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Illustration de la tragédie d'Arolla, dans les Alpes, sur la Haute Route entre Chamonix et Zermatt
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Tragédie dans les Alpes : chronique d’un désastre annoncé

  • 16 janvier 2019
  • 15 minutes

Lane Wallace Lane Wallace Lane Wallace est auteure et journaliste depuis plus de 25 ans. Son travail a été publié par Flying magazine, The New York Times ou encore Forbeslife.

Chaque année, des milliers de personnes partent sillonner les Alpes en haute altitude, et font le fameux raid Chamonix-Zermatt, passant leurs nuits dans des refuges tout confort. Au printemps 2018, une tempête de neige a surpris un groupe de skieurs chevronnés et leur guide sur une arête exposée. Au petit matin, presque tous étaient morts. Outside revient sur ce drame qui a marqué tous les esprits.

À 6h30, ce dimanche 29 avril 2018, un groupe de dix skieurs quitte son refuge de montagne. Perchée à 2 800 mètres d’altitude, la Cabane des Dix est une grande maison de pierre sur un éperon rocheux. Elle peut accueillir jusqu’à 120 personnes. Tout autour, des sommets enneigés : les Alpes suisses.

Dans le jour à peine levé, le groupe chausse ses skis et se met en route pour la Cabane des Vignettes. Six heures seront nécessaires pour arriver à destination. Le parcours est jalonné de glaciers, cols, arêtes et pistes aux tapis neigeux encore vierges. C’est le quatrième jour de leur randonnée, qui doit s’achever au sixième. Partis de Chamonix, les skieurs ont pour destination Zermatt, de l’autre côté de la frontière.

Cette traversée, baptisée la Haute Route, a été pour la première fois réalisée à ski en 1911. Elle reste l’une des plus emblématiques de la région. Comme le résume un guide de haute montagne suisse : « Tout randonneur à ski est un jour ou l’autre sensible aux sirènes de la Haute Route. Tout le monde veut la parcourir au moins une fois dans sa vie. »

Le groupe de skieurs parti de bon matin n’est d’ailleurs qu’un parmi d’autres ce jour-là. De début mars à la fin mai (si les conditions le permettent), quelque 2 000 personnes s’aventurent ainsi sur la Haute Route.

Les refuges, lieux d’hospitalité et de tradition, sont depuis longtemps des institutions au cœur des Alpes. Si ces hébergements tout confort rendent plus accessible le raid Chamonix-Zermatt (180 km que l’on parcourt en six ou sept jours), ils en accroissent aussi la notoriété et la fréquentation. Certains skieurs choisissent d’organiser eux-mêmes leur expédition, quand la plupart laisse à des guides de montagne expérimentés le soin de gérer la logistique, les réservations et les imprévus qui ne manquent jamais de surgir.

C’est ce qu’a fait le groupe de la Cabane des Dix. Ils sont huit. Tous passionnés de haute montagne et skieurs chevronnés. Leur guide est un professionnel, accompagné pour l’occasion de sa femme.

Un groupe de skieurs avertis

Le refuge des Dix dans les Alpes, sur la Haute Route Chamonix-Zermatt.
Le refuge des Dix (Pmau/Wikimedia Commons)

Tommaso Piccioli a 50 ans, il est architecte à Milan. Membre du Club alpin de la ville depuis 20 ans, il s’est lancé dans la randonnée à ski en 1990. En Europe et en Australie, il a lui-même déjà organisé de multiples randonnées pédestres et à ski, des excursions en canoë, à VTT, partant seul ou avec des amis. Ils sont d’ailleurs trois à l’avoir accompagné sur cet itinéraire de Chamonix à Zermatt. Des amis du Club alpin italien de Bolzano. Elisabetta Paolucci, 44 ans, professeure d’italien, a appris la randonnée à ski enfant, auprès de son père. Elle vient de poser une année sabbatique pour se frotter à des aventures sur neige et sur l’eau. Marcello Alberti et son épouse, Gabriella Bernardi, alpinistes et randonneurs à ski, sont eux aussi loin d’être des débutants.

Francesca Von Felten, membre du Club alpin de Parme, fait aussi partie du groupe. Quelques mois auparavant, elle a gravi l’Aconcagua, le plus haut sommet d’Amérique du Sud. À ses côtés, Andrea Grigioni, une infirmière de 45 ans qui habite une petite ville au nord-ouest de Milan, un homme de 72 ans venu du Tessin, « très costaud » d’après Tommaso Piccioli, un Munichois et Kalina Damyanova, 52 ans, l’épouse du guide. Tommaso Piccioli ne les connaît pas, mais note rapidement qu’il est en compagnie de skieurs avertis : le niveau du groupe est très bon.

