S'abonner Se connecter
Outside
Outside : aventure training voyage culture
  • Aventure
  • Santé
  • Voyage
  • Société
  • Équipement
  • Films
  • Podcasts

Tout Outside, en accès illimité

Enquêtes, récits, reportages - sans publicité

✔︎ 30 jours gratuits
✔︎ puis 6,90€/mois ou 69€/an
✔︎ Annulable à tout moment

S'ABONNER

Tout Outside, en accès illimité

Enquêtes, récits, reportages - sans publicité

✔︎ 30 jours gratuits
✔︎ puis 6,90€/mois ou 69€/an
✔︎ Annulable à tout moment

S'ABONNER
Cordée alpinistes afghanes lors de l'ascension du Mont Noshaq
  • Aventure
  • Alpinisme & Escalade

Première : des Afghanes à l’assaut du plus haut sommet de leur pays

  • 6 mai 2019
  • 17 minutes

La rédaction Outside.fr Theresa Breuer

L’été dernier, un petit groupe d’Afghanes a décidé de s’attaquer aux 7 500 mètres du mont Noshaq, le point culminant du pays. Entre menace extrémiste, attentats et volonté d’acier, Outside a accompagné cette expédition 100% féminine.

“Oh my God, oh my God, oh my God".

Hanifa ne parle que quelques mots d’anglais. Ceux qu’elle connaît roulent encore et encore sous sa langue. Elle est membre d’un groupe afghan d’alpinisme entièrement féminin baptisé "Ascend : Leadership Through Athletics" ("S’élever : le leadership par le sport"). Aux côtés de trois de ses coéquipières, elle s’apprête à tenter l’ascension du mont Noshaq. Avec ses 7 500 mètres, c’est le plus haut sommet du pays.

Hanifa a derrière elle les quatre jours de trek jusqu’au camp de base, à 4 500 mètres d’altitude. Ce qui doit suivre est une grande première pour elle, et la terreur se lit dans ses yeux. Ses doigts s’agrippent à la roche tandis qu’elle parcourt du regard les 245 mètres de pente raide et glacée sous ses pieds.

Emilie Drinkwater, la guide de montagne américaine de 41 ans qui mène l’expédition, est juste devant. Elle enfonce autant qu’elle peut ses pieds dans la glace pour ouvrir la voie à Hanifa et sa coéquipière Shogufa. Un peu plus loin, une terrasse rocheuse les attend.

Alpiniste afghane lors de l'ascension du Mont Noshaq
au camp de base du Mont Noshaq. (Erin Trieb)

Hanifa grimpe prudemment en suivant les pas d’Emilie, à qui elle est encordée. Elle trébuche, recommence. Son essoufflement et ses plaintes étouffées relèvent plus de la peur que de la fatigue.

Hanifa est tout sauf frêle. Ses épais cheveux de jais encadrent un visage fier, des yeux aux longs cils. Lorsqu’elle relève le menton, on oublie rapidement son mètre cinquante-sept. Pourtant, les traits soudainement usés, son air se fait hagard – un désespoir voile bientôt son regard. Elle plante ses yeux dans les vôtres depuis une rive à jamais inaccessible.

Sa famille vit dans la pauvreté à Kaboul, capitale du pays et ville de chaos. En 2018, des centaines de personnes y ont trouvé la mort lors de bombardements et attentats-suicides. Elle est la plus jeune de six sœurs et deux frères. Comme 80% des femmes en Afghanistan, elle ne sait ni lire ni écrire. Hanifa ne connaît pas non plus son âge, sa famille n'a jamais fêté son anniversaire. Autour de 23 ans, devine-t-elle.

Fuite et retour à Kaboul

Elle évoque d'abord son passé avec réticence. Puis un débit soudain de paroles s’accompagne d’un flot de larmes. Comme beaucoup d’autres très jeunes Afghanes, elle a été mariée à un homme plus âgé. Elle avait 14 ans et sa famille l’a envoyée au Pakistan vivre sa nouvelle vie d’épouse.

"Dans la famille de mon mari, d’autres filles allaient à l’école. Moi j’étais comme une esclave, avec pour corvées la cuisine et le ménage", m’a-t-elle confié à Kaboul.

