C’est la question que pose Alex Marchesseau - guide de haute montagne basé, à Chamonix moniteur de ski et réalisateur, dans une lettre ouverte relayée ce week-end par d’autres guides tels que Mathieu Maynadier ou encore Hélias Millerioux. Au-delà de ce débat houleux, c’est un appel à une nouvelle approche de la montagne qu’il faut entendre. Une philosophie qui n’est pas sans rappeler quelque part la vision de Dorian Labaeye, guide lui-aussi, membre du bureau directeur du SNGM, le principal syndicat des guides en France, qui s’exprimait récemment dans Outside.
Avec la réouverture du téléphérique du Mont-Blanc, "on offre des conditions d'accès à des grands espaces", déclarait samedi 16 mai sur franceinfo le maire de Chamonix, Éric Fournier. Le téléphérique de l'Aiguille du Midi et le train du Montenvers ont repris du service samedi, en respectant les règles de distanciation. Mais le maire de Chamonix redoute une saison estivale calme, "on n'aura notamment aucun étranger (…) la montagne d'été va énormément souffrir", a-t-il expliqué.
Si l’inquiétude du maire de Chamonix sur la saison estivale dans la vallée est partagée par Alex Marchesseau, jeune guide installé à deux pas du départ de la benne de l’Aiguille du midi, le choix de rouvrir le téléphérique du Mont-Blanc le laisse nettement plus perplexe. En témoigne sa lettre diffusée ce week-end que nous relayons ici intégralement afin de nourrir la réflexion sur l’avenir d’une région déjà fortement ébranlée par le réchauffement climatique et indéniablement touchée par l’épidémie en cours, comme s'en inquiète le guide de haute montagne, contacté aujourd'hui par Outside
Chères mesdames, chers messieurs désireux que tout reparte au plus vite et comme avant dans notre belle vallée.
Prenez une benne de téléphérique de l’aiguille du midi d’environ 3x5 mètres prévu pour trimbaler 60 personnes. Mettez-y 30 à 40 voyageurs issus d’un rayon de 100 Km avec masques et thermomètres bien disposés. Secouez bien fort au passage des pylônes, répétez l’opération des dizaines de fois par jour pendant la pandémie… Quel intérêt ? Quel intérêt y-a-t' il à ré-ouvrir le téléphérique de l’aiguille du midi le 15 Mai ?
En tant que guide de haute montagne chamoniard, à part le buzz médiatique accompagnant la ré-ouverture du premier téléphérique de France, ainsi qu’une bonne excuse pour ne faire aucun geste envers ses clients détenteurs de pass saison ou année amputés de deux mois d’accès aux remontés, je ne vois pas.
Qui viendra acheter un forfait Unlimited pour monter à l’aiguille le 15 mai?
Les touristes dans un rayon de 100 Km? Sachant que deux tiers de ce rayon appartiennent à la Suisse et à l’Italie. Nous nous retrouvons avec bien peu de “clients au portillon.” Peu de chance que les habitants des massifs alentours (Beaufortain, Aravis, Bornes, Giffre), ou les habitants de la vallée de l’Arve (dont l’économie a souffert de ces deux mois d’arrêt) fassent le déplacement.
Alors qui? Les locaux? Outre la vision de se retrouver entassés à 30 ou 40 personnes dans une boîte de conserve, tous les pros et beaucoup d’amateurs possèdent le pass unlimited, les habitants de la vallée bénéficient d’une réduction. Ce n’est donc pas non plus le public visé pour renflouer la trésorerie.
Mais qui alors? La réouverture se ferait donc à perte ? S’il est utile pour de se poser la question de l’intérêt économique de cette réouverture (si l’on re-parle du remboursement des forfaits “abonnements”, mais c’est un autre sujet, tout aussi houleux), il convient surtout de la mettre en perspective avec les risques encourus par les clients et surtout par le personnel exploitant, qui vit dans la vallée. Sans parler d’une immanquable re-fermeture au plus près de la saison d’été si un incident sanitaire venait à se produire sur le site.
Pour moi, la remise en route de l’installation phare de la CMB revêt uniquement un intérêt médiatique. Celui d'être présenté par les médias comme le symbole de la reprise de l’industrie touristique en France.
