Des stations qui ferment des Pyrénées aux Alpes. Des skieurs dans le flou total à quelques jours du début des vacances. L’hiver 2024 va-t-il être un mauvais remake de celui, désastreux, que nous avons déjà connu l’année dernière ? Réponse de Simon Welfringer, athlète et également prévisionniste chez Météo France, interviewé ce matin.

Tu es en route vers l’Alpe d’Huez où tu vas faire une opération de carottage, quelle est l’humeur au pied des pistes ?
Dans les Alpes, pour les grosses stations d’altitude, ça va. Mais pour les stations intermédiaires, comme en Chartreuse par exemple, c’est compliqué. Elles voient les vacances arriver, alors qu’elles ont déjà fait un très mauvais début de saison. La plupart de ces stations ont déjà fermé il y a quelques semaines et il n’y a pas de nouvelle chutes qui arrivent. Alors elles sont assez inquiètes. Et encore, elles ne sont pas dans les Pyrénées…
En fait ce qu’on nous demande aujourd’hui à nous les météorologues, ce n’est plus de savoir quand il va neiger, mais quand les stations vont pouvoir faire de la neige de culture ! Si le matin le ciel est bien dégagé et qu’on voit l’isotherme 0°C qui descend un peu, on les prévient qu’il va y avoir un créneau pour enclencher les canons. Pour nous, c’est assez étrange comme démarche, car au départ, on est plus là pour prévoir les perturbations. Et même d’un point de vue éthique...
Comment en est-on arrivé là cet hiver ?
Ce qui a été assez marquant, tout au long de l’hiver, c’est la variation des masses d’air. En l’espace de quelques jours seulement, tu vas voir une masse d’air très froide à laquelle va succéder une masse très douce. Au début du mois de janvier, par exemple, on a vu arriver une masse d’air très froid de l’Europe de l’Est. Elle est restée quelques journée sur la France, mais des masses d’air douce sont arrivées juste après. Or en général, c’est plus sur une échelle de dix à quinze jours qu’on observe ce phénomène. Aujourd’hui, ça a lieu en trois à quatre journée. Ce yoyo est beaucoup plus rapide qu’avant.
Cela conduit à des dérèglements au niveau de la qualité de la neige. Au lieu de tomber froide, poudreuse et de le rester jusqu’à une dizaine de jours ( les hivers classiques qu’on avait il y a une dizaine d’années ), la neige va tomber déjà humide, donc pas spécialement poudreuse. Elle ne va pas forcément coller à l’ancien manteau neigeux et ça va faire ressortir des surfaces de neige très dures et verglacées. Au final, elle ne va rester agréable à skier que pendant très peu de temps. C’est un phénomène qui est bien plus important chaque année, et bien sûr un facteur d’accidents. Tous les créneaux de bons skis vont donc être réduits. En revanche le manteau neigeux est stable, tassé, il ne bouge pas, le risque d’avalanches est faible.
2023 avait déjà été insuffisant au niveau de l’enneigement, est-ce qu’on vit le même scénario ?
C’est encore plus marquant cette année. Encore plus doux et encore plus sec que l’année dernière. On est en train de rebattre les records qu’on avait battus en 2023.
Certains météorologues annoncent un retour du froid autour du 9-10 février, qu’en penses-tu ?
Toutes les prévisions au-delà d’une semaine sont à prendre avec des pincettes en ce moment. C’est devenu très incertain. Il y a quelques année encore, les modèles étaient plus efficaces, mais de nos jours, au-delà d’une semaine il y a pas mal d’instabilité, surtout quand on traverse des périodes assez particulières, comme maintenant au point de vue température et sécheresse. Les modèles météo sont un peu perdus et ne savent plus trop sur quel pied danser car ils se basent sur le passé, sur 40 ans d’historique. Et ils n’ont jamais eu l’expérience d’hivers aussi doux et secs.
Alors oui, il y a un signal qui dit que à partir de vendredi prochain on passerait sur un type de temps un peu plus perturbé et plus froid, mais on est aussi sur une échelle de temps qui ne nous permet pas de dire que le degré de certitude est élevé.
Quelle est ta visibilité en matière de prévision en étant très objectif et prudent ?
