Bien sûr il y a les chiffres : 2 200 km dont 86 000 m D+, l’équivalent de 9,7 fois l’Everest ou 18 fois le mont Blanc en 20 jours. Mais en bouclant le 26 mars son Vienne-Nice via l'arc alpin et ses sommets les plus emblématiques, Mathéo Jacquemoud, plusieurs fois champion du monde de ski alpinisme et double vainqueur de la Pierra Menta, visait autre chose que le record de la traversée des Alpes sans moyens motorisés, en ski et à vélo : « un voyage », nous dit-il. Avec, en ligne de mire, la recherche de la plus belle ligne possible. Pari réussi, moyennant quelques compromis dus à une météo qui ne lui a rien épargné.
Que reste-t-il à faire quand, à 35 ans, on a déjà derrière soi cinq titres de champion du monde en ski-alpinisme en individuel et en équipe, et deux victoires sur la Pierra Menta et qu’on a mis fin à sa carrière de compétiteur de haut niveau en 2025 ? Mettre à profit « l’entraînement de toute une vie », nous confiait Matheo Jacquemoud début mars, à la veille de son départ pour sa traversée intégrale de l’arc alpin sans moyen motorisé. En ski ou à vélo, donc. Il assurait alors avoir les clés pour réussir un projet alliant ultra-endurance, technicité, aventure, exploration et adaptation. « Je sens que je peux encaisser toutes ces journées sans altérer ma capacité à prendre les bonnes décisions.» nous confiait-il.
Guide de haute montagne, formateur à l’École Nationale de Ski et d’Alpinisme (ENSA), l'entraîneur de l’équipe de France de ski-alpinisme cumule les casquettes et il comptait piocher dans son expérience pour boucler l’affaire en moins de 30 jours. Parti de Vienne le 7 mars, et arrivé le 26 mars, il lui en aura fallu seulement 20. Et il aurait pu être plus rapide encore : « J'aurais pu facilement gagner deux - trois jours peut-être. Mais mon allure était dictée par les conditions météo, et aussi parce que je voulais profiter. La vitesse à laquelle j'allais suffisait pour choper les opportunités. », nous dit-il. Face aux perturbations et aux importantes chutes de neige, on le verra ainsi faire notamment un enchaînement Zermatt – Chamonix / mont Blanc et Grand Paradis en 3 jours.
« Le but premier c'était de traverser la chaîne des Alpes, et puis ensuite, pourquoi pas, de rajouter des sommets emblématiques. Mais en fait, les sommets dans une traversée comme ça, c'est toujours compliqué. Ça fait faire des détours et demande des créneaux météo qui là, pour le coup, ont été très très courts. Il a fallu être très opportuniste, se trouver au bon endroit au bon moment. Forcément, il m'a fallu faire des compromis. Avancer plus vite que j’aurais voulu parfois, par exemple. J'aurais aimé passer beaucoup plus de temps pratiquement partout, tellement c’était beau. Mais l'idée de base du projet, c'était de traverser, poussé par l'envie d'avancer. Au final, ça m’aura pris 20 jours, ça aurait pu en faire 17, comme 25 (…) Physiquement, j'étais vraiment dans ma zone de confort, dans mon flow. J'ai l'impression de ne pas être parti. J'ai profité de chaque minute. Je ne me suis jamais dit à la fin d'une journée “je suis mort”. J'avais toujours l'envie de repartir. J'étais dans mon rythme de croisière. Mon corps récupérait au fur et à mesure des journées. J'ai fini, je pense, à peine plus fatigué que j'ai commencé. »
Le plaisir absolu ? C’était tous les jours. Du coup, j’avoue que la redescente est difficile
En marchant sur les traces de ses illustres prédécesseurs - de Walter Bonatti, à l’expédition autrichienne de 1971 ou encore celle de 2018 sans oublier bien sûr la traversée de Patrick Berhault en 2000 - qu’apporte Matheo Jacquemoud ? « Je pense que c'est l'enchaînement des efforts » nous dit-il. « et puis aussi certains itinéraires de traversée de massifs qui étaient assez logiques et esthétiques. Par exemple, de Chamonix jusqu'à Nice, j'ai essayé de tracer une ligne le plus possible à ski, avec très, très peu de vélo, pour que derrière, les gens puissent la regarder et se dire : j'ai envie de la faire aussi, moi, en deux ou trois semaines. Ou en tout cas voir que c'est possible, dans certains endroits, de tout connecter à ski, quasiment sans marcher. Bien sûr cette ligne ne sera pas du tout dans la même condition dans une semaine, ni l'année prochaine. Mais c'est ça aussi qui est beau dans ces aventures-là, c'est qu'on vit le moment présent, à fond, et on savoure chaque instant. Dans un monde idéal, si tu veux des supers conditions tout le temps et profiter vraiment à fond du massif, cette traversée, tu la fais en dix ans, tronçon par tronçon. Mais quand tu veux l'enchaîner comme je l’ai faite, tu tombes forcément sur des moments où ce n'est pas du tout en condition, des zones où tu ne serais jamais allé si ce n'était pas dans le projet. Mais en gros, la ligne globale tracée au départ est bien là. Après, elle ne sera peut-être jamais reprise.
C’est un voyage à travers les Alpes qui est à mon image. Au final, ce n’est pas la ligne rêvée de base, mais elle reflète les conditions rencontrées à l'instant T. Et j’y ai trouvé ce que je cherchais : une immersion totale. Et ça, c’est accessible à tous, pas réservé à une élite. Tu peux faire un truc apparemment « moyen », une itinérance sur un seul massif, en deux semaines par exemple, mais c’est la manière dont tu l’auras approché qui va le rendre incroyable ».
L’intégrale des Alpes de Matheo Jacquemoud en chiffres
- 28 étapes à travers neuf grands massifs alpins : du Dachstein au Tyrol autrichien, des Dolomites occidentales à l’Ortles, de Bernina aux Grisons (Saint-Moritz), le Gothard et les Alpes lépontines, le Valais et le Mont-Blanc, avant de filer vers le Grand Paradis et les Alpes grées, le Thabor et le Queyras, jusqu’au Mercantour-Argentera et la Méditerranée.
- Ski : 715 Km/60 000 D+/142 h Vélo : 1474 km/25840 D+/ 61 h
- Nombre total des heures d’activité avec les pauses et transitions ski/vélo : 234 h. En mouvement seul : 200 h
- Temps moyen d’une journée : 12h d’activité, 4300m D+, 110km
- Temps moyen de sommeil par jour : 6h10
- Nombre de transitions ski/vélo: 38
- 86 000 m de dénivelé positif, soit l'équivalent à gravir de 9,7 fois l’Everest ou de 18 fois le mont Blanc en 20 jours
- Ascension des plus hauts sommets emblématiques des Alpes à ski : le Grossglockner (3 798 m) en Autriche, la Piz Bernina (4 049 m) et la pointe Dufour au Mont-Rose (4 634 m) en Suisse, le Mont Blanc (4 806 m) en France, le Grand Paradis (4 061 m) et le Viso (3 841 m) en Italie
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