« Raconter le Tor de l’intérieur, ça te dit ? ». Notre journaliste Pierre Le Clainche - navigateur pro et guide accompagnateur en moyenne montagne- n’a pas hésité très longtemps. Pour Outside, il a épinglé le dossard 1489 et s'est préparé à affronter les 356 kilomètres et les 27 390 mètres de dénivelé positif au menu cette année, avec pour seul objectif : finir ! L'ultra, considéré comme le plus dur au monde, ne l’a pas déçu.
Pour les dix ans de l’épreuve d’ultra-endurance devenue mythique, tous les ingrédients d’un cocktail explosif étaient réunis dans le Val d’Aoste italien, le 8 septembre dernier. De la neige après une heure de course, des températures polaires, de la pluie, du vent glaçant et de la chaleur suffocante. Le millésime 2019 restera dans les consciences.
« Attention ! Sous-estimer sa préparation psychophysique, ses vêtements et son équipement peut avoir des conséquences extrêmes, voire fatales ! », prévient le Tor des Géants. Le ton est donné, on est prévenus, la moitié des coureurs ne terminent pas, ça risque de beaucoup piquer et on peut même y laisser sa peau ! Plus de 25 cols de plus de 2000 mètres, dont plusieurs dépassent les 3000, à franchir la nuit, le jour, sous la pluie, la neige et le vent froid. Ok, c’est noté. Tester et repousser mes limites est une sensation que j’affectionne, et plus l’organisation me titille, plus mon envie et mon impatience grandissent.



A quelques jours du départ, la peur s’invite quand je réalise l’immense défi qui m’attend : pas moins de trois Everest de dénivelé en une semaine sont programmés et l’équivalent de plus de deux Diagonale des fous… Je chasse cette ridicule comparaison de ma tête sinon je vais rester sous les draps le dimanche matin du départ. Nous sommes 944 TORdus sur la ligne de départ de Courmayeur, la paisible ville du Val d’Aoste adossée au Monte Bianco.
Je préfère me viander dans la boue
Mon dossard « 1489 » est épinglé à ma ceinture compressive que je bourre de barres de céréales. J’y glisse la paire de gants qu’un ami d'ami m’a suggéré de prendre. Je les prends sans trop y croire. Au cours de tous les ultras que j’ai faits, jamais je n'ai eu à les utiliser. Après une heure de course me voici en short ultra-light, les pieds dans la neige et les doigts bleus. J’enfile finalement mes gants. Première leçon apprise. Au col je bascule de l’autre côté, dans la descente neigeuse, certains mettent les crampons, je tente le hold-up et prends le risque de faire l’impasse. Trop froid pour m’arrêter, je préfère me viander dans la boue. Finalement ça se passe bien, premier ravito, première erreur : j’ai trop faim. Je prends un peu de tout comme si je faisais mon premier ultra alors qu’on déconseille toujours les mélanges. Fromage, chocolat, biscuits, fruits secs, arrosés d’une soupe, tout y passe.
Température ressentie de -12° degrés
On approche de la première nuit, la température descend encore un petit peu. La première des sept bases de vie située à Valgrisenche est là. Sur les conseils avisés de « finishers » j’en fais l’impasse, j’ai encore du jus et à priori l’arrêt pour y dormir n’est pas efficace à cause du bruit. Une part de pâtes « al dente » plus tard je suis de nouveau sur les sentiers en plein froid. Avec l’humidité de la journée et le vent de la nuit la température ressentie approche les -12° degrés. Ça pique, mais en étant actif ça passe. J’apprécie l’incroyable évolution du matériel de montagne et de trail. Tout est léger, respirant, coupe-vent et je n’ai pas à me plaindre, je suis équipé d’une veste « Gore Wear R7 » dite « Shakedry ». La Mecque de la Mecque pour ce genre d’épreuve (et je n’ai pas d’actions chez eux!). L’eau ruisselle mais je ne serais jamais mouillé de tout mon Tor des Géants, excepté aux pieds et aux jambes.



Le nom du col et sa hauteur tatoués sur la cuisse
Le col Loson, le plus haut de la course, culmine à 3296 mètres, c’est un des points les plus durs, je cours depuis presque 24 heures… Un petit salut à Alexis Berg, photographe professionnel auteur de « Grand Trail », qui guette au sommet me redonne un peu le moral. Dans la descente, j’entrevois le nom du Loson avec sa hauteur tatoués sur la cuisse d’un concurrent ! Le gars doit être très solide …
Tiens, et si je m’en faisais un ? Un quoi ? Un tatouage. Pour passer le temps en ultra, c'est une de mes questions préférées. Mais en cinq années d’ultra-trail, je n’ai toujours pas de réponse, je n’arrive pas à me décider. Autres divagations bénéfiques lors de mes longs moments de solitude : je pense aux prénoms de mes futurs enfants. Ainsi le temps s’écoule plus rapidement.
