dure pas toute l’année, mais environ cinq mois avant une grosse échéance ».
Et au vu de telles journées, il n’y a guère de place pour une vie sociale. « On ne va pas aux soirées entre amis, pas au cinéma, pas aux concerts. Parce que l’on n’a tout simplement pas le temps. Mais c’est notre choix » souligne Roxana. « La plupart des gens autour de nous ne comprennent pas. On a perdu beaucoup d’amis. Ce n’est pas à cause l’UTMB, mais de la vie que l’on a choisi de mener ». Un point qu’appuie Radu : « Quand on regarde mes statistiques, je me suis entraîné plus de 600 heures l’année dernière. Ce qui fait un total d’un mois 24h/24h. Je ne regrette rien. J’aime ce que je fais. Les vrais amis me comprennent. Ca m’a permis de faire le tri ».
Ce qui n’est pas le cas de Philippe, finisheur l’an passé, qui affirme ne pas faire preuve d’un « très grand sérieux dans sa préparation ». Lui qui occupe la plupart de ses journées en tant que médecin généraliste (à raison de 70 heures par semaine) court une fois par semaine le dimanche. Il a tout de même participé à quelques courses de 80 kilomètres en guise de préparation à son UTMB qu'il a bouclé en septembre dernier. Cet acharné de travail voit le trail davantage comme un moyen de se régénérer mentalement après une longue semaine de travail.

« L’ultra-trail au quotidien, ça ne s’arrête pas dès que l’entraînement est terminé »
Et s’il n’a pas une préparation des plus idéales, Philippe ne prend pas l’UTMB à la légère pour autant. « C’est bien simple, les deux-trois mois avant la course, on ne pense qu’à ça » nous explique-t-il. « Ne rien oublier, gérer les barrières horaires, faire abstraction de la douleur, adopter des pensées positives […] On pense ultra-trail tous les jours. J’ai lu un super livre de Guillaume Millet [« Réussir son UTMB », ndlr] à ce sujet, ça m’a beaucoup aidé ». « C’est une bonne leçon sur le côté de la motivation » note Eric Lacroix à qui l’on a parlé de Philippe. « Mentalement, le cerveau se prépare à concentrer l’énergie pour le jour J. Ce que tout le monde ne fait pas. Car on peut avoir tendance à papillonner. Mais à un moment donné, il faut vraiment être concentré sur l’objectif. Et se positionner de telle manière que notre énergie va être là-dessus. Voilà ce que m’ont appris les athlètes que j’entraîne, aussi bien d’un point de vue élite que récréatifs ».
« L’ultra-trail au quotidien, ça ne s’arrête pas dès que l’entraînement est terminé » appuie Roxana. « On écoute toujours des podcasts, on regarde toujours des films sur le sujet. Disons que l’on essaie de rester connectés à notre objectif aussi bien physiquement que mentalement. On fait nos devoirs en quelque sorte ! »
« Je n’ai pas besoin d’expliquer pourquoi je fais cela, ils comprennent »
Dédier une grande partie de sa vie à l’entraînement pour l’ultra-trail peut susciter grand nombre d’incompréhensions de la part de l’entourage qui ne comprend pourquoi l’athlète va refuser des sorties entre amis et consacrer grand nombre de ses week-ends et vacances aux sentiers. La solution de Philippe (qui fait extrêmement attention à son hygiène de vie) ? Avoir un entourage qui respire la course à pied. « Je m’entoure de personnes qui font la même chose, c’est une forme d’émulation finalement » explique-t-il.
Car sa compagne, aussi bien que ses enfants, ont aussi des chaussures de running au pied. Et s’ils n’ont pas le même niveau, peu importe. Car finalement « tout le monde est dedans. Ils savent ce que ça demande. Et ce que ça apporte. Je n’ai pas besoin d’expliquer pourquoi je fais cela, ils comprennent » détaille Philippe. « Ma femme a participé au marathon de Paris il y a quelques années. Le passage de la ligne de la ligne d’arrivée a été une révélation pour elle. Ce perçu, cette sensation, elle la garde en elle depuis ».
Le contexte de Philippe est donc favorable à la performance. Ce qui n’est pas le cas de tout le monde. « Je fais le suivi mental de bons athlètes, qui font aux alentours des 30 heures à l’UTMB, pour qui la femme ou l’homme au foyer n’est pas forcément à même de tout comprendre. C’est parfois compliqué en termes d’organisation, notamment quand il y a des enfants, pour la personne de pouvoir s’entraîner, et de justifier pourquoi elle fait cela ».

