« Dans un monde où règnent en maîtres les FKT (Fastest Known Time), je préfère aller lentement. Vraiment lentement » raconte notre journaliste, adepte des records de lenteur, autrement dit des Slowest Known Time ou SKT. Son dernier exploit en date ? Environ 4 kilomètres en seize heures d’effort.
Je ne suis pas du genre à me vanter, surtout en ce qui concerne les soi-disant exploits outdoor. Battre des records, conquérir des titres, inscrire mon nom dans les livres pour la postérité, très peu pour moi. Or, pour une fois, je me sens obligé de raconter ce que j'ai fait, ce que j'ai vécu surtout. Hier, j'ai terminé un projet, une expédition visionnaire sur le mont Camel's Hump, culminant de 1244 mètres dans mon État natal, le Vermont. Petit mais imposant, son sommet se dresse fièrement sur la crête centrale des Green Mountains, c'est mon Everest à moi.
J'avais quatre ans lorsque je l’ai gravi pour la première fois, en partie sur les épaules de mon père. Nous avions suivi le sentier Burrows : environ quatre kilomètres, pour 670 mètres de dénivelé. Cette première rencontre avec des racines, de la boue, du schiste tacheté de lichen et une vue à 360 degrés a été marquante, formatrice. Depuis, j'y suis retourné par tous les temps. J'ai fait du footing au milieu des feuilles tourbillonnantes d'octobre, bivouaqué dans les blizzards de janvier, fait de la luge, tendu des hamacs entre des feuillus, marché sur la pointe des pieds ou en crampons. Bref, je me suis épuisé à découvrir les mille facettes du mont Camel's Hump.
Mais la sortie d'hier était totalement innovante. Seize heures, vingt-trois minutes, neuf secondes… soit le temps le plus lent jamais connu !
Ce n'était pas facile. À vrai dire, je n’avais qu’une seule envie : gravir à toute vitesse cette misérable colline. Or mon esprit, habitué à l'abus de caféine et à la stimulation rapide générée par Internet, en avait décidé autrement, attaquant ma détermination à coup d’insultes et d’ultimatums : « Espèce d'idiot, on s'en fout de ton truc, c'est chiant… Je vais péter les plombs et te faire atterrir dans le service psychiatrique si tu continues comme ça ! ». Il faut bien admettre qu’au bout de la dixième heure, j'avais fait suffisamment de pauses sur des rochers, j'avais contemplé assez d'écorces de bouleau tachetées, écouté assez de chants d’oiseaux les yeux fermés, mâché assez de brindilles et caressé assez de fougères pour toute une vie.
Ralentir, n’est-il pas l’un des symptômes d’une maladie propre à notre espèce ?
Si je partage cette expérience aujourd'hui, c'est en réponse à un hobby de plus en plus populaire désigné par l'acronyme FKT, abréviation de « Fastest Known Time », littéralement "le temps le plus court connu à ce jour", ou record de vitesse. C'est très simple : des passionnés d'endurance - principalement des coureurs, mais aussi des cyclistes, des adeptes du ski-alpinisme et des alpinistes - se lancent dans une course contre la montre, contre le terrain, les précédents détenteurs du record et leur propre ego. D'après les directives du site Fastest Known Time, le lieu officiel d'échange d'archives et d'information, lancé sous la forme de forum Internet au milieu des années 2000 (aujourd'hui propriété du groupe de presse Outside, ndlr), un itinéraire doit être remarquable, distinct et reproductible pour mériter d'y être inclus. C’est par exemple le cas de l’Appalachian Trail mais aussi de l’Otter Trail, long de 38 kilomètres, en Afrique du Sud. D’ailleurs, il semble, d'après ce site, qu'une femme nommée Catherine Weiner ait atteint le sommet de Camel's Hump via le Burrows Trail en 49 minutes et 36 secondes, soit 15 heures et demie plus vite que mon ascension au ralenti. On ne naît pas tous champions.