Quatre tablettes de chocolat noir par jour
On y est: Cogne, deuxième base de vie. Ça claque comme nom mais c’est complément ramolli que je franchis le check-point. Des Italiennes me dirigent vers l’immense salle de sport transformée en dortoir géant. Ici je vais passer une nuit incroyablement bénéfique de… 50 minutes. « Dossard 1489, dossard 1489, dossard 1489 !!!!! », résonne une douce voix dans mon rêve. « Tout se mélange dans ma tête au moment de remercier cette jeune bénévole venue me lever. Vous connaissez cette sensation de se réveiller en sursaut sur la banquette d’une boite de nuit au milieu de la chanson des « Démons de minuit » ? C’est la même chose. Et c’est douloureux pendant une minute. Un bol de riz au thon, une tablette de chocolat noir, une banane et des gâteaux apéros salées et on repart. Durant ce TOR je tourne à quatre tablettes de chocolat noir par 24 heures comme en cas, en plus des plats salés habituels. Je m’étonne moi-même.
J’ai la maxi-banane, comprenez que je suis super heureux, bien plus que ne l’exige ce moment en temps normal. Mais être là en pleine nature, avec le soleil qui est revenu me met en joie. On appelle ça les moments de surexcitation ou d’euphorie qu’il faut aussi savoir gérer, car le corps se sent tellement bien que je serais tenté de repartir à 17 km/h dans la montée. Hors, en ultra-trail la gestion des émotions bonnes comme mauvaises est au moins aussi importante que la gestion de la nutrition et du sommeil. Ne jamais se laisser emporter par l’euphorie, tout comme ne jamais se laisser abattre par un coup de moins bien. Restons donc heureux mais pas trop. Juste ce qu’il faut.



Comme l'impression de tracter deux caravanes
Tiens j’ai déjà encore faim… Je m’enfile une barre, puis une deuxième et encore du chocolat, pris en prévision. Cool déjà un autre ravito ! Je viens de manger, mais je m'arrête quand même en accompagnant deux nouveaux compagnons américains : Travis et Gabriel. Je les lâche dans le col suivant et rencontre un troisième coureur de la nation de l’Oncle Sam : Nathan Leehman. Originaire de Caroline de Nord, ce grand coureur n'est pas passé inaperçu depuis le début de la course. C’est un vrai turbo. Il me double depuis le début comme si je tractais deux caravanes, pendant que lui conduit une Formule 1. Une vitesse impressionnante ! Mais une autonomie limitée. A chaque refuge, Nathan attend, comme une allégorie de la fable du lièvre et de la tortue. L’Américain m’explique qu’il est obligé de prendre beaucoup de temps pour se reposer et bien s’alimenter. Du coup on se double tout le temps, jusqu’à faire un bout de chemin ensemble. On décide de s’arrêter ensemble pour dormir dans la base de vie de Donnas. Une heure de sommeil chrono plus tard et un petit déjeuner salé englouti et nous voilà repartis dans la pénombre et le froid. On sympathise, son palmarès me laisse pantois : l’an passé il a réalisé le Grand Chelem de l’ultra-trail aux Etats-Unis, les quatre 100 miles mythiques : la Western States, la Vermont 100, la Leadville trail et la Wasatch Front. Je réalise soudain que je me trouve à une place qui n’est pas la mienne… Une sensation d’imposture m'envahit, suis-je aller trop vite ? Ai-je fait preuve d’arrogance en soutenant ce rythme depuis le départ et en réduisant mes heures de sommeil au quasi néant ? On verra…
Un froid polaire, une nuit interminable et des hallucinations
Cette journée du mardi signe l’arrivée d’une invitée détestable : la pluie. Pile quand on n’en veut pas, en fin de journée avec l’espoir réduit à zéro de voir ses chaussures sécher. Tant pis, un ravitaillement plus tard, je me remets en route, jambes et pieds, trempés. La pluie et donc l’humidité se joignent au froid polaire à l’orée de cette troisième nuit. Une nuit que je n’oublierais pas et que je passe seul sans l’Américain, devenu introuvable entre-temps… Mais c’est qui ce vieillard attablé avec un verre de rouge ? Et ce mec, là, debout en train d’attendre le bus ? Ah chouette, un refuge juste là ! Mais non, ce ne sont que des hallucinations que mon esprit dessine dans le noir d’une nuit bien trop longue. En manque de sommeil, je lutte littéralement contre le froid et l’endormissement, quand l’idée saugrenue de dormir sur le sentier me traverse l’esprit. Pourquoi pas ? Non, impossible ! Tu vas crever de froid, bouge-toi et rallie le prochain refuge ! A l’instar de Milou dans Tintin au Tibet, deux « Pierre » se dressent sur chacune de mes épaules : l’un déguisé en diable et l’autre en ange. « Arrête toi là Pierre, repose-toi, tu en as besoin » me souffle l’ange quand le démon me provoque d’un « tu ne vas quand même pas baisser les bras ici comme un perdant ! ».