Alors que le nombre d’admissions en réanimation redescend, ce cher Dr Dechavanne nous parle dans une interview, de port de masques, de prises de température et de diminution du nombre de personnes par cabine. Là où la distanciation sociale à 1 mètre est levée comme un bouclier par les médecins pour limiter la contamination, la CMB nous propose, pour 60 balles, de se refiler le virus tranquillou en profitant de l’hypoxie (qui fragilise de base les organismes). Mais on s’en fou : “T’as déjà fait le pas dans le vide toi? Non? Eh bien tu devrais. Ce genre d'expérience, ça vaut tous les virus du monde, Mont-Blanc Unlimited Contamination”.
Ces cabines pourraient alors devenir en quelques semaines l’épicentre d’une contamination à grande échelle du rayon des 100 KM, alors que le département, et le pays du Mont-Blanc ont plutôt été épargné par la crise (une vingtaine de décès à Sallanches).
L’opacité de la démarche en amont de ce redémarrage, qui concerne directement la santé de nos concitoyens et l’image de Chamonix à l’échelle mondiale a le droit de nous inquiéter.
Les syndicats de socio-professionnels et les structures associées ont fait du lobbying pour la reprise des activités outdoor (amateurs et professionnels), et j’en suis le premier satisfait. Mais dans le cas de l’aiguille du midi, ne faudrait-il pas appliquer ce fameux principe de précaution ?
Les plages restent interdites mais l’accès à la montagne en téléphérique est accepté...
J'aimerais entendre un vrai épidémiologiste, un vrai médecin indépendant, sur les risques de cette décision.
Surtout lorsque l’on voit la légèreté avec laquelle la CMB et la mairie de Chamonix ont prit cette crise inédite, notamment au début. Alors que tout ou grande partie du parc français des remontées fermait leurs installations le vendredi 13 Mars, l’entreprise chamoniarde se targuait d’ouvrir jusqu’au Dimanche, histoire de « tirer » un WE de plus, non sans omettre d’inviter nos voisins Italiens à traverser le tunnel (encore ouvert) pour venir dépenser leurs deniers à Chamonix.
Dieu merci, si le système de santé venait à s'écrouler globalement, lors d’une seconde vague du virus par exemple, nos dirigeants locaux monteraient une cagnotte en ligne pour sauver, une nouvelle fois, l'hôpital public.
Je suis heureux de pouvoir retourner en montagne, en tant que guide et suite à cette saison d’hiver catastrophique, c’est encore mieux. Même si je me demande comment assurer correctement l’obligation de moyen après deux mois sans activité. Heureusement, avec le rayon des 100Km, je ne devrais pas me retrouver noyé sous la masse de travail ce mois-ci.
Mais pour retourner “là-haut”, je n’ai pas besoin de l’aiguille du midi. Je vais revisiter le massif qui m’a vu grandir, sortir de ma zone de confort, chez moi.
N’est-ce pas une chance unique de vivre cela?
À quoi cela sert-il de remonter aujourd’hui en téléphérique sur le glacier du Géant s’il referme dans un mois, que l’on assiste au re-confinement et que ma saison d’été passe à la trappe ? La prudence est de mise.
En montagne pour évaluer le risque, le guide utilise la méthode du 3x3, pragmatique, fiable. Si un voyant est au rouge, il fait demi-tour. Aujourd’hui, avec de telles décisions, les voyants sanitaires sont rouges et les voyants économiques pour la saison d’été 2020 sont même rubis!
En tant que professionnel du tourisme, je ne peux m’empêcher de penser qu’aujourd’hui l’attitude de nos dirigeants - au niveau local comme au niveau national, dictée par la vision à court terme d’un retour au meilleur des mondes d’avant - entraînera irrémédiablement notre chute demain.
Espérons que la grande enquête lancée par la mairie auprès des professionnels du tourisme fasse émerger une approche collective et pragmatique des enjeux.
Il est temps de repenser l’accès à la montagne, il est temps que les gardiens du temple qui ont bien profité du gâteau, lâchent les restes pour tenter d’en sauver les miettes. Par une vision consensuelle de tous les acteurs du tourisme, avec l’obsession permanente de cette épée de Damoclès climatique que nous avons tous au-dessus de la tête. Personne n’est à l’abri dans cette vallée.
Mesdames, messieurs, il est grandement temps d’ouvrir la voie!
Lire aussi l'interview de Dorian Labaeye : "Alpinisme : on va pouvoir repartir en montagne mais différemment selon le syndicat des guides".
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