Si les humains ont probablement recherché la vitesse pendant des millénaires, l'Américain John Muir , pionnier de l'écologie moderne, n'était pas le premier à critiquer le désir de rapidité lorsqu'il a énoncé, avec mépris que « les hommes devraient se promener dans les montagnes, pas y faire de la randonnée ». Mais après tout, ralentir, n’est-il pas l’un des symptômes d’une maladie propre de notre espèce ? Mal du siècle exacerbé par l'engouement de la société industrielle mécanisée pour la productivité, le surmenage, la compétition, les montres connectées, Twitter, et j’en passe. Un débat légitime que j’évite, afin de me concentrer sur véritable défi (et plaisir) d'avancer lentement.
Un rythme plus lent que la normale, plus en conscience
Sur le mont Camel's Hump, j’ai passé plus de 16 heures à parcourir moins de 5 km, frôlant mes limites physiques et du mentales. Quoi que l’on puisse en dire, les éléments indispensables à toute aventure outdoor étaient présents : ce SKT (Slowest Known Time, par opposition au FKT) m’a demandé beaucoup d'énergie, d'efforts et de calories. Parfait pour tester mon courage et mes capacités. Le style comptait, tant sur le plan éthique qu'esthétique. La proximité avec la nature était totale. Rapaces, champignons, ciel bleu, étoiles, rafales glaciales, calme soudain… que d’émotions !
À vrai dire, Camel's Hump n'est pas le seul endroit où j'ai expérimenté la lenteur. J'ai obtenu divers SKT aux Etats-Unis. Des plages de l'Atlantique aux déserts du sud-ouest, en passant par les Cascades, les Tetons, les Adirondacks, le Grand Canyon ou encore dans la vallée de Hoh, au sein du Parc National olympique. Un hobby excentrique qui a commencé un samedi après-midi à San Francisco.
À cette époque, j’habitais en centre de la ville et la claustrophobie du béton entassé sur du béton menaçait de m'étouffer. Rêvant de la Sierra Nevada et de la Lost Coast, et de la voiture que je ne possédais pas, j'ai filé vers un bosquet d'eucalyptus, d'une trentaine d’hectares, niché derrière un complexe hospitalier, à cinq kilomètres de mon appartement et en plein cœur de la ville.
Hélas, ce soulagement fut éphémère, car une heure plus tard, j'étais retourné au milieu des hurlements des sirènes. C’est alors qu’instinctivement, j'ai tourné les talons et suis retourné dans le bosquet, déterminé à prolonger cet instant. Concentré sur ma respiration, j'ai marché. Les 52 os de mes pieds ont absorbé la micro topographie des lieux. Ma colonne vertébrale a vibré au rythme des signaux électriques qui semblaient émaner du sol. Et naturellement, j’ai adopté un rythme plus lent que la normale, davantage en conscience. Âgé de 20 ans, je venais de découvrir la magie de la lenteur.
« Sachons nous montrer paresseux »
Une sensation étrange et une conscience altérée sont des réactions courantes à la lenteur contrôlée. Du moins, c’est ce que j'ai remarqué de manière non scientifique en animant des ateliers ludiques pour des associations artistiques et des écoles alternatives. Ces ateliers, qui se déroulent toujours en plein air, que ce soit dans un parc municipal, une arrière-cour, une forêt ou une prairie, sont censés porter sur l'écriture. En réalité, il s'agit d'enquêtes sur la perception, conçues pour aiguiser les sens des participants et les amener à découvrir les perspectives infinies que recèle l'environnement local quotidien et considéré comme ennuyeux. Au programme : observer des nuages en position inversée, ramper sur les mains et les genoux, humer des fleurs les yeux bandés et faire semblant d'être des Bradypus variegatus, des paresseux à trois doigts.
Je procédais souvent ainsi : « sélectionnez une destination à 100 mètres. Trouvé ? Fantastique. Prenons 15 minutes pour y aller. Soyons des paresseux, mais pas accrochés à des lianes ou autre. Soyons, comme des paresseux de tai chi. Soyons conscients ».
Les enfants hyperactifs tout comme les octogénaires réagissent avec enthousiasme à cette invitation. Ils sourient, racontent ensuite que l'exercice leur a été difficile entre diverses distractions, agitations, problèmes d'équilibre, fatigue, et autres… mais qu'après avoir surmonté cette résistance initiale, l’expérience était fascinante, envoûtante, addictive même. Ensuite, tout le groupe a griffonné, avec frénésie, dans ses cahiers.