Dans l’arène de « Gladiator » pour la scène finale
Je poursuis mon errance jusqu’à ce refuge que je bénis. A l’intérieur, la douce chaleur et les effluves de café invitent au sommeil et au repos. D’ailleurs une Italienne y a succombé, le nez sur la table, juste à côté de sa soupe. Je regarde l’heure : 5 heures. Il faut que je tienne jusqu’au lever de soleil et Valtournenche. Là-bas, c’est décidé je dormirai ! J’ingurgite trois tasses de café (je n’en bois absolument jamais habituellement), enfile une tablette de chocolat noir entière mixée avec une banane et une bonne dizaine de biscuits salés qui me rappellent ma Bretagne. Ça ne ressemble à rien dans mon bol, mais c’est terriblement bon et très digeste. A l’ouverture de la porte du refuge, je respire profondément, expire un grand coup comme si j’allais entrer dans l’arène de « Gladiator » pour la scène finale. Ça va beaucoup mieux, les cimes des montagnes se dessinent avec l’aurore naissante, c’est juste MA-GNI-FIQUE ! À l’arrivée en haut du col, trois bouquetins paradent devant mes yeux, les couleurs sont folles ! Le Cervin se dresse face à moi comme un indicateur géant du chemin parcouru. L’Italienne du refuge me rejoint en haut, je traine, prends des photos pendant qu’elle vomit. « Ça va ? », je lui demande comme un idiot alors que je vois très bien que ça ne va pas du tout, avant de la quitter sur un « bon courage ! », peu convaincu.
Je me cale sur le rythme de deux coureurs
Ma troisième nuit dure une heure de 8 heures du matin à 9 heures du matin. Le moral est bon, on approche petit à petit de l’arrivée même s’il reste plus de 100 kilomètres. Cette fois ce sont deux Français qui me doublent, rigolards, discutant comme s’ils étaient en promenade digestive un dimanche après-midi après le gigot haricots de Mamie. Je me cale dans leurs pas, un peu en retrait en écoutant leurs discussions, comme si j’avais enfin trouvé un bon canal radio FM. J’adore leur rythme, il est engagé sans aller a-delà de ma limite même si je sens que je suis proche de la rupture à plusieurs reprises. Assurément ils sont, eux-aussi, d’un meilleur niveau que moi. Florian Passaquay et Jean-Marc Billet me prennent sous leurs ailes ; les montées et les descentes s’enchainent en leur compagnie. Arrivés au ravitaillement d’Oyace, ils me présentent leurs familles venues les aider et les soutenir avec des amis à eux. Pour moi qui suis sans assistance, c’est un vrai moment de partage et de bonheur. Je mange sans compter au buffet, enchaine des pommes de terre au thon puis du riz, des pâtes et des œufs durs et mon traditionnel dessert fait de bananes, de chocolat noir et de gâteaux secs sucrés et salés. Jean-Marc peine à trouver de l’appétit, malgré toute la bonne volonté des chefs cuisiniers italiens, rien n’y fait, son plat de pâtes finira dans le ventre de sa petite fille.
On remet les voiles vers le prochain point ! Le col suivant marque la séparation avec ce groupe que je dois laisser derrière moi à contre-cœur : Florian, victime d’une violente crise d’asthme, peine à avancer et à respirer. Les différences de températures et l’effort prolongé au grand air froid engendrent ce type de malaise. Je préviens Jean-Marc, son acolyte, et laisse les deux amis dans le noir d’une montée encore longue. Seul de nouveau, j’accélère légèrement, je déroule en descente et tente de ne pas tomber. Étant guide accompagnateur en montagne, je m’amuse à repérer les cols et à jauger l’engagement qu’il faut mettre pour les descendre. Très clairement, dans le col de Champillon je n’emmènerai pas de clients non avertis et techniquement limités. C’est très sauvage, glissant et abrupte. Je double un bon nombre de concurrents dans cette partie, allez savoir pourquoi, je glisse moins qu’eux…
Une grasse mat de 1h20
Dernière nuit, dernier coup de pied aux fesses, avant de se reposer. Pour fêter l’arrivée à la dernière base de vie, je proclame une grasse mat ! Ce sera une heure vingt de sommeil lourd. Quelqu’un peut me réveiller dans une heure vingt svp ? ». « Impossible, on est en sous-effectif à cette heure-là (il est 1:30), il faudra vous lever tout seul », me répond-on. J’ai peur de pas entendre mon téléphone avec mes Boules Quiès, mais je tente le coup. Je m’endors, téléphone collé à l’oreille et son à bloc. Bingo, ça a marché ! Je suis dans le pâté le plus complet, mais je suis levé avec comme seul objectif Courmayeur et sa ligne d’arrivée. Comme d’habitude, riz, thon, chocolat, banane, biscuit rythment mon petit déjeuner. Une Italienne, le visage très pâle, se fait réchauffer les jambes et le dos par deux assistants en même temps ! Elle ne mange pas les repas des bases de vie, pour elle c’est un tartare de viande rouge à 2:30 du mat. Je ne l’envie pas du tout, elle doit ressentir une certaine pression et visiblement elle semble au bout du rouleau. Elle finira toutefois 4ème du classement féminin!