Le CV de leur guide est tout aussi impressionnant. Mario Castiglioni est un alpiniste de 59 ans. Originaire de la région de Côme en Italie, il a gravi quatre des « Seven Summits » (les plus hauts sommets des sept continents), trois 8 000 mètres dans l’Himalaya ainsi que d’autres célèbres montagnes à travers le monde. Ses mollets ont avalé des kilomètres de sentiers de randonnée.

Pour la majorité, il est déjà trop tard

« Nous organisons généralement nos voyages nous-mêmes, tient à préciser le survivant Tommaso Piccioli. Pour cette fois, nous avions choisi un guide car la réservation des refuges est un vrai casse-tête. »

Le groupe avait prévu de dormir le soir-même au refuge de Nacamuli, mais Mario Castiglioni s’est ravisé après avoir consulté le dernier bulletin météo. Rejoindre celui des Vignettes raccourcirait de 2 heures 30 l’itinéraire du jour.

« La veille, j’ai été vérifier la météo, raconte Tommaso Piccioli. J’ai échangé avec d’autres randonneurs. On m’a prévenu que ça allait souffler, beaucoup. Mais le lendemain, le ciel était plutôt dégagé, il faisait beau. » Le groupe se harnache. Dans les sacs-à-dos, vêtements de rechange, équipement, de quoi calmer la faim, eau et thermos de thé. Chacun vérifie une dernière fois ses fixations avant de descendre de la terrasse et de s’engager sur la neige.

Les skieurs partent direction sud-est, laissant derrière eux le glacier de Cheilon, et se lancent dans une ascension de 4 à 5 heures vers le Pigne d’Arolla. À 3 800 mètres, c’est le point culminant de la Haute Route. Il offre un splendide panorama par temps clair.

De là, la Cabane des Vignettes est à 30 minutes de descente, une heure tout au plus. Elle est bâtie sur une arête à 3 150 mètres d’altitude. Un site majestueux, mais très exposé. Avec un départ à 6h30, les skieurs auraient dû y arriver peu après l’heure du déjeuner.

Vingt-quatre heures plus tard, le lendemain matin, des skieurs sortent des Vignettes. D’un affleurement rocheux à 500 mètres de là leur parviennent des cris, des appels au secours. À peine 15 minutes plus tard, un important dispositif de secours est lancé. Pour la majorité des dix skieurs-alpinistes, il est déjà trop tard. L’un d’eux est mort. Dans les 48 heures qui suivront, six autres succomberont à leur l’hypothermie. Parmi eux, le guide et sa femme.

Un téléphone pour tout GPS

Comment un tel scénario a-t-il pu se produire ? Nous avons essayé de reconstituer partiellement les dernières heures de ce groupe pourtant chevronné.

L’itinéraire entre la Cabane des Dix et celles des Vignettes se compose « d’une longue ascension et d’une longue redescente » schématise Dale Remsberg, directeur technique au sein de l’association américaine des Guides de haute montagne. Il connaît la Haute Route, pour y avoir souvent guidé des groupes. « La portion entre le refuge des Dix et celui des Vignettes est la plus haute de l’itinéraire, et la plus exposée aux caprices de la météo. »

Pendant les trois premières heures de l’ascension, le groupe avance sous un ciel nuageux. Il y a un peu de vent, « mais rien qui aurait pu nous inquiéter », témoigne Tommaso Piccioli. Vers 10h, le plus gros de la montée est derrière eux. Le temps s’assombrit brutalement : le ciel se couvre, le vent se lève. Avec l’arrivée du brouillard et d’une neige fine, la visibilité est proche de zéro. Mais pendant une à deux heures, le groupe continue de progresser vers le sommet.

Les randonneurs à ski victimes de la tragédie avançaient vers le Pigne d'Arolla pendant cette traversée de la Haute Route Chamonix-Zermatt.
Les randonneurs à ski se sont dirigés vers le Pigne d'Arolla pendant cette traversée de la Haute Route. (Pmau/Wikimedia Commons)

Mario Castiglioni se sert de son téléphone comme GPS, comme le font souvent les guides alpins. « En général on assure nos arrières avec un appareil Garmin en complément, mais le téléphone est aujourd’hui très fiable, avec des applications comme Gaia », commente Dale Remsberg. L’application Gaia fonctionne avec un système de GPS et propose des circuits et randonnées embarqués.