La lenteur, une fin en soi
Compte tenu de mes observations durant ces ateliers, je me suis dit qu'une recherche sur Google donnerait des tonnes de choses liées au SKT. Impossible que je sois le seul à faire ça, non ? Mais quelle ne fut pas ma surprise ! Les résultats étaient décevants, la majorité d'entre eux hors sujet, faisant référence à l'omniprésent phénomène FKT. J’ai tout de même réussi à en trouver trois plus ou moins pertinents.
Un article paru dans Trail Runner intitulé « Pourquoi les SKT ont un effet bénéfique sur la santé mentale » (en anglais, ndlr) semblait prometteur. Je me suis dit : « L'acronyme existe, bravo ! » Hélas, si l'auteur, Brian Metzler, faisait l'éloge de la lenteur, il la dépeignait comme un moyen de prendre du repos entre deux efforts à toute allure, non pas comme une fin en soi. En d'autres termes : pas la peine d’être à la tête du peloton à chaque footing, n'est-ce pas ? Son discours était intéressant, mais ne faisait pas allusion à ce que j’avais vécu.
Ensuite, il y avait ce communiqué de presse (en anglais, ndlr) sur le temps le plus rapide connu écrit par nul autre que Buzz Burrell, cofondateur du site et ancien détenteur de FKT sur le Colorado Trail, le John Muir Trail et j’en passe. Pendant quelques secondes, il m'a eu. Je me suis dit que c'était précisément ce que j'espérais découvrir, un lieu virtuel où des passionnés se rassemblent, échangent des astuces, comparent leurs listes d'objectifs et se félicitent de leur retard. Or, visant les boomers, toute l’ironie du texte repose sur l'hypothèse que les athlètes vieillissants, incapables d'aller à la vitesse de la lumière, constituent un potentiel encore inexploité. J'ai apprécié la plaisanterie mais j'ai sérieusement douté que Buzz Burrell soit ouvert à la légitimité du SKT…
Finalement, sur le point de perdre espoir, je suis tombé sur le forum FKT ProBoards datant du milieu des années 2000, un précurseur minimaliste du site actuel, très fréquenté, qui propose des cartes, des podcasts et des mises à jour à la pelle. Un membre, dont le pseudo est bill3 a posté ce qui suit : « J'essaie de devenir la personne la plus lente à parcourir l'Appalachian Trail (évidemment par sections). Je suis vraiment sérieux. J'ai fait ma première section en 1979. J'ai 62 ans et il me reste environ 2000 kilomètres à parcourir. Je veux faire mon dernier tronçon en 2029 pour obtenir le très convoité prix du demi-siècle. Quelqu'un connaît-il quelqu'un qui est plus lent ? Merci (encore une fois, je suis sérieux à 100%) ».
C'était mon homme, Bill3 ! Si le forum n'avait pas été fermé, j'aurais pris contact avec lui. Peut-être aurait-il été prêt à intervenir dans un atelier ?
Les SKT tomberont-ils constamment sous d'innombrables pieds laborieux ?
Cette culture de la lenteur attend-elle patiemment de naître ? « Flâneur » sera-t-il bientôt un compliment ? « Trainard » une marque de vêtements outdoor ? L'équipe d'élite de The North Face se baladera-t-elle sur El Capitan pendant 15 mois ? Les SKT tomberont-ils constamment sous d'innombrables pieds laborieux, de l’Allemagne à l'île de Penang en Malaisie en passant par les Twelve Bens du Connemara en Irlande ? Les bases de données seront-elles submergées ? Les serveurs tomberont-ils en panne ?
Des anonymes travailleront-ils dans l’ombre ? Un moine introverti refusera-t-il de documenter son parcours de bout en bout de l'Arizona Trail ? Un vagabond miteux, randonnant pour des raisons privées, pour une gloire qui s'estompe dès qu'elle est partagée, parcourra-t-il les Alpes suisses sans suivi GPS ? Combien de limaces s’échineront à faire des SKT ?
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