Son ascension en trad de Drifter's Escape, proposée à 5.15a (9a+) est aujourd’hui considérée comme la voie la plus difficile au monde dans ce style. Réalisée en juillet dernier au Canada, il aura pourtant fallu sept mois pour que Connor Herson l'annonce, provoquant au passage une petite onde de choc dans le monde de la grimpe. On l'aura compris, l'Américain de 22 ans est du genre discret. Pour en savoir plus, on l'a attrapé au vol juste avant son départ pour le Mellow Film Festival, à Denver (Colorado), où était présenté le film consacré à son dernier exploit. Une interview express, accordée avec le calme qui le caractérise.
Le 14 juillet 2025, sur le Stawamus Chief, en Colombie-Britannique, Connor Herson enchaîne une longueur de 25 mètres devenue mythique. Le Chief, immense monolithe de granite de près de 700 mètres qui domine la ville de Squamish, est le cœur battant de l’escalade locale. Grandes voies historiques, couennes en fissures, blocs au pied des parois : tout converge vers cette masse blanche qui surplombe la baie.
Trois longueurs au-dessus du sol, à gauche de la Grand Wall, un mur de granite blanc, parfaitement lisse et légèrement déversant attire l’œil. Il n’est traversé que par deux fissures parallèles parfaitement dessinées. « Une fois qu’on les a vues, on ne voit plus qu’elles », explique Connor. Drifter's Escape — un nom emprunté à une chanson de Bob Dylan — commence au cinquième relais d’une ancienne voie d’artif, Bald Egos (VI 5.9 A4). Le départ se fait depuis une large vire suspendue, avec vue plongeante sur Squamish. Un endroit où Connor a passé des heures, des journées entières, à observer, travailler, partager du temps avec ses amis, qui lui évoque que des bons souvenirs. Au-dessus, 25 mètres d’escalade, protégée uniquement par des coinceurs, avec deux spits au départ pour éviter un retour brutal sur la vire. La fissure impose une séquence exigeante : un début technique et instable côté 8b, un premier bloc puissant, lui aussi aux alentours du 8e degré, un repos précaire sur des verrouillages à deux ou trois doigts sans véritables appuis pour les pieds, une section soutenue et « pumpy », puis un dernier mouvement bloc dur au sommet de la voie. Connor propose la cotation de 5.15a (9a+) — un degré jamais encore attribué à une voie en trad. De quoi faire de Drifter’s Escape la nouvelle référence mondiale du genre, et projeter Connor Herson sous les feux des médias.




Sa gestion de la célébrité et du secret autour de son 9a+
Depuis l’annonce de l’ascension de Drifter’s Escape, Connor est présenté comme « celui qui a grimpé la voie trad la plus dure du monde » - une étiquette qu’il accueille avec un certain flegme. L’ascension, réalisée l’été dernier, n’était pour lui qu’un projet : « Je l’ai essayé. J’ai réussi à la faire. J’étais vraiment heureux. Et puis, en quelque sorte, j’ai un peu clos l’histoire. ». Lorsque la nouvelle sort, six mois plus tard, lui est déjà ailleurs, de retour à l'Université de Stanford, plongé dans son semestre et le début exigeant de son master en ingénierie électrique. Il vit alors l’emballement médiatique comme quelque chose d’ « intéressant » et d’un peu décalé. Mais il y voit surtout un avantage, celui d’avoir pu préserver l’expérience loin des projecteurs, de la savourer pleinement avant qu’elle ne devienne publique. Quant au secret, il n’a pas été compliqué à garder. Comme il s’agissait d’une première ascension, personne n’était au courant, sauf ses proches et quelques grimpeurs de Squamish. Mais pour le reste du monde, la voie n’existait pas encore. Il n’y avait donc rien à cacher.
La découverte de Drifter's Escape
Connor entend parler de la ligne en 2024 par son ami grimpeur Ethan Salvo. A première vue, elle lui semble belle, difficile, mais certainement jouable. « Je n’ai jamais vraiment douté du fait que la longueur soit possible. Je savais simplement que ce serait très dur. » nous confie-t-il. À la fin de l’été, après une douzaine de tentatives, des progrès nets, et une voie enchaînée avec deux repos, son séjour s’achève. Il doit rentrer. Il revient l’été 2025 avec un seul objectif. Entre-temps, la voie n’a pas quitté son esprit. Pendant près d’un an, elle reste au premier plan. Visualisation, mémorisation, construction patiente de la motivation. « À mon retour, je me souvenais parfaitement de chaque mouvement, de chaque détail de bêta de la saison précédente. »