“Engagés dans la mauvaise direction”

À haute altitude entre Chamonix et Zermatt, le réseau fait parfois défaut, mais ces applications GPS fonctionnent très bien sans. Selon le directeur technique de l’association américaine des Guides de haute montagne, la plupart des guides favorisent le mode avion et coupent le reste. Leur objectif : économiser un maximum d’énergie. Ils se munissent d’une coque à deuxième batterie intégrée, et d’une “power bank” nomade afin de pouvoir recharger plusieurs fois leur téléphone. En conditions normales, ils ne l’allument que ponctuellement pour vérifier leur progression. Il est sinon gardé au chaud, pour éviter que le froid n’entame davantage son autonomie.

Personne ne sait quelles précautions Mario Castiglioni a prises, s’il avait une batterie de secours ou non. Mais au beau milieu de cette tempête de neige, Tommaso Piccioli distingue clairement que quelque chose ne va pas. « On ne voyait pas à deux mètres, il s’agitait dans une direction, puis dans une autre. J’ai fini par sortir mon propre téléphone. » Le froid ou la neige ont cependant eu raison de l’appareil, et probablement de ceux des autres. En deuxième secours, Tommaso Piccioli sort son GPS Garmin eTrex, résistant à l’eau.

« Nous étions engagés dans la mauvaise direction, se souvient-il. J’ai alerté le guide, qui m’a d’abord répondu qu’il savait où aller. Mais peu de temps après, il est revenu vers moi pour consulter mon GPS. »

Si on ne dispose d’aucune information sur les problèmes techniques rencontrés par Mario Castiglioni, une chose est sûre : cette panne d’appareil, de batterie ou d’application a joué un rôle critique dans l’expédition meurtrière. Le GPS de Tommaso Piccioli a tenu bon toute la journée… mais ne contenait que les détails des traces estivales, qui ne sont pas exactement les mêmes en hiver.

Des crampons pour une descente à pied

Dans la tempête, l’eTrex est néanmoins le meilleur espoir du groupe. “J’ai repéré une trace qui passait par l’endroit où nous nous trouvions et s’achevait au refuge des Vignettes. Nous avons décidé de partir dans cette direction”, raconte Tommaso Piccioli.

Vers 11h, midi peut-être, le groupe atteint le plateau sommital du Pigne d’Arolla. Les skieurs atteignent son arête quand le temps se dégrade un peu plus encore. Le froid se fait rude, le vent s’acharne : ils décident de ne pas s’arrêter pour déjeuner. En conditions normales, une rapide descente à ski les aurait menés au refuge des Vignettes. Mais le vent, la neige et le peu de visibilité incitent Mario Castiglioni, le guide, à choisir une autre option : les skis sont déchaussés et remplacés par des crampons pour une descente à pied. « Si la météo est mauvaise, ce n’est pas surprenant. À skis, un groupe peut trop vite se disperser», commente Dale Remsberg.

Les skieurs, perdus dans la tempête, ne sont jamais arrivés à la cabane des Vignettes, sur la Haute Route (Chamonix-Zermatt).
Cabane des Vignettes (cimaxi/Wikimedia Commons)

Itinéraires d’hiver ou d’été, impossible en pleine tempête pour un GPS de signaler crevasses et autres dangers. Le temps se gâte encore et multiplie les risques pour le groupe. Tandis que les skieurs tentent d’apprivoiser le sommet pour descendre au refuge, des rafales dépassent les 80 km/h. La température chute et la neige se fait plus abondante. « Le vent nous portait littéralement », témoigne Tommaso Piccioli.

Impossible pour les skieurs de voir à plus de deux mètres. Ils tentent de suivre la trace estivale, mais se perdent à plusieurs reprises dans la neige. Cette courte descente qu’ils auraient dû effectuer en une heure se transforme en épreuve d’endurance durant tout l’après-midi. En fin de journée, un orage éclate. Avec lui, le vent et les chutes de neige redoublent d’intensité.

Pourquoi des skieurs chevronnés se sont acharnés

Lorsqu’arrive le soir, les dix membres du groupe sont exténués. Cela fait des heures qu’ils cherchent désespérément à avancer. Pas après pas, ils luttent contre le vent, le froid et la neige, sans boire, le ventre vide. Mais personne ne baisse les bras : ils doivent trouver le refuge coûte que coûte.