Hanifa sait déjà que quitter cet homme fera voler en éclat la tranquillité de sa famille. Elle se souvient cependant avoir pensé "C’est ma vie et je peux choisir ce que j’en fais. Je ne veux pas vivre avec cet homme."

Après deux ans passés au Pakistan, elle s’enfuit et rentre à Kaboul. Arrivée au pied de la maison de son enfance, elle se tord d'angoisse à la perspective d’être rejetée par tous, famille et voisins. Elle ne serait pas la première à être mise au ban, brûlée à l’acide, mutilée ou tuée pour avoir attiré l’opprobre sur les siens. Mais ses parents lui ouvrent la porte. Leur chagrin est grand lorsqu’elle leur dit à quel point elle a été malheureuse. Après son divorce, Hanifa restera cloîtrée chez elle pendant plusieurs années. "Je me suis renfermée. J’ai été prise de dégoût pour tout. J’imaginais ce que les gens pouvaient dire de moi. Je ne voulais pas quitter ces murs."

Alpinistes afghanes selfie avant de prendre leur avion
Les membres d’Ascend (Erin Trieb)

Il y a trois ans, Shogufa, sa cousine de 18 ans, l’enjoint à devenir membre d’Ascend. Fondé en 2014 par une ancienne travailleuse humanitaire américaine, Marina LeGree, Ascend vise à donner aux Afghanes les clés d’une certaine émancipation à travers le sport et l’apprentissage du leadership. Aux exercices physiques - musculation, randonnée, escalade… - s’ajoutent du bénévolat auprès d’associations locales et des ateliers autour de la communication interpersonnelle, de la prise de parole en public et de l’estime de soi. Le sport en groupe favorise la cohésion entre femmes, un état d’esprit qu’Hanifa ignorait jusque-là.

"Au début, j’étais incapable de chanter, danser ou jouer avec les autres filles", se souvient-elle. Aujourd’hui, elle aide à subvenir aux besoins de sa famille grâce au petit salaire qu’elle gagne en tant qu’assistante de projet au sein d’Ascend. Elle enseigne l’escalade aux nouvelles venues. "Pour la première fois, j’ai ressenti de l’espoir", réalise-t-elle.

Les alpinistes aux abonnés absents

Si de nombreuses femmes rejoignent l’équipe d’Ascend pour le plaisir, Hanifa l’a fait pour sa survie. Elle a suivi deux années d’entraînement dans le simple espoir de pouvoir un jour grimper jusqu’au camp de base du Noshaq. Elle est dure au mal, un atout dans la montagne. Mais l’ascension s’avère bien plus difficile qu'envisagée.

Gravir le Noshaq n’est pas spécialement technique. La difficulté tient à son isolement. Il appartient à la chaîne de l’Hindou-Kouch et longe le couloir de Wakhan dans le nord-est de l’Afghanistan, là où on passe du Pakistan au Tadjikistan. Il n'existe aucune carte topographique détaillée à disposition et très peu d’informations circulent au sujet des pistes possibles sur le sommet.

Plusieurs expéditions en sont venues à bout dans les années 1960 et 1970 - la première fut une équipe japonaise en 1960. Depuis l’invasion soviétique en 1979 et à cause du risque permanent de violence, les alpinistes sont aux abonnés absents. Les expéditions sont très rares, et les quelques ascensions réussies, individuelles ou en groupe, ont été peu documentées, souvent sur des blogs. Rien de très fiable ni de très précis n’est disponible concernant les divers sommets, les blessures et accidents mortels survenus. Une chose en revanche est sûre : aucune Afghane n’a encore gravi le Noshaq.

Alpiniste afghane au camp de base du Mont Noshaq
Au camp de base (Erin Trieb)

Marina LeGree y a vu une occasion en or : "Seuls trois Afghans ont réussi l’ascension jusque-là. Je voulais prouver que les femmes peuvent être aussi fortes que les hommes."

L’Américaine habite en Virginie mais connaît bien la culture afghane. En 2014, elle se décide à lancer sa propre ONG Ascend, avec cette idée que l’alpinisme devienne une source de développement personnel pour les jeunes femmes du pays.

L’association compte aujourd’hui onze employées, sept administratrices et de nombreuses bénévoles. Les membres, une vingtaine, ont entre 15 et 23 ans. Issues de milieux variés, elles vivent pour la plupart dans la pauvreté. Elles sont mobilisées six jours par semaine, après l’école et le week-end, sur une période de neuf mois minimum. La famille doit au préalable donner sa permission.

