"L’échéance se rapproche mais nous travaillons toujours sur le sujet" nous expliquait, en début de semaine, Sam Bush, le manager de Kristin Harila, alpiniste sur le point de boucler sa course aux 14 x 8000. Mauvaises conditions sur le versant népalais du Cho Oyu, absence d’autorisation de la Chine pour son versant tibétain et pour le Shishapangma… Difficile à ce stade de voir comment la Norvégienne aurait pu gravir les deux sommets manquants à son projet avant le 3 novembre, son ultime deadline. Se retrouvant dans une impasse, Kristin Harila a donc annoncé aujourd'hui mettre un terme à ses 14x8000, via un long post Instagram. L’occasion de faire le point sur cette aventure… et de calculer au passage son impact carbone.
"Trop de neige, trop de froid, et trop d’obstacles le long de l’itinéraire" ont conduit Seven Summit Treks, l’agence qui a accompagné Kristin Harila, l’alpiniste norvégienne en passe de battre le record de Nims Dai, sur le versant népalais Cho Oyu (8188 m), fin octobre, à renoncer à l’ascension de sommet à la frontière de la Chine et du Népal. Une décision lourde de conséquences pour le projet de Kristin, devant être bouclé au plus tard le 3 novembre. Seul demeurait l’espoir d’obtenir l’autorisation de la Chine pour gravir le versant tibétain du Cho Oyu et le Shishapangma (8027 m), les deux derniers sommets de plus de 8000 qu’il manquait à sa liste.
Une tâche ambitieuse, qu’après analyse, nous avions jugée difficilement réalisable, de nombreux arguments géopolitiques, absents lors de la tentative de record du Népalais, risquant de mettre son projet en échec. Et à y regarder de plus près, même si Kristin avait eu le droit le fouler le sol chinois fin octobre, elle n’aurait eu que très peu de chances de venir à bout de son projet. Pour rappel, en 2019, Nims Dai, contraint lui aussi de convaincre les autorités chinoises, avait, après des semaines de stress, entre rencontres avec les politiciens népalais et appel à l’aide auprès de ses followers sur Instagram, obtenu, le 1er octobre, une autorisation spéciale de la part de la Chine pour l’ascension du Shishapangma. Une requête acceptée à titre "exceptionnel" soulignait à l’époque l’Himalayan Times. Il avait tout de même fallu à l’alpiniste attendre près de trois semaines, le 29 octobre, pour arriver au sommet de son dernier 8000. La faute aux longueurs administratives.
L’abandon, une décision douloureuse pour l’alpiniste norvégienne généreusement soutenue par l’horloger suisse Bremont. Absente des réseaux sociaux pendant plusieurs jours, il était difficile de savoir comment elle comptait réagir face à de tels événements extérieurs, entièrement hors de son contrôle. Après un long silence, elle s’est finalement prononcée ce matin, via un post Instagram.
« En ce moment, j’essaie de réaliser que, ça y est, ces six mois, et surtout ces efforts que nous avons déployés pour essayer d'obtenir les permis pour les deux dernières montagnes, le Cho Oyu et le Shishapangma, sont terminés » explique-t-elle. « Nous avons épuisé toutes les possibilités pour y parvenir, mais malheureusement, pour des raisons indépendantes de notre volonté, nous n'avons pas pu obtenir les permis à temps, […] des éléments hors de mon contrôle qui rendent les événements difficiles à digérer ».
Un bilan carbone épouvantable
Six mois et douze sommets de plus de 8000 mètres plus tard, Kristin n’a donc pas atteint son objectif de 14x8000 en moins de six mois et six jours. La faute aux conditions et l’absence d’autorisation des Chinois pour gravir le Cho Oyu et le Shishapangma. Elle n'a donc pas gagné son pari mais accumulé en revanche un bilan carbone déjà catastrophique. Et on s'en doutait. Son approche a toujours été claire : pour parvenir à un tel record, elle allait avoir recours, comme Nims Dai, à des hélicoptères, seul moyen de tenir physiquement le coup, les marches d’approches pour se rendre au camp de base étant souvent très longues. À savoir que Kristin en a effectuées quelques-unes, notamment pour rejoindre le Gasherbrum II.
On sait qu'un projet himalayen comporte énormément de pôles d'émissions carbone (alimentation, vêtements, matériel d'alpinisme, transports). Les déplacements n'en représentent généralement que 30%. D'après nos calculs, les émissions carbone de Kristin, liées au transport uniquement, sont comprises entre 17,6 t CO2/e, et 19,9 t CO2/e (voir explications ci-dessous). Sans plus de suspense, Kristin a donc, au minimum, dépensé, au total, entre 58,6 t CO2/e et 66,3 t CO2/e. À titre de comparaison, un Français moyen consomme 11 t CO2/e par an, idem pour un Norvégien (10,8 t CO2/e par an). Une moyenne abaissée à 5 t CO2/e au niveau mondial et à... 0,5 pour un Népalais.

À l’heure où la planète brûle et où tous les climatologues tirent la sonnette d’alarme, ce projet a-t-il encore le moindre sens ? « Bremont 14x8000 », un exploit, inachevé certes, qui soulève l’épineuse question de la justice climatique. Contribuer au réchauffement climatique en prenant tantôt l’avion tantôt l’hélicoptère à l’assaut des sommets les plus hauts du monde… Une prise de risques, un engagement réel, un besoin de satisfaire son ego peut-être, pendant qu’à quelques centaines de kilomètres, un tiers des Pakistanais sont sous l’eau, victimes d’inondations dévastatrices, liées au réchauffement climatique.
Comment avons-nous effectué ces calculs ?
Précisons avant tout que, par souci de précisions, nous avons bien évidemment demandé au sponsor du projet, l’horloger Bremont, à Kristin Harila elle-même ainsi qu’à l’organisateur 8kexpeditions, le détail des déplacements de l’alpiniste. Hélas, nous sommes restés sans réponse de leur part. Et ce, malgré plusieurs relances. C'est regrettable.
Nous avons donc écumé le compte Instagram de Kristin, à la recherche du moindre trajet. Avion ? Hélicoptère ? Ou bien trek ? Précisons qu’en l’absence d’informations, nous avons considéré que Kristin avait pris l’hélicoptère pour se déplacer. Une fois toutes ces informations en main, il ne nous restait plus qu’à sortir nos calculatrices.
Émissions par avion
C’était le plus simple à calculer, mais également le plus approximatif car bien sûr tout dépend du type d'avion et du nombre d'escales. Connaissant le projet, divisé en trois phases, avec, à la fin de chacune un retour à Oslo, lieu de résidence de Kristin, il ne nous restait plus qu’à rentrer nos trajets dans un logiciel permettant de calculer l’impact carbone d’un déplacement en avion. Toutefois, sur le web, les calculateurs sérieux fournissent parfois des résultats sensiblement différents. Aussi avons-nous choisi de nous appuyer sur la moyenne des différentes estimations.
Émissions par hélicoptère
Impossible de trouver un outil pour calculer les émissions d’un hélicoptère. Et à y regarder de plus près, on comprend pourquoi. Première étape : connaître le modèle de l’hélicoptère. Sans réponse de la part de Bremont, de 8kexpeditions ou l’alpiniste elle-même, la tâche était bien plus ardue. Nous nous sommes donc tournés vers le site web de la compagnie la plus empruntée en Himalaya, Heli Everest. Dans sa flotte, nous avons ensuite retenu deux modèles : le moins polluant, l’Écureuil H125 (145 litres de kérosène par heure de vol) et le plus polluant, l’Écureuil AS 350 (180 litres de kérosène par heure de vol). De là, il ne nous restait plus qu'à faire quelques calculs. Sachant qu’un litre de kérosène émet 3 kg CO2/e… Au total, deux résultats, en fonction du type d’appareil : 9,46 t CO2/e pour le moins gourmand et 11,74 t CO2/e pour l'autre.
Petite précision méthodologique : le calcul du nombre d’heures de vol en hélicoptère est la somme de nos diverses recherches. Évidemment, il est imparfait. De plus, nous n’avons pas pris en compte les conditions de vol, qui peuvent considérablement changer la donne. Quoiqu’il en soit, cette évaluation permet d’avoir une idée générale des émissions.
Demain, bis repetita ?
« Dans l'adversité, il faut trouver la force intérieure, c'est pourquoi je vous fais savoir à tous que je reviens et que je vais terminer ce record l'année prochaine ! » fait savoir l’alpiniste sur Instagram sans toute de même préciser comment elle compte y parvenir. Va-t-elle recommencer son projet à zéro pour passer sous la battre des six mois et six jours ? Avec quels moyens financiers ? Les conditions météorologiques le lui permettront-elles ? La situation géopolitique aussi ? Sera-t-elle prête à rajouter, encore, entre 17,6 t CO2/e, et 19,9 t CO2/e à un bilan déjà pas très glorieux ?
Et si Kristin et son sponsor étaient sur le point de trouver une solution de repli ? Une piste étonnante, non évoquée par Kristina précisons-le, mais soulevée par Alan Arnette, considéré comme l’un des meilleurs chroniqueurs contemporains de l’Himalaya, sur son blog : "Il est de notoriété publique que la personne la plus rapide est venue à bout des 14 x 8000 en 189 jours", rappelle-t-il. "Un record réalisé entre le 23 avril et le 29 octobre 2019, par Nirmal Purja Pun Magar et reconnu par Guinness World Records. Cependant, une étude publiée en ligne note qu'il aurait finalement fallu à Nirmal cinq ans, quatre mois et 25 jours pour réaliser les 14 x 8000, principalement car il n'aurait pas atteint le véritable sommet du Manaslu (8163 m) pendant son projet de 2019 et ne l'a fait qu'à l'automne 2021. Le premier sommet de Kristin a été l'Annapurna, le 28 avril 2022. Pour passer sous la barre des six mois devra, elle devra terminer ses 14 ascensions avant le 3 novembre 2022, mais elle pourrait continuer l'année prochaine pour battre le record de Nims Dai". Il lui suffirait alors d'ajouter à son palmarès le Cho Oyu et le Shishapangma et... dans la foulée, entre 4,7 et 4,9 tonnes de CO2/e. Ce qui porterait son bilan total à 63,3 tonnes de CO2/e dans la fourchette basse, voire 71,2 dans la fourchette haute.
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