À 3 h 55 mercredi matin, Jiaju Zhao est devenu le premier athlète asiatique à remporter le Tor des Géants. Parti de Courmayeur dimanche 13 septembre, le Chinois de 31 ans a pris la tête dès les premiers kilomètres et ne l’a abandonnée que brièvement avant de s’imposer en 65 h 55 min 22 s, nouveau record de l’épreuve. Derrière cette victoire se cache le parcours d’un ancien ouvrier qui a tout quitté pour tenter sa chance dans les arts martiaux, avant de découvrir le trail, d’écumer les courses et d’empocher les primes. Une trajectoire qui symbolise la montée en puissance du trail chinois, dont il est devenu l’un des principaux visages.
Le départ du Tor des Géants, l’une des épreuves les plus attendues de la semaine du TORX, a été donné dimanche 13 septembre dans la Vallée d’Aoste. Au programme, 330 kilomètres et 24 000 mètres de dénivelé positif. Le parcours, tracé au pied des principaux 4 000 des Alpes, traverse le parc national du Grand-Paradis et le parc naturel régional du Mont-Avic, ainsi que 34 communes, avec un départ et une arrivée à Courmayeur. Chaque coureur gère librement ses temps de repos et ses arrêts aux ravitaillements.
Parti parmi les grands favoris avec un indice ITRA de 927 points, Jiaju Zhao a pris la tête dès les premiers kilomètres et ne l’a quasiment plus quittée. À Gressoney, il s’est arrêté une cinquantaine de minutes pour dormir, permettant à Jonathan Schindler de passer brièvement devant. Le Chinois a rapidement repris la tête une fois reparti. Après plus de 240 kilomètres, il comptait 36 minutes d’avance sur le Suisse, un écart encore fragile sur une épreuve d’une telle longueur. Zhao s’est finalement imposé à Courmayeur à 3 h 55, après 65 h 55 min 22 s d’effort, améliorant de 13 minutes le record établi un an plus tôt par Victor Richard. Jonathan Schindler prend la deuxième place en 66 h 55 min 06 s. L’Allemande Katharina Hartmuth complète le podium au classement général en 67 h 10 min et améliore de douze heures le record féminin de 79 h 10 min qu’elle avait établi deux ans plus tôt.

Des arts martiaux au trail
Né en février 1995 dans le Guizhou avant de grandir dans la région de Xiangxi, dans le Hunan, Jiaju Zhao ne semble guère destiné à devenir sportif de haut niveau. Ses parents travaillent alors à Hangzhou et le jeune garçon vit chez ses grands-parents. L’école ne l’intéresse guère. Il figure parmi les derniers de sa classe en cours d’éducation physique. Ce qui le fascine alors, ce sont les films de kung-fu et les héros incarnés par Bruce Lee, Jackie Chan ou Jet Li. Dans un portrait publié en 2023 par Tencent, il raconte qu’il « faisait de tout, de l’arnaque au mensonge en passant par le vol », au point que les habitants de son village le voient déjà mal tourner et lui prédisent qu’il « finirait forcément en prison » une fois adulte.
À 15 ans, après sa quatrième, il abandonne l’école. Son père l’envoie travailler dans une usine de quincaillerie, où, onze heures par jour, le jeune adolescent martèle des plaques de métal sur une machine, dans le vacarme incessant de l’atelier. Un travail répétitif, mécanique, qui lui donne rapidement le sentiment de ne plus être qu’un rouage parmi les autres. « J’avais l’impression de vivre comme une machine. Je levais les yeux vers le plafond et me demandais : “Est-ce ainsi que je vais passer toute ma vie ?” », raconte-t-il.
Il quitte la région et rejoint le mont Wudang, haut lieu des arts martiaux en Chine, avec l’ambition de s’y former. Mais son rêve se heurte à la réalité. Sans les moyens de financer sa formation, Jiaju Zhao enchaîne les petits boulots : cuisinier, agent de sécurité, serveur, livreur de repas. Il change régulièrement d’emploi, s’en lassant souvent au bout de trois mois. En parallèle, il s’entraîne seul en regardant des vidéos. Pendant près de quatre ans, il tente de trouver sa voie dans les sports de combat. Il finit pourtant par comprendre que cette carrière ne lui est pas destinée. Son physique frêle ne lui donne pas la puissance naturelle de certains de ses adversaires. Alors qu’il s’apprête à abandonner, il découvre la course à pied, une discipline qui correspond davantage à ses qualités.
Il enchaîne les marathons et se prend au jeu. Mais sur route, il ne parvient pas à rivaliser avec les meilleurs spécialistes, souvent issus de l’athlétisme. En 2017, lorsqu’il commence à participer à des trails, Jiaju Zhao découvre sa véritable force. S’il manque de vitesse pure sur route, son endurance sur les sentiers est exceptionnelle. Dès lors, il n’imagine plus sa vie sans courir. « La course semble être toute ma vie ; c’est elle qui me permet de vivre des moments magnifiques et de me sentir véritablement, concrètement vivant. »