L'extrémisme omniprésent

"La population afghane est majoritairement musulmane, avec un conservatisme très ancré dans la culture. Des règles très strictes régissent les libertés des femmes, explique Marina LeGree. Ne pas obtenir l’accord des pères de famille reviendrait à mettre les jeunes filles en danger. En devenant membre d’Ascend, chacune d’elle prend quoi qu’il en soit un risque, et sa famille avec. Ici, l’extrémisme est omniprésent. Les crimes d’honneur restent d’actualité. Les hommes se sentent obligés de protéger celui de la famille, et toute jeune fille dont les actes sont perçus comme déshonorants est susceptible d’être punie par l’un d’eux."

Les quatre membres d’Ascend - Hanifa, Shogufa, Freshta et Neki - lancées à la conquête du Noshaq ont été choisies pour leur force physique, leurs bonnes performances lors des sessions d’entraînement, leur gestion des émotions et leur implication dans le programme d’accompagnement. Aucune d’elles ne se serait imaginée un jour au pied du géant de leur pays.

Première ascension d'un sommet de 7500m par des femmes afghanes
Le sommet du Noshaq, au loin. (Erin Trieb)

"Je n’avais jamais entendu parler de filles parties à l’assaut de montagnes" raconte Freshta, 24 ans. Elle est membre d’Ascend depuis 2015 et y œuvre désormais en tant que coordinatrice de projet. Elle avait 10 ans lorsqu’elle a pris conscience de la condition des femmes en Afghanistan. "Pour ma photo d’identité, on m’a forcée à porter un foulard, témoigne-t-elle. Je n’ai pas aimé être contrainte de cette manière. C’était me refuser tout pouvoir de décision."

Freshta comprend vite qu’être scolarisée pourrait la sortir de la pauvreté. Elle étudie sans relâche, dépose des dossiers pour avoir une bourse. En 2017, elle obtient un diplôme en gestion des administrations à l’université américaine d’Afghanistan. Les membres d’Ascend la prennent aujourd’hui comme exemple et lui demandent conseil. Lors des premiers cours d’escalade, la jeune femme se faisait petite. "Mais j’ai appris à me connaître, à faire renaître ma confiance en moi. J’ai été puisé dans des ressources dont j’ignorais jusque-là l’existence."

Hanifa ne connaissait rien non plus à l’alpinisme avant que Shogufa parvienne à la convaincre d’essayer. "Quand je me suis retrouvée en montagne, c’est comme si l'on avait ouvert ma cage. Dès lors, j’ai décidé de devenir une femme puissante, qui viendrait au secours des autres. Les femmes ne devraient plus se voir comme des êtres faibles."

Alpiniste afghane au camp de base du Mont Noshaq
Au camp de base (Erin Trieb)

Shogufa a connu Ascend lors d’une présentation dans son lycée. "J’ai été immédiatement conquise", se souvient-elle. Elle y voit l’opportunité de passer du temps au grand air, ce qu’elle aimait par-dessus tout lorsqu’elle était enfant. Dans sa province natale de Ghazni, elle avait l’habitude de grimper aux arbres. Shogufa, qui, comme elle, travaille en tant qu’assistante de projet pour Ascend, refuse elle aussi d’adhérer au discours officiel sur les femmes, dont on attend ici discrétion et obéissance.

Neki a 18 ans. C’est la plus effacée du groupe. Son visage rond souriant et son calme lui valent le surnom Panda parmi ses amies. Elle passe le plus clair de son temps à peindre. Ses pinceaux racontent tout, paysages bucoliques ou femmes incarcérées. "J’ai appris à dire mes sentiments à travers l’art. Je veux que mon nom me survive, continuer à mettre au jour la détresse des femmes."

Attaquées au lance-pierre

Leurs familles viennent de différentes provinces, mais ces jeunes femmes ont passé presque toute leur vie à Kaboul, où le quotidien peut être sinistre. La capitale afghane occupe une cuvette dominée par les montagnes. La circulation incessante y génère d’épais nuages de pollution, les déchets obstruent les canaux. Des décennies de violence et les combats ininterrompus entre les Talibans et les forces de sécurité nationales, sans parler de la présence de l’État islamique, ont fait de Kaboul une cité où règnent le traumatisme et la méfiance à l’égard du voisin. Les attentats y sont fréquents, quasi-hebdomadaires.