Je débranche le cerveau
Les derniers kilomètres sont toujours un calvaire, je le sais et à chaque fois ça me gonfle. Je peux et veux bien volontiers courir 200 kilomètres mais ne me demandez pas de terminer ces fichus quatre derniers kilomètres. Je n’en peux plus de ceux-là ! Trop longs, trop durs, trop pénibles à un moment où le cerveau s’est focalisé sur ce que je vais manger le soir, sur le prochain film que j’irai voir, sur le résultat de l’équipe de France de Basket ou encore sur la fille avec qui j’aimerais aller boire un verre. Bref, tout mais pas ces fichus derniers kilomètres. On y est presque, plus que quatre bornes, quand un Japonais venu de l’enfer, doublé il y plus de deux heures, tente un ultime baroud d’honneur ou un geste kamikaze : il m’attaque et me double si proche de l’arrivée. Je n’en crois pas mes yeux ! Je n’ai plus de cannes pour le reprendre… Cette place bêtement perdue m’énerve alors qu’avant la course je ne me suis pas fixé d’autres objectifs que de finir. A cet instant, mon esprit de compétition est intenable et prend les devants. Mon genou gauche est enflé et douloureux, j’ai donc énormément compensé avec le droit et j’ai l’impression que je vais laisser un quadriceps sur le bas-côté si j’attaque. Je débranche le cerveau, on verra bien ! Je me lance à sa poursuite et cinq lacets en aval je le retrouve tranquillement en train de marcher, satisfait de son coup. Je lui porte une terrible banderille en le dépassant à une vitesse largement supérieure à celle que je suis capable de maintenir à cet instant de la course. C’est du bluff complet et ça marche ! Je voulais lui détruire le moral, et s’il s’accroche à mes semelles, j’ai intérêt à avoir bien prévu mon coup, car le retour de manivelle peut être violent et direct.
J’ai en magasin des milliers de célébrations
Courmayeur !!! Enfin !!! La belle petite ville du Val d’Aoste s’ouvre de nouveau devant moi. Quelques badauds applaudissent cordialement mon passage mais ce n’est pas la folie du départ de la Diagonale des Fous. On est plus proche d’une ambiance de loges à Roland Garros que d’un kop de supporters de Galatasaray à Istanbul. Le son du speaker arrive dans mes oreilles, c’est trop bon ! Je déteste courir les quatre derniers kilomètres mais je pourrais refaire les 100 derniers mètres indéfiniment. Quel bonheur ! Des sourires, des pleurs pour ceux qui sont passés de l’autre côté de la ligne et finalement peu d’émotions pour moi… A chaque fois c’est pareil, plus c’est dur, plus c’est long et plus je m’attends à ressentir une vague énorme d’émotion mais en réalité ce n’est jamais le cas… Pourtant j’ai en magasin des milliers de célébrations, des loufoques, des arrogantes, des respectueuses, des amusantes et en fait je me contente simplement de lever ma paire de bâtons, c’est nul.
« Bravo Pierre ! », lance l’équipe d’assistance de Florian et Jean-Marc en m’accueillant à bras ouverts. « Génial, merci ! Au fait j’ai fini combien ? ». « 35ème, c’est super top ! ». Non, impossible ! Je n’en crois pas mes oreilles. Il y a eu un bug ? Je jette un œil à l’écran et prends la plus grosse claque de ce Tor des Géants. Incroyable ! Je dois m’assoir, me frotter la tête et les yeux pour être sûr de ne pas être encore en train de dormir dans une base de vie éloignée. La satisfaction est alors incommensurable.
Les visages marqués se succèdent sur la ligne d’arrivée, les sourires sont de sortie, larmes de joie et de douleur. Un Tor des Géants ça se partage, ça se savoure et comme du bon vin c’est le temps passé qui embellira davantage l’aventure vécue.

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