Courir pour gagner sa vie
En 2017, moins d’un an après ses débuts en compétition, Jiaju Zhao remporte son premier 100 kilomètres à Lanzhou et empoche 10 000 yuans, soit environ 1 300 euros. Endetté de plusieurs dizaines de milliers de yuans sur Alipay, il voit dans ce premier chèque la possibilité de vivre de la course. Les victoires s’enchaînent et, dès sa première année à temps plein, Zhao cumule plus de 100 000 yuans de gains, soit environ 13 000 euros. Il dispute jusqu’à trente ou quarante courses par an, qui lui servent aussi d’entraînement, et peut enchaîner deux ultras de 100 kilomètres à seulement deux semaines d’intervalle. À ce rythme, il découvre surtout jusqu’où son corps peut encaisser. Et il peut encaisser du lourd.
En 2018, il termine les 400 kilomètres de l’épreuve des 800-Li Liusha, les « 800 Li de sables mouvants », malgré une blessure au pied. Moins d’un mois plus tard, il s’aligne sur une course d’obstacles de 21 kilomètres, la remporte et décroche 60 000 yuans, soit environ 7 800 euros. Sa plus grosse prime jusqu’alors, qui représente à elle seule près d’un quart de ses gains de l’année. Mais cette cadence finit par le rattraper. Après deux années de compétitions intensives, Zhao sent son corps épuisé et a l’impression d’avoir « vieilli de dix ans ». Il réduit alors son calendrier, passant de cinq ou six épreuves par mois à environ trois.
Liang Jing, ami, rival, modèle
À ses débuts sur la scène internationale, Jiaju Zhao rencontre Liang Jing, qui marquera profondément sa vie. De cinq ans son aîné, Liang compte alors parmi les meilleurs coureurs d’endurance chinois et occupe la tête du classement asiatique de l’ITRA. Professionnel depuis deux ans au sein de l’équipe Toread Feiyue, il détient également le record de Chine des 12 heures.
Les deux hommes se rencontrent en 2017 et deviennent rapidement amis, coéquipiers et rivaux. « Nous nous ressemblions beaucoup, dans notre manière de parler comme dans nos parcours », racontera Zhao quelques années plus tard. En course, ils se retrouvent régulièrement aux avant-postes et occupent souvent les deux premières places. Pour éviter de se disputer les mêmes primes, ils finissent par se répartir les courses auxquelles ils participent.
Le 22 mai 2021, lors de la course de montagne de Baiyin, dans le Gansu, un changement brutal des conditions météorologiques provoque l’un des drames les plus meurtriers de l’histoire du trail. Vingt et une personnes, dont Liang Jing, perdent la vie. Pour Zhao, la disparition de son ami laisse un vide immense. Il poursuivra désormais seul leur rêve commun, courir l’UTMB et, un jour, tenter de le gagner.

En route pour l’UTMB
Jiaju Zhao remporte le Thailand by UTMB en 2021 et 2022, puis le Mt. Fuji 100 en 2023, tout en accumulant les victoires sur les grandes courses chinoises de 100 miles.
Après l'UTMB 2025, Zhao avait déjà en tête de s’illustrer sur Le Tor des Géants. « En 2017, alors que je débutais dans le trail, j’ai entendu parler de deux courses européennes majeures : l’UTMB et le Tor des Géants. J’avais toujours eu envie de tenter le Tor des Géants après avoir terminé l’UTMB, mais je n’en avais jamais eu l’occasion jusqu’à présent.» « Je veux me stimuler encore un peu », expliquait-il avant sa première tentative, évoquant aussi son envie de savoir à quel moment les hallucinations apparaissent dans une épreuve aussi longue. Son ambition, elle, ne laisse pas de place au doute : il vise la victoire et espère battre le record de l'épreuve — 66 heures, 08 minutes 22 secondes, établit par Victor Richard l'année dernière — pour marquer la première victoire d'un athlète asiatique au Tor des Géants.
« Ma stratégie d'avant-course consiste à creuser l'écart dès le départ et à maintenir une avance d'environ une demi-heure, avant d'adopter un rythme plus confortable. Je veux exercer une pression psychologique sur mes concurrents, en m'assurant qu'ils ne puissent ni me voir ni me rattraper. Ce n'est qu'alors que je pourrai aborder la dernière partie de la course à un rythme plus détendu », expliquait-il alors. Pourtant, cette première tentative se solde par un abandon.
Un an plus tard, cette stratégie semble fonctionner. À 31 ans, Jiaju Zhao s’impose à Courmayeur après 65 h 55 min 22 s d’effort, au terme des 330 kilomètres et quelque 24 000 mètres de dénivelé positif. Il devance le Suisse Jonathan Schindler de près d’une heure et améliore de 13 minutes le record de l’épreuve. Un an après son abandon, il décroche enfin la victoire qu’il était venu chercher. Reste désormais à savoir s'il réussira à faire de même à l’UTMB en 2027.
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