Son équilibre de vie
Connor termine actuellement son Bachelors tout en ayant déjà entamé des cours de master en ingénierie — un rythme exigeant, mais qu’il a appris à apprivoiser. Pour éviter de s’épuiser, il a trouvé son propre système : « Ça fait deux ans que je prends le semestre d’automne off pour me consacrer pleinement à l’escalade. Et puis, quand je retourne en cours, je me concentre à fond sur mes études, ce qui signifie que l'escalade passe peut-être un peu au second plan, ou que je grimpe seulement le week-end. Alterner entre les deux a été pour moi la meilleure façon de trouver concilier ces deux univers » Un équilibre qui devient de plus en plus difficile à trouver, au fur et à mesure qu’il progresse dans ses études, mais qu’il parvient aussi de mieux en mieux à gérer. Au printemps dernier, pendant trois week-ends d’affilés, Connor enchaînait ainsi des grandes voies sur El Cap, dans la vallée du Yosemite : « Avoir un cursus universitaire à temps plein et réussir à grimper autant en même temps, c'est vraiment spécial et différent de tout ce que j'ai pu vivre auparavant. », dit-il.
Le potentiel du trad
Pour Connor, l’escalade traditionnelle est loin d’avoir atteint ses limites. « Aujourd’hui, le niveau physique maximal en trad reste inférieur à ce qu’on voit en bloc ou en sportive. Donc, de ce point de vue, la marge de progression est encore énorme. J'ai eu des discussions avec d'autres grimpeurs, où l'on imaginait ce qui se passerait s'il existait une voie traditionnelle avec, par exemple, un bloc de niveau 8C ou quelque chose d'aussi fou. Mais le plus grand défi reste de trouver les voies qui offrent le bon équilibre : celles qui sont protégeables sur matériel, réellement possibles, mais pas trop faciles non plus. » Ce défi l’anime pleinement. Installé en Californie, à quelques heures de la vallée du Yosemite, il sait qu’il pourrait passer une vie entière à explorer le parc national sans en faire le tour. Il y a déjà répété des lignes mythiques, mais ce qui l’attire de plus en plus, c’est l’inconnu. « J’adore répéter des voies. Mais d’une certaine manière, c’est une bien plus grande aventure de découvrir une ligne par moi-même, sans même savoir si elle sera bonne, possible ou intéressante. Cette part d’incertitude rend la découverte d'une voie comme Drifter’s d'autant plus gratifiante et spéciale. » Voyager fait aussi partie de l’équation. Il a encore peu grimpé en Europe, jamais en Asie, en Afrique ou en Amérique du Sud. Le terrain de jeu est vaste.

Ses racines : des parents grimpeurs et une enfance au Yosemite
Connor a grandi en Californie, à quelques heures du Parc National du Yosemite, un territoire qui a façonné son imaginaire autant que sa pratique : « C’est un endroit vraiment spécial pour moi », dit-il. Ses deux parents, grimpeurs, lui transmettent très tôt le goût du rocher, sans jamais rien imposer. « Quand j’étais petit et que je commençais vraiment à aimer l’idée de grimper, et que je passais du temps en famille en falaise, je savais déjà que que l’escalade serait une passion de toute une vie. Mais je ne m’attendais absolument pas à atteindre un tel niveau. Je n’aurais jamais imaginé où cela me mènerait, les endroits où je pourrais voyager et les ascensions que je pourrais réaliser. C’est vraiment exceptionnel. »
Au-delà de la performance, il retient surtout les nombreuses compétences de vie que la grimpe lui a appris, notamment la capacité à résoudre des problèmes. Une manière d’aborder le monde qui dépasse largement le rocher. « J’ai toujours beaucoup aimé les maths, ça a toujours été ma matière la plus forte. Mais ce qui m’a particulièrement attiré dans l’ingénierie, c’est l’aspect résolution de problèmes. Sur le papier, comme sur le rocher. »
Une annonce importante au printemps ?
Les défis chiffrés qu’il se fixait adolescent — grimper 5.14 (8b+) avant ses 14 ans, enchaîner cinquante 5.14 avant ses 18 — ont évolué. Un été consacré à une fissure, une saison en grande voie, peut-être du bloc ensuite. L’idée est de garder toutes les options ouvertes. « Aujourd’hui, j’essaie d’être honnête avec moi-même sur ce qui m’enthousiasme et de ne pas me limiter à une étiquette. Je veux garder un équilibre entre la quantité, le volume et l’intensité — notamment sur des longueurs vraiment difficiles et de grande qualité. Je veux pouvoir concilier les deux et m’écouter. »
Pour l’instant, il avance étape par étape. Un master à terminer. Des week-ends de grimpe à optimiser. « J’ai beaucoup de voies que j’envisage d’essayer dans le Yosemite, beaucoup encore à l’état de projet ; certaines dont je n’ai entendu parler que par rumeurs. Je ne sais même pas si elles sont réalisables, mais j’ai vraiment envie de les explorer et de les tester. » Connor reste discret, mais il laisse entendre qu’une annonce importante pourrait bien arriver au printemps. Il préfère ne pas dévoiler plus de détails pour l'instant...
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