On peut se demander, assis derrière son écran, pourquoi ces skieurs chevronnés se sont acharnés des heures durant en pleine tempête de neige, alors que les conditions se dégradaient de plus en plus. Pourquoi n’ont-ils pas rebroussé chemin ou appelé les secours ? Tommaso Piccioli explique qu’une fois la descente vers le refuge entamée –– au moment même où la météo devenait difficile –– aller de l’avant semblait être la meilleure solution.

« Le refuge n’était pas loin, nous en étions convaincus, témoigne-t-il. Et c’est ce qu’indiquait mon GPS. » Mais le vent, la neige, la visibilité quasi nulle les empêchent de localiser le cairn ou un passage vers la toute dernière descente. Le groupe erre juste au-dessus. Les randonneurs perdent progressivement leurs forces. À 20h, Mario Castiglioni décide qu’il est trop dangereux de poursuivre les efforts dans l’obscurité. Le groupe s’arrête. Le guide sort un téléphone satellite pour demander de l’aide. Mais il est alors entièrement déchargé, comme le racontera plus tard Tommaso Piccioli.

Perdre ses dernières forces

Une seule solution à ce stade : se creuser un abri pour la nuit. Mais ils se trouvent sur un affleurement rocheux et la pente est orientée sud, direction d’où vient le vent. Les rafales sont extrêmement violentes. « J’ai creusé un petit espace derrière un rocher. Mais sans neige, impossible de vraiment se protéger pour la nuit, explique Tommaso Piccioli. Nous étions sur une arête battue par les vents. La neige avait été soufflée. » Chacun avait emporté une couverture de survie… « mais elles étaient inutiles avec cette tempête. Je n’ai même pas sorti la mienne, elle allait s’envoler au premier coup de vent », poursuit l’Italien.

La situation s’aggrave : la température chute, et avec elle le moral et l’état physique du groupe. Tommaso Piccioli et Mario Castiglioni installent Francesca, Elisabetta et Gabriella dans l’abri creusé, même s’il les protège mal. Tommaso Piccioli, la femme du guide et la randonneuse allemande repèrent des niches entre les rochers à proximité. Le mari de Gabriella, Marcello, le skieur suisse et Mario Castiglioni se recroquevillent là où ils le peuvent.

Chacun perd ses dernières forces. Tommaso Piccioli tente de se lever pour rester en mouvement et se maintenir éveillé, mais l’effort est trop intense à ce stade. Il s’adosse à un rocher, cherchant à être le moins possible en contact avec la neige. Il l’a appris durant ses cours d’alpinisme et dans les livres qu’il a lu : pour rester en vie, il doit rester éveillé et continuer de bouger. « Pas besoin de s’agiter, juste de petits mouvements pour que le cœur continue de battre, explique-t-il. Et interdiction de s’endormir, au risque d’entrer en hypothermie et de mourir. »

S’empêcher d’abdiquer

Dans la nuit, il s’approche du groupe des trois femmes blotties dans le trou qu’il a creusé. Leur état est alarmant. « Lorsque la nuit est tombée, j’ai eu peur qu’elle soit fatale pour Gabriella. Elle était faible. Mais je n’aurais jamais imaginé que d’autres allaient mourir. »

Les randonneuses sont toutes trois dans un état critique. « Leurs dernières forces étaient en train de les quitter… » L’Italien se tourne alors vers le guide : sa femme a -t-elle trouvé un abri plus sûr ?

« Il m’a répondu qu’il ne voyait plus rien, que le blizzard avait attaqué ses yeux. Il était aveugle. » Quelques heures plus tard, Tommaso Piccioli l’aperçoit pour la dernière fois. Le guide a enfilé son sac-à-dos. Il disparaît dans la nuit. Au matin, les secouristes retrouveront son corps en contrebas.

