Vous avez 1 chance sur 11 millions d’être attaqué par un requin. C’est très peu. Si peu, qu’il est presque impossible de trouver quelqu’un ayant vécu le même traