Voilà plus de dix ans que sur l'une des plages les plus fréquentées de l'île, Mathieu Schiller, figure du surf réunionnais, a été mortellement attaqué par des requins. Le début d'une longue série sanglante sur l’île. Des requins bouledogues et tigres, les plus dangereux, ayant happé, en moins d’une décennie, une trentaine de surfeurs et baigneurs. Bilan : onze morts. Mais depuis cinq ans, aucune attaque n’a été enregistrée. Le résultat d’une complexe stratégie de réduction des risques mise en place sur l’île qui vient enfin de renouer avec les compétitions de surf fédérales.
16 Mars 2024. Cette journée a un goût de liberté retrouvée à La Réunion. Car ça y est, les grands événements de surf sont enfin de retour. « Ça faisait très longtemps, plus de 20 ans, qu'on n'avait pas eu de compétitions fédérales » soulignait alors Eliott Royer, surfeur local. « Ça fait plaisir de retrouver des gens qui ont beaucoup de niveau et de tomber contre eux ».
« On faisait que nos petites compétitions entre nous » ajoute Louis Labasse, jeune compétiteur réunionnais. « Et là, il y a la fédération qui est venue [pour organiser l’Open de France, ndlr]. Du coup, c'est cool ». Et très sécurisé. Sur ce point, les règles sont drastiques : le plan vigie requin a spécialement été renforcé pour l’occasion. Ce qui rassure pleinement les compétiteurs.
Des « vigies requin renforcées » mises en place depuis plusieurs années
Localement, on parlait de la « crise des requins ». Une série noire d’attaques, ayant un fort impact sur l’attractivité touristique et l’image de l’île, qui semble avoir enfin pris fin. Puisque depuis le 9 mai 2019, aucun accident n’a été recensé à La Réunion. Alors que sur la période 2011-2019 on en avait relevé trente, dont onze mortels. La raison ? Une complexe stratégie de réduction des risques.
Tous les matins, Norbert Sénescat, figure locale de la glisse, envoie son équipe de scaphandriers à l’eau pour un rapide test. Ces plongeurs professionnels ont une mission : mesurer la visibilité sous l'eau à l'aide d'un disque relié à un fil de dix mètres. La distance nécessaire pour observer un requin. Car s’ils sont trop près, le temps de lancer l’alerte, c’est généralement trop tard. Si la zone est validée, il envoie un message sur les réseaux sociaux et, dès 9h, le drapeau vert est hissé. De là, les surfeurs affluent.
Mais le travail des scaphandriers ne fait que commencer. Ils arpentent inlassablement jusqu’à 15h le spot de surf des Trois-Bassins, dans l’ouest de l’île. À l’affût du moindre requin-bouledogue ou tigre, les deux espèces à l’origine des attaques contre les humains. Leur minutieuse recherche est appuyée par deux bateaux qui patrouillent en surface et par des caméras sous-marines. Celles-ci diffusent en direct les images à terre. À terre comme en mer, un duo de chefs d’équipe scrute en permanence les images, prêt à donner l’alerte si un squale est aperçu. Ce regard sous l'eau, mis en place il y a une dizaine d’années, est baptisé « vigies requin renforcées ». Il fonctionne sept jours sur sept. Et a largement fait ses preuves : depuis cinq ans, plus aucune attaque n'a été enregistrée.
Faire oublier l’image « d’île aux requins » a un coût
« Le bilan, c’est que du positif. Quand on voit le nombre de personnes qui reviennent à l’eau, les manifestations, les associations qui ramènent les enfants… », s’enthousiasme Norbert Sénescat, en charge du groupement d’intérêt public qui pilote, depuis 2016, la stratégie locale de réduction du risque. Une sécurisation des plages qui permet à toute une économie de renaitre.
Au début de la crise requin, le surfeur Clément Lodeho, alors jeune espoir, avait quitté l'île pour pratiquer à haut niveau dans les Landes. Et après quelques années d'exil, l'ancien champion a finalement décidé de rentrer, il y a trois ans. À l'époque, plus aucune école de surf n'existait. Tout était à reconstruire. Et il a fait partie de celles et ceux qui s’y sont attelés. « Ça a été un grand coup de poker » se souvient-il. « On n'y croyait pas. Au niveau des autorisations, des assurances, ça a été un gros projet qui a pris beaucoup de temps ». Un pari gagnant puisqu’aujourd’hui, ses cours ne désemplissent pas. Car les touristes n'ont jamais été si nombreux à La Réunion.
Mais faire oublier l'image désastreuse « d'île aux requins » a un coût. 2 millions d'euros par an pour garantir la sécurité des plages, avec au cœur du dispositif, un programme de pêche préventive extrêmement clivant. Avec d’un côté celles et ceux qui souhaiteraient plus de prélèvements. Et les autres qui dénoncent un scandale écologique.
La pêche préventive, une pêche aveugle ?
De son côté, le CSR, le « Centre Sécurité Requin », annonce un taux de survie des prises « accessoires » de plus de 82%. À titre de comparatif, la pêche préventive en Australie ou en Afrique du Sud n’atteint pas 30% de survie. « On a pêché 59 requins bouledogues de 2018 à nos jours : ce n’est pas l’abattage dont on nous accuse », assure Michael Hoarau, directeur adjoint du CSR. Un argument qui ne fait pas l’unanimité. L’association Vie Océane, déplore « des prises accessoires, dont des espèces en danger critique d’extinction ». Et estime que les animaux relâchés, même vivants, « ne sont pas indemnes ».
Reste que la communauté scientifique est assez divisée sur la question, car aucune étude n'a permis de déterminer l’impact de la pêche préventive. Qui pourrait s’apparenter à une pêche aveugle. Car si les attaques ont cessé, c'est aussi parce que les activités nautiques sont drastiquement encadrées. De quoi faire redémarrer l’activité économique. D'ailleurs l’essor est tel, que beaucoup de pratiquants et de professeurs de surf se sentent à l’étroit.
Les surfeurs sont revenus, certes. Mais « les pêches préventives continuent de démontrer la présence de requins dangereux pour l’humain dans des zones très proches de la côte » rappelle le gouvernement sur son site. « Il est donc essentiel de respecter les zones de baignade et d’activités nautiques autorisées ». Dont le détail est à retrouver sur une plateforme dédiée. Un arrêté préfectoral de 2013 interdit à ce propos la baignade et les « activités mues par la force des vagues » (surf et bodyboard) à l’extérieur du lagon ou de zones surveillées par les « vigies requins ». Résultat, on assiste aujourd'hui à une concentration de surfeurs sur les zones sures. Au point que Thierry Martineau, président de la Ligue réunionnaise de surf, assure désormais plus craindre les blessures dues à la surfréquentation des spots de surf... que celles dues aux requins !
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