Tommaso Piccioli retourne s’abriter. Il n’a qu’une idée en tête : rester vivant. La température est négative et le vent avoisine les 100 km/h. Il lutte contre les assauts de la neige. « À ce stade, il faut se concentrer sur soi. Il ne vous reste presque aucune force, il devient difficile de réfléchir... Je savais juste que je ne devais en aucun cas rester immobile. Mais à deux ou trois reprises au moins, j’ai failli abandonner. »

Qu’est-ce qui l’a empêché d’abdiquer ? Après un moment de silence, il confie : « Dans ce type de situation, ce n’est pas à soi que l’on pense. J’avais devant les yeux l’image de mon épouse, celle de ma mère. Je ne pouvais pas leur faire ça. C’est ce qui m’a sauvé. »

“Allongés dans la neige, face contre terre”

À l’aube, la tempête se calme enfin. Tommaso Piccioli, qui avait fermé les yeux tout ce temps pour les protéger, les ouvre : le ciel est couvert, mais la visibilité est bien meilleure. Il se lève pour prendre des nouvelles de ses compagnons. Près de lui, la randonneuse allemande est vivante. Plusieurs autres sont inconscients. « C’était une vision d’horreur, se souvient l’Italien. Tous étaient allongés dans la neige, face contre terre. »

Les hélicoptères d'Air Glacier et Air Zermatt ont récupéré les skieurs à côté du refuge des Vignettes, sur la Haute Route.
Les hélicoptères d'Air Glacier ont participé, aux côtés d'Air Zermatt, au sauvetage du groupe à quelques centaines de mètres du refuge des Vignettes. (Fanny Schertzer/Wikimedia Common)

De l’autre côté de la combe, Tommaso Piccioli distingue pour la première fois le refuge des Vignettes. Il est plus loin que prévu pour une descente à ski. Hésitant encore, il s’arrête un instant pour sortir son thermos de thé, qu’il partage avec l’Allemande. Ils n’ont rien bu ni mangé depuis 24 heures et n’ont plus aucune force.

C’est elle qui aperçoit en premier les skieurs en contrebas. « Je me suis levé et j’ai crié, relate Tommaso Piccioli. J’ai appelé à l’aide du plus fort que j’ai pu. Ils se sont arrêtés, j’ai su qu’ils m’avaient entendu. Le premier hélicoptère est arrivé 15 minutes plus tard. »

Durant ce week-end d’intempéries, 16 personnes ont trouvé la mort dans les Alpes. Aux sept victimes du refuge des Vignettes se sont ajoutés deux grimpeurs de 21 et 22 ans surpris par la tempête dans les montagnes bernoises et morts d’hypothermie, une femme russe en raquettes sur le Mont Rose en Italie, deux Français, un grimpeur et un alpiniste, disparus chacun dans une avalanche, l’un près du Mont Blanc en France et l’autre dans le Valais en Suisse, quatre autres victimes de chutes mortelles. Enrico Frescura, 30 ans, et Alessandro Marengon, 28 ans, tous deux secouristes de montagne volontaires dans les Dolomites, ont glissé alors qu’ils approchaient du sommet du Monte Antelao en Italie. Deux autres skieurs sont morts après être chacun tombés dans une crevasse.

Sept hélicoptères mobilisés

Les Alpes ont déjà connu des épisodes mortels de ce genre. En 1999, 12 personnes ont été tuées dans une avalanche près de Chamonix. En 2008, huit autres ont été victimes d’un même phénomène sur le Mont Blanc. En 2015, deux avalanches en cinq mois ont pris la vie de 19 skieurs au total. Les morts groupées dues à l’hypothermie ou à l’exposition aux mauvaises conditions météo sont en revanche plus rares. La tragédie du groupe sur le Pigne d’Arolla est d’autant plus déroutante qu’elle aurait pu être évitée.

Anjan Truffer dirige les secours en haute montagne chez Air Zermatt. Avec Air Glaciers, la compagnie a participé au sauvetage à proximité des Vignettes. Sept hélicoptères ont été nécessaires à l’opération. Si sa compagnie réalise 180 à 200 sauvetages en altitude chaque année, Anjan Truffer affirme qu’il n’est « pas courant » qu’un tel accident se produise sur la Haute Route. « Ce sont des itinéraires très fréquentés, on y croise de nombreux guides. » Selon lui, le parcours n’est « pas vraiment difficile. »

La tempête qui s’est abattue sur les Alpes en ce mois d’avril 2018 était violente, mais ni soudaine, ni inattendue. Ainsi, Miles Smart guidait un autre groupe de ski-alpinistes sur la Haute Route ce même week-end, mais avec 24 heures d’avance. Lorsqu’il s’est réveillé avec son groupe le matin de la tempête au refuge des Vignettes, les conditions étaient aussi défavorables qu’annoncé par les bulletins météo, si ce n’est pires encore. « Ça soufflait vraiment beaucoup, rapporte Miles Smart. La visibilité était mauvaise. On était en compagnie de cinq ou six autres groupes. Avec les autres guides professionnels, nous n’avons pas eu besoin de parler. On a choisi de redescendre au village d’Arolla, facilement accessible. On est partis à 7h, on y est arrivés 45 minutes plus tard. »