Les filles du groupe Ascend n’ont jamais, ou presque, fait de sport, et encore moins gravi de montagne. En Afghanistan, l’exercice physique au féminin est considéré comme immoral. Début 2018, l’une des entraîneuses demande à une jeune fille fraîchement arrivée de se mettre en planche… Elle s’écroule immédiatement sous son propre poids. L’entraînement en extérieur pose également des questions de sécurité. Lors d’une excursion en mars 2017, l’équipe descend une montagne de la périphérie de Kaboul lorsque débarque un groupe d’adolescents. Leurs cris obscènes débouchent bientôt sur une violence physique. À coup de lance-pierres, ils forcent les jeunes femmes à fuir. "Ils nous haïssent", résume l’une des membres d’Ascend.

Alpinistes afghanes yoga au camp de base du Mont Noshaq
Au camp de base (Erin Trieb)

Si les pères ont accepté que leur fille participe au programme d’accompagnement, tous ne l’ont pas fait de gaieté de cœur. L’un d’eux a dit oui faute d’avoir "autre chose à lui faire faire". Il ne s’est pas privé de dire à Marina ce qu’il pense de son action : "Vous perdez votre temps. On sait tous que les filles, ça ne vaut rien."

Une conviction que les filles afghanes intègrent dès leur plus jeune âge. Quand on lui a demandé de se décrire, voici ce que Neki a répondu : "Personne ne s’est réjoui de ma naissance parce que j’étais une fille." Shogufa, qui est proche de son père, garde en tête une vieille histoire que lui racontait sa grand-mère : "Lorsqu’une fille passe sous un arc-en-ciel, elle se transforme en garçon." Et combien de fois a-t-elle tenté, petite, de courir après les arcs-en-ciel pour réaliser la prophétie.

L'avion dérouté sous la menace talibane

Réussir l’ascension du Noshaq serait pour Shogufa, Neki, Freshta et Hanifa l’ultime preuve de leur force et de leurs capacités, loin de ce que leur a répété la société afghane. "Bien sûr que nous allons y arriver", nous lance Shogufa quelques jours avant le début de l’ascension.

Il leur faut tout d’abord se rendre sur place. Marina et Danika Gilbert tentent d’organiser cette expédition depuis quelques années déjà, mais ont sans cesse dû la repousser : problèmes de sécurité, de disponibilité, de manque d’argent. Mais en juillet 2018, le projet voit enfin le jour.

Deux semaines avant le départ, Danika doit se retirer du projet et l’expédition manque d’être annulée. Emilie Drinkwater se propose alors en remplacement. Elle sera à la tête de l’équipe.

Deux jours avant le vol pour Ishkashim, dans la province de Badakhshan, au nord du pays, nouveau revers : les Talibans viennent d’attaquer le district de Zebak, tout près du Noshaq. Marina négocie avec la compagnie charter pour que l’avion atterrisse dans un village plus sûr, à 13 heures de voiture de Qazi Deh, le hameau d’où nous devons partir pour le camp de base.

Première ascension d'un sommet de 7500m par des femmes afghanes
De gauche à froite : Vibs Sefland, Sandro Gromen-Hayes, Rob Gray et Emilie Drinkwater. (Erin Trieb)

Emilie est une voyageuse et professionnelle aguerrie. Elle s’implique dès les premiers instants. Pour nous aider à réaliser ce reportage, Erin, la photographe, et moi avons fait appel à Sandro Gromen-Hayes, grimpeur britannique accompli et vidéaste, son amie Vibeke Sefland et Rob Gray. Vibeke est médecin et membre des forces armées norvégiennes. Elle travaille au Soudan du Sud. À 43 ans, elle a pour passe-temps l’ascension de 8 000 mètres. Rob, 48 ans, est un ancien des forces spéciales britanniques. Il a longtemps travaillé en Afghanistan et sera notre assistant, médecin et expert en sécurité.

Champ de mine et glace

Soulagement lorsque nous nous lançons enfin. Il faut 41 porteurs avec leurs mules pour transporter notre équipement sur les 35 km qui nous séparent du camp de base. Il fait bon, autour de 15°C. Nous longeons des montagnes baignées de soleil et des champs verdoyants. Le courant d’une grande rivière à notre droite accompagne notre progression. Nos pas soulèvent de la poussière, l’air se charge d’un parfum de lavande. Mais le danger n’est pas loin. L’un des porteurs désigne du doigt les pierres blanches balisant le sentier devant nous.

"Veillez à rester sur ce sentier, insiste-t-il. Nous sommes en plein champ de mines. Vous êtes sur l’unique partie qui a été déminée." Les mines datent de l’an 2000, lorsque les troupes de l’Alliance du nord du chef militaire afghan Ahmed Shah Massoud ont combattu les Talibans.

Emilie a prévu une expédition de 28 jours. Après une phase d’acclimatation de quelques jours au camp de base, l’équipe s’engagera dans des convois de reconnaissance en direction des camps supérieurs, avec matériel et repas, avant de redescendre un peu plus bas pour un temps de repos. Après le camp de base nous attendent la neige et la glace. Crampons, cordes et piolets sont indispensables.

Cordée alpinistes afghanes lors de l'ascension du Mont Noshaq
Peu d’informations sont disponibles sur les voies menant au sommet et l’expédition a lutté dans la glace et la neige profonde. (Theresa Breuer)

Au jour 7, Emilie et Vibeke décident d’emmener les femmes approvisionner le camp 1, à 5 480 m d’altitude. La pente se fait bientôt raide et gelée. Il faut lutter, chaussées de crampons, avec des sacs de 20 kg sur les épaules. Shogufa se plaint de maux de ventre. Les crampons de Neki s’enchevêtrent, elle glisse et chute fréquemment. Vibeke la coache, mais décide après quelques heures qu’il est préférable qu’elle redescende au camp de base.

Hanifa et Shogufa progressent derrière Emilie. Pas de piste claire pour rejoindre le camp 1. Nous nous retrouvons régulièrement sur de longues moraines où le risque de glisser ou de faire rouler des grosses pierres est omniprésent. À d’autres moments, le sol est si gelé que chaque pas requiert une extrême concentration. Le corps penché vers l’avant, nous luttons pour ne pas tomber

Lors de la montée, Hanifa s’avère la plus résistante et la plus rapide des membres d’Ascend. Shogufa suit le rythme pendant quelques heures avant d’être distancée. Épuisée, elle laisse son sac lui échapper tandis qu’elle tente de le retirer lors d’une pause. Elle le regarde rebondir sur les rochers et dévaler la pente. L’heure a tourné et Emilie décide de faire demi-tour en direction du camp de base.

Hanifa seule en route

Cette première journée a permis à l’équipe de se confronter à la réalité. D’après ce que la guide a pu voir des capacités de chacune, Emilie et Vibeke révisent leurs plans initiaux. Elles sont d’accord : si elles veulent une chance d’atteindre le sommet, seule Hanifa pourra les accompagner. Le groupe se retrouve autour du réchaud du camp de base. Les meneuses proposent deux options aux jeunes Afghanes : faire équipe pour essayer ensemble d’atteindre le camp 1, un bel exercice mais qui exige de renoncer au sommet, ou laisser Hanifa tenter seule l’ascension.

Marina sait depuis le début que le Noshaq est une ambition presque démesurée. Elle a pris le temps d’écouter les attentes de chacune, d’expliquer que faire partie de l’expédition est déjà un succès en soi. Elle se tourne à présent de nouveau vers le groupe : "Nous pouvons tirer un trait sur le sommet si nous y partons toutes. De mon côté je n’ai pas de souci avec ça, mais c’est un choix qui vous incombe."

Les Afghanes décident de se laisser quelques heures de réflexion. Neki et Shogufa acceptent finalement de se retirer pour laisser à Hanifa l’opportunité de réaliser l’exploit. Pour des raisons de sécurité, Emilie et Vibeke décident que seuls Sandro et moi suivrons la jeune femme dans son aventure.

Première ascension d'un sommet de 7500m par des femmes afghanes
La guide Emilie Drinkwater. (Erin Trieb)

Jour 14. Emilie règles les derniers détails pour la suite de l’ascension. C’est l’au revoir au camp de base. Hanifa enlace et embrasse ses coéquipières avant de partir pour le camp 1. Deux jours plus tard, sur le camp 2 (700 mètres de dénivelé en pente raide), les choses se corsent pour Hanifa.