« Plus jamais tu finis dans cet état ! »
Seule incompréhension de la part de l'entourage de Philippe et de sa compagne notamment : son côté jusqu’au-boutiste. Son truc à lui ? Finir coûte que coûte. On l’a bien vu sur l’UTMB l’année dernière, course qu’il a finie totalement courbé, avec une déchirure du muscle oblique… traînée pendant les 40 derniers kilomètres. « Ce n’était pas grave, ça faisait juste mal. Pour moi, la blessure, ça fait partie du jeu » relativise-t-il. « Ma femme n’était pas du même avis… ‘Plus jamais ça’ m’a-t-elle dit. Dans le sens où plus jamais je finis dans cet état ».
Une remarque que l’on peut entièrement comprendre au regard de l’arrivée de Philippe dimanche 3 septembre 2023, extrêmement courbé et semblant souffrir le martyre. « L’ultra trail est vraiment une discipline très particulière, dans le sens où s’inscrit pour autre chose. On va quand-même chercher une aventure pour soi, une exploration mentale et une expérience corporelle. À tous les niveaux de pratique » nous explique Eric Lacroix. « Chaque course est différente. L’important, c’est de savoir comment on va s’y adapter. De déterminer en amont des échelles de fatigue et de douleur allant de 1 à 10. Et de se fixer ses propres limites. De se dire : ‘Je suis à 5 sur 10, ok, je peux continuer’. Et on est tous différents face à cela. Je pense qu’il faut s’inscrire avec cette connaissance. L’ultra, ce n’est pas qu’une performance, avec une place et un chrono ».
Ce qui n’est pas sans susciter grand nombre de questionnements. « Ma mère ne cesse de penser que je vais risquer ma vie dès que je m’aligne sur un ultra ! » confie Roxana. « Le trail est de plus en plus populaire. Mais quand on vient à parler de longue distance, c’est là que l’on fait face au plus d’incompréhensions. Plus on allonge la distance, plus c’est difficile d’expliquer pourquoi on fait cela, pourquoi on aime à quel point passer du temps en montagne, augmenter les distances, repousser nos limites. Même moi, je ne comprends pas très bien. Je crois c’est une forme de drogue finalement ».
Tous accros à l’ultra-trail ?
Impossible de ne pas rebondir quand Roxana associe l’ultra à de la « drogue ». Sa pratique de l’activité physique relèverait-elle de l’addiction ? En va-t-il de même de tous ces coureurs adeptes des 100 miles et d'épreuves de plus en plus longues et extrêmes ?
« On a tous des addictions. Certaines sont plus socialement acceptables que d’autres, c’est tout » tempère la traileuse. « Notre mode de vie peut-être simplement un peu moins mis en avant que celui des gens qui consomment de l'alcool et des cigarettes. Mais il ne doit pas être décrié pour autant. Nous, ce que l’on aime, c’est voir jusqu’où l’on peut aller et sentir des émotions de plus en plus fortes. Il est là notre équilibre. […] J’aime courir, j’aime être dehors, regarder la nature, le moindre sommet, la moindre fleur. L’idée, ça reste quand-même d’être en bonne santé ! »
Un avis que partage Radu. « Oui, c’est de la drogue. Parce que l’on va avoir des pics de dopamine et de sérotonine. Car à vrai dire, je déteste courir. Disons que je déteste la souffrance que cela provoque. Mais j’adore tellement le sentiment que je ressens après. Je me sens bien ».
Et quand on se réfère à Eric Lacroix qui a dans sa besace un diplôme universitaire d’addictologie, en autres, on comprend très vite le domaine d’addiction à l’exercice physique est bien plus complexe qu’on peut peut-être le croire au premier abord. Il préfère d’ailleurs le terme « conduites addictives » à celui d’« addictions ».
« L’addiction, c’est une maladie grave qui touche entre 1 et 3% de la population de coureurs à pied » explique-t-il. « C’est un peu plus pour les conduites addictives qui vont avoir des répercussions sur la santé mentale, faire que les gens s’enferment, qu’ils ne vont plus assumer un plaisir mais vont assumer une souffrance. On les identifie en fonction de trois critères, avec la règle dite des ‘3 C’. Un effet Compulsif de la pratique, ou du produit, d’abord. Un manque de Contrôle. Et des Conséquences sur l’entourage ou sur soi-même. À titre d’exemple, quelqu’un qui va beaucoup fumer, on va lui demander, à quelle heure est sa première cigarette, s’il va ensuite en fumer beaucoup. Ce qui va avoir des conséquences sur sa santé et sur son budget. […] À un moment donné, une question se pose : ‘Est-ce que j’ai le contrôle sur mon entraînement ? Est-ce que ça me manque quand je ne cours pas ? Que ce passe-t-il si j’arrête un à deux jours ? Est-ce qu’on me dit que je suis jamais là, que je ne fais jamais les tâches ménagères ? Comment ça se passe au boulot ? Est-ce que j’assume toujours mon job à côté ?’ »
Tout cela est finalement propre à chacun, et ne dépend pas forcément du volume d’entraînement de la personne, tient à préciser Eric Lacroix. Car selon lui, tomber dans les conduites addictives dépend de la « vulnérabilité de la personne ». « Certaines sont plus vulnérables que d’autres. À savoir que dès l’instant où l’on est addict au produit, on peut aussi l’être au comportement. Cela dépend aussi des traumas et des micros traumas que l’on a pu vivre dans sa jeunesse ».

Les 5 conseils d’Éric Lacroix pour que votre préparation pour l’UTMB fasse le moins de dégâts possible dans votre vie sociale et familiale
1. Discuter de ses objectifs avec ses proches. Que l’on veuille faire l’UTMB, le Grand Raid ou des grandes courses dans l’année, il faut prendre conscience qu’à un moment donné, ça va être un projet collectif. Quand il y est partagé, il est mieux consenti.
2. Individualiser un planning en fonction de ses contraintes personnelles et professionnelles.
3. Savoir pourquoi on s’engage dans une telle préparation, pourquoi on s’investit autant dans une pratique qui relève du loisir.
4. Construire une personnalité d’athlète. C’est ça qui est intéressant. On est téléguidé sinon. J’essaie d’expliquer aux personnes que je suis qu’être autonome, c’est avant tout être bien accompagné. De personnes. De lectures aussi. La solution pour moi, elle est là, lire. Pour redevenir acteur de sa pratique, de se faire son propre avis.
5. « Bienveillance rime avec exigence ». Il y a une polarité entre les deux. Pourquoi l’exigence n’irait pas avec la bienveillance ? L’ultra permet de se projeter à devenir de meilleures personnes. Et c’est bien. Sinon, pourquoi on ferait de l’ultra ?
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