Les skieurs ne sont jamais arrivés à Zermatt, en Suisse, où la Haute Route se termine.
Zermatt, en Suisse, où la Haute Route se termine. (chensiyuan/Wikimedia Commons)

À cette heure-là, le vent souffle déjà fort, à tel point que les guides accompagnent un par un leurs clients de l’entrée du refuge à une zone abritée en haut de la piste où chausser sereinement leurs skis. La tempête est « déjà là » aux Vignettes alors que le groupe de Mario Castiglioni s’apprête à quitter la Cabane des Dix, estime Miles Smart. Lui a suivi les bulletins météo toute la semaine, et les deux refuges sont reliés par le téléphone. Un simple appel aurait permis de connaître les conditions à destination.

Un seul portable? Insuffisant!

D’autres questions restent en suspens : pourquoi le guide n’a-t-il apparemment emporté qu’un téléphone portable pour unique appareil de navigation ? « À mes yeux, s’appuyer uniquement sur un portable, c’est prendre des risques inconsidérés, confie Anjan Truffer. Ça se décharge rapidement dès qu’il fait froid et qu’il y a du vent. Un vrai GPS est indispensable. » Si certains guident décident de se fier avant tout à leur téléphone, du moins veillent-ils à emporter des batteries de secours.

Au vu des solutions de repli possibles et du fait que la tempête était non seulement été annoncée mais avait même déjà commencé aux Vignettes –– une information facile à obtenir depuis le refuge des Dix –– Dale Remsberg estime lui aussi qu’il est au mieux « difficile de comprendre » les choix de Mario Castiglioni ce jour-là. Par ailleurs, pourquoi un groupe entier de skieurs chevronnés l’a-t-il suivi aveuglément alors qu’il avançait droit vers les intempéries ?

Si le groupe n’a pas posé de questions, c’est notamment car il ne savait rien du programme ou du chemin emprunté, explique Tommaso Piccioli. « Nous avons reçu très peu d’informations, et aucun briefing de la part du guide, regrette-t-il. Sur un raid comme celui-là, on se doit d’informer le groupe sur la destination et les différentes étapes. Si j’avais su que nous aurions à repérer un passage étroit pour rejoindre les Vignettes, je me serais opposé à notre départ. »

Ne pas se reposer sur l’expert

Une trop grande confiance en soi peut également jouer sur les préparatifs et les choix d’un guide. La facilité relative du parcours, comparé à ses précédentes expéditions, a pu pousser Mario Castiglioni à choisir un matériel de navigation et de communication moins poussé, à faire avancer le groupe alors que les conditions météo se détérioraient. Tommaso Piccioli l’admet : lui et ses amis ont « clairement sous-estimé la gravité de la situation. »

Le groupe s’est peut-être également trop reposé sur l’expert. Les huit skieurs étaient suffisamment expérimentés pour consulter la météo, repérer la trace et prendre la décision de rester ou partir s’ils avaient été seuls. Mais ils ont fait appel à un guide expert et s’en sont remis à ses choix. « Nous n’avons rien organisé, nous avons juste suivi, résume Tommaso Piccioli. Lorsque vous gérez un raid vous-mêmes, vous vous penchez sur tous les détails. Mais si vous avez un guide… ». Il s’arrête et soupire. «Personne n’a rien dit car nous lui faisions tous confiance. Moi le premier. Nous l’avons simplement suivi. »

Voici peut-être l’un des premiers enseignements de cette tragédie : « Quand ça ne va pas et que je vais voir le médecin, je ne pars pas du principe qu’il détient la vérité absolue, annonce Dale Remsberg. À mes yeux, il en va de même en montagne, y compris avec un guide professionnel. J’encourage chacun à ne pas remettre les rênes à une seule personne. Être responsable, c’est aussi agir en tant que membre à part entière d’un groupe. »

Pour Tommaso Piccioli, la conclusion est plus simple : il ne confiera plus à un tiers l’organisation de ses échappées, ni le choix de l’équipement et encore moins les décisions. « Je suis sûr qu’il y a plein de très bons guides. Mais désormais, je veux tout gérer seul. »

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