Elle lutte, mais la montagne est une adversaire redoutable. Chaque pas est un combat. L’air est glacé, ses poumons brûlent. L’oxygène supplémentaire ne lui apporte pas de réel soulagement.

Autour d’elle se dévoile peu à peu un paysage de montagne infini. De la roche, des sommets enneigés. Difficile de dire où s’arrête l’Afghanistan et où commence le Pakistan, le Tadjikistan.

Une acclimatation difficile

Après une première nuit au camp 2, la jeune femme se réveille avec un horrible mal de tête. Elle ouvre sa tente et en sort d’un pas malaisé. Après quelques pas hésitants, elle se penche pour vomir. Emilie mesure le niveau d’oxygène dans son sang. La norme est de 95 à 100% au niveau de la mer. À cette altitude, il doit tourner autour de 70% (avec quelques symptômes légers de mal des montagnes). Hanifa est à 49. "Si cela ne va pas mieux cet après-midi, elle devra redescendre", annonce Emilie.

Un peu plus tard, ça ne va pas mieux. Hanifa vomit son thé, le bouillon de poule et, pour finir, son anti-vomitif. Emilie vérifie son taux d’oxygène toutes les heures. La sentence tombe : elle doit repartir au camp 1 pour le faire remonter. Là-bas, si son état ne s’améliore pas, il lui faudra peut-être poursuivre jusqu’au camp de base où l’attend une bouteille d’oxygène d’urgence. Hanifa raisonne autrement. "Non. Le camp 3", articule--t-elle.

Mais elle n’a pas le choix. Après deux nuits de repos au camp 1, Emilie appelle le camp 2 par radio : Hanifa va mieux. "On repart."

Jour 20. Hanifa est de retour au camp 2. Accroupie dans la neige, elle est en contact radio avec Shogufa, restée au camp de base.

Hanifa et Shogufa ne sont plus dans les meilleures dispositions. L’altitude pèse lourd sur leur corps et leur mental. Elles ont sous-estimé le processus d’acclimatation, le temps de repos nécessaire et la durée totale de l’ascension.

Proche de la catatonie

Hanifa parle à peine. Son taux d’oxygène oscille entre 55 et 65%. Ses symptômes ont presque disparu. L’équipe décide de se mettre en route pour le camp 3, à 6 600 mètres d’altitude. Un voile de nuage recouvre la montagne, la vue se brouille au-delà de 10 mètres. Mais la jeune fille continue d’avancer d’un pas régulier. Nous arrivons au camp 3 en pleine tempête de neige. Le calme ne revient que 24 heures plus tard.

Jour 23. À l’aube, nous nous apprêtons à rejoindre le camp 4, à 7 000 mètres. Hanifa rompt son silence pour évoquer le mauvais rêve qui l’a hantée cette nuit. Quelque chose arrivait à sa mère… Un mur de pierre de 60 mètres de haut sépare la cordée du camp 4. Il est abrupt et Emilie opte pour une corde fixe, qui facilitera la montée. Hanifa est visiblement en difficulté. Emilie la coache, lui explique comment progresser à l’aide des nœuds. "J’y vais ?" demande-t-elle d’une voix étouffée par la cagoule qui lui barre le visage et la protège du froid.

L’équipe atteint le camp 4 au coucher du soleil. Une étendue blanche battue par des vents glacés. Nous sommes à 450 mètres du sommet. Emilie et Vibeke piétinent la neige pour offrir à nos tentes un terrain plus plat. Hanifa est proche de la catatonie. Assise sur son sac, elle fixe les deux femmes, trop faible pour se joindre à elles.

"C’est pas bon", lâche Emilie une fois les tentes dressées. Vibeke demande à Rob de sortir la dexaméthasone, pour réduire la pression crânienne et soulager les symptômes d’Hanifa. Mais la jeune femme s’est déjà endormie.

Alpiniste afghane assise lors de l'ascension du Mont Noshaq
En route pour le camp 3, une petite pause pour reprendre son souffle dans un air qui se raréfie. (Theresa Breuer)

Hanifa ne viendra pas à bout de cette ascension, l’équipe en est désormais persuadée. Nous nous consolons en regardant le chemin déjà parcouru, inespéré. Le groupe s’offre une grasse matinée, prêt à redescendre vers les camps inférieurs et à finir ainsi l’expédition. Mais à la surprise de tous, Hanifa se réveille chargée d’une énergie nouvelle. La nuit lui a apporté un peu du repos tant attendu. Le soleil darde sur nous ses rayons. Les lèvres de la jeune Afghane s’ouvrent sur un sourire. Elle ouvre grand les bras, désigne le sommet et lance un "Oui !" rayonnant.

Le dilemme

À l’approche du sommet, une équipe se met traditionnellement en branle avant l’aube. Il est déjà 9 heures, et chaque minute qui défile nous éloigne un peu plus d’une chance de succès. La montée et la redescente vers le camp 4 devraient prendre au moins 10 heures, et nous n’avons pas encore mangé ni fait fondre la neige pour pouvoir boire. Les guides décident de voir jusqu’où nous pourrions, si tout se passe bien, aller. Peu avant midi, Vibeke aide Hanifa à s’harnacher. Ses sangles et son piolet sont bien en place. "Aujourd’hui, nous allons peut-être entrer dans l’histoire", fait remarquer Rob. Hanifa lève les yeux vers la crête au-dessus d’elle. Anxiété et excitation s’entrechoquent en elle. Elle a perdu du poids au cours des trois dernières semaines, mais elle paraît plus forte et déterminée que jamais.

L’équipe avance doucement. Chaque pas exige une somme considérable d’efforts. Il faut souvent virer de bord sur la pente, cela prend des heures de grimper, avec une pause toutes les 20 minutes. Vers 17 heures, nous atteignons une première arête. Le sommet est encore à 2 heures de là. L’ascension semble ne vouloir jamais prendre fin. Le vent s’est levé, Emilie et Vibeke s’arrêtent pour échanger : est-il prudent de poursuivre ?

"Si on continue, la descente se fera de nuit et dans le froid, observe Emilie. Je ne pense pas que ce soit raisonnable." Un dilemme pour les autres.

"Tout ce chemin qu’on a déjà fait…", pèse Vibeke. Elle est celle qui a le plus d’expérience de la haute montagne et elle se sent suffisamment en forme pour continuer. Sandro et Rob aussi. Elle se tourne vers Hanifa : "Est-ce que tu veux insister ? Rejoindre le sommet ?"

“Ouais”, répond l’Afghane dans un sourire lourd de fatigue.

Emilie passe le relai à Vibeke sans une hésitation. Elle la prévient toutefois : à la seconde où Hanifa dit se sentir mal, tout le monde redescend. "Soyez prudents, c’est tout ce que je vous demande" insiste-t-elle avant de se joindre à moi pour la redescente. Hanifa, désormais attachée à Vibeke, donne tout ce qu’elle a pour tenir le rythme. Sa volonté et sa persévérance ont raison de son épuisement. Renoncer n’est plus dans le champ de ses possibles.

Alpiniste Afghane
“Vive les filles d’Afghanistan !” (Sandro Gromen-Hayes)

Un an et demi plus tôt, elle avait déclaré "Je veux me tenir tout là-haut, fière et droite sur mes deux jambes, relever celles tombées à terre et être une héroïne pour toutes les femmes d’Afghanistan." À 19h02 le 10 août, jour 24 de l’expédition, alors que le soleil se couche au pied du Noshaq, Hanifa atteint le sommet. Vibeke, Sandro et Rob lâchent un cri de joie quand elle se met à genoux pour embrasser le sol. Quand elle se relève, elle tire de son sac le drapeau de son pays. "Vive les filles d’Afghanistan !" crie-t-elle encore et encore, les bras tendus, drapeau au vent.

Deux jours après être devenue la première Afghane a avoir réalisé l’ascension du Noshaq, Hanifa est retournée au camp de base, épuisée mais fière.

"Shogufa ! Neki ! Freshta !" a-t-elle appelé dès son arrivée. Pas de réponse. Les tentes étaient désertes. Hanifa s’est assise sur un rocher et a enfoui sa tête dans le drapeau afghan qu’elle tenait dans ses mains, cherchant sans succès à cacher ses larmes.

Attentat-suicide à Kaboul

Lorsqu’Emilie a compris que personne ne serait là à notre retour, elle a tenté de prévenir Hanifa. Mais sans l’intermédiaire de Freshta pour traduire son message, l’explication était difficile. Hanifa s’était accrochée au mince espoir que quelqu’un serait encore là pour l’accueillir.

Hanifa ignore encore qu’à son retour chez elle, Shogufa a appris la mort de quatre membres de sa famille au cours d’un attentat-suicide le 3 août. Deux hommes ont fait exploser leur bombe durant la prière du vendredi, en pleine mosquée shiite de Gardez, tuant 23 hommes, femmes et enfants. Les autres membres de l’expédition ont, elles aussi, été contraintes de rentrer à Kaboul.

Quatre jours plus tard, Hanifa a atterri à l’aéroport de la capitale. Ses amis et sa famille l’attendaient à la sortie. Depuis, les mois ont passé, le quotidien a repris son cours chez Ascend.

Alpinistes afghanes célébrée dans une rue d'une ville afghane après de l'ascension du Mont Noshaq
Accueille et félicitation par au retour de l'expédition. (Erin Trieb)

Marina, la créatrice d'Ascend, a choisi de ne pas médiatiser l’expédition auprès des journalistes afghans, pour éviter de mettre les jeunes femmes dans le radar des extrémistes. Mais l’ascension fait grand bruit à son échelle. "Hanifa et ses coéquipières se rendent dans les écoles pour parler de leur expérience sur le Noshaq, pour partager leur histoire. Elles deviennent des exemples pour les générations futures. Elles ont élargi le champ des possibles pour toutes les femmes."

L'Américaine et son équipe travaillent à un nouveau programme d’entraînement et d’évaluation. En juin, Hanifa, Shogufa et d’autres membres d’Ascend se rendront à Chamonix pour suivre un stage d’alpinisme. Un projet soutenu par le Jonathan Conville Memorial Trust, qui finance la formation de jeunes alpinistes. Six expéditions sont également prévues sur 2019. "Pas de Noshaq pour nous cette année, mais on va quand même s’attaquer à du lourd", annonce Marina.

Hanifa et sa famille partagent une même fierté depuis son exploit. La jeune femme n’est plus qu’énergie et confiance en elle. Elle apprend à lire et à écrire. Certes, elle veut qu’on parle d’elle et de cette fabuleuse ascension, mais lorsqu’une boulangerie de son quartier a affiché une photo d’elle sur le sommet du Noshaq, elle est allée la retirer. Pour des raisons de sécurité. Elle veut faire de la montagne son avenir, et a décidé de devenir guide, pour elle et pour toutes les femmes d'Afghanistan.

La suite est réservée aux abonnés

Déjà abonné ? Se connecter
Votre premier article est offert
LIRE GRATUITEMENT
ou
S'ABONNER
  • Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
  • Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
  • Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€

À lire aussi

Khumbu icefall 2026
La rédaction

Everest : la voie normale ouvre enfin, mais la saison 2026 reste à haut risque

Will Stanhope
Marina Abello Buyle

« ll aimait les voies en trad qui font peur » : Will Stanhope, guide et free soloiste canadien, meurt à 39 ans à Squamish

La Madone
La rédaction

Film « La Madone » : sur les plus hauts sommets du Mont-Blanc, le mystère des 7 statuettes sacrées

Jorassiques Pâques
Marina Abello Buyle

Jorassiques Pâques : quatre jours de survie pour une ouverture en face nord des Grandes Jorasses

Plus d'articles

Outside le magazine de l'outdoor

Outside entend ouvrir les pratiques et la culture outdoor au plus grand nombre et inspirer un mode de vie actif et sain. Il s’adresse à tous ceux qui aspirent à prendre un grand bol d’air frais au quotidien et à faire fonctionner leurs muscles comme leurs neurones avec une large couverture de l’actualité outdoor.

Newsletter

L’aventure au cœur de l’actualité. Chaque vendredi, les meilleurs articles d’Outside, directement dans votre boîte mail.

Liens

  • A propos d’Outside
  • Abonnements
  • Retour d'aventure
  • Mentions Légales
  • CGV
  • Politique de confidentialité
  • 1% for the Planet
  • Offres d’emploi
© Outside media 2026
Activer les notifications