Pour faire de la météo, juste et claire, au-delà de J+4, ça commence à être compliqué. Mais ça va dépendre du type de temps, si on est sur un temps anti cyclonique et stable, ça va forcément être plus facile à prévoir que s’il y a des perturbations. Mais c’est vrai que les incertitudes sont bien plus importantes qu’à une certaine époque.
Dès lors comment travaillent les météorologues ? Développent-ils de nouveaux outils ?
Je ne suis pas expert en conception des modèles, mais dans le traitement des données afin de rédiger des bulletins, mais l’idée à terme serait de réadapter l’historique sur lequel les modèles météo se basent. Parmi les quarante années passées, on n’en sélectionnerait qu’une partie pour éviter de se baser sur un climat qui n’est pas le climat actuel.
Les modèles évoluent tous les jours. C’est un des principaux sujets de la recherche en météorologie, il a beaucoup de gens qui travaillent dessus. On avance, pas à pas, mais on tâtonne et ça reste encore assez expérimental.
Quelles sont tes projections à 4 jours ?
Jusqu’à vendredi prochain il ne se passe quasiment rien, on reste sur un temps doux et sec comme celui qu’on a vécu jusque-là. Après, il semble qu’aux alentours de jeudi-vendredi prochain, on a le retour du courant océanique perturbé, avec de nouvelles perturbations qui devraient s’enchainer et une masse d’air qui devrait se rafraichir. Le côté perturbé de l’épisode paraît assez certain, mais la baisse des températures est encore très dure à dire.
Tu es donc d’un optimisme très mesuré par rapport à ce qu’on entend dire actuellement
Ce qu’on lit ici et là accentue les phénomènes extrêmes. Et les vacances arrivent, il y a plein de stations qui ont envie de voir qu’il va neiger… et il y a des sites météos qui sont des publicités à part entière.
Pour comprendre la météo, il faut savoir que les indicateurs tels que l’isotherme zéro ont du sens, mais que cela nécessite une réflexion, il ne faut pas le prendre au pied de la lettre. Si on veut utiliser ce genre de paramètre, mais il faut s’informer, utiliser par exemple, le bulletin de risques avalanche qui te propose un historique de tous les paramètres. Il faut prendre le temps de le lire. Il compte une partie sur les avalanches, mais aussi toute une partie météorologique qui est très complète. On peut ainsi se faire une expérience de la prévision météo.
Tu es essentiellement focalisé sur les Alpes Nord et Sud, de Chamonix à Briançon, mais on voit que dans les Pyrénées, la situation est pire encore, catastrophique. Certains disent que la saison est morte…
C’est dur à dire, jusqu’à fin février il peut toujours se passer des choses. Mais dans tous les cas se sera une saison critique.
L’année dernière on a connu une deuxième partie de l’hiver bien meilleur, penses-tu que ce soit possible ?
Oui, tout est possible, mais c’est sûr que la moitié de l’hiver est déjà passé. Et en termes de températures on est sur quelque chose d’assez impressionnant.
Tu es prévisionniste à Météo France depuis 2017, comment vois-tu l’évolution de ton métier dans le contexte actuel ?
C’est un métier d’avenir, mais il faudrait juste que les gens prennent conscience que la météo est quelque chose de complexe. Aujourd’hui, même si on a des dérèglements climatiques en cours, on a de plus en plus de sites automatisés qui n’amènent pas forcément les gens à s’intéresser à ce qu’est réellement la météorologie, à la considérer comme une vraie science, complexe et en début de développement. Je pense que là, il y a un vrai problème culturel.
Que peut-on attendre de l’intelligence artificielle dans ce domaine ?
Le peu qu’on en a vu jusque-là, ça ne marche pas du tout. Ca a permis d’automatiser certains types de bulletins, mais on se rend compte que les résultats ne conviennent pas du tout et qu’il y a trop de paramètres à prendre en compte. Pour l’instant on n’a pas encore trouvé les bonnes recettes pour que ça nous aide vraiment. Je suis convaincu que c’est un travail qui nécessite un esprit de synthèse et de réflexion qui est quand même propre à l’être humain.
Cela dit, tout le monde s’inquiète sur la météorologie mais il y a de moins en moins de moyens qui y sont dédiés pour trouver des solutions. Il y a une dizaine d’années, on a eu des grosses réductions d’effectifs. C’est un réel problème. Du coup, on est vraiment en flux tendu l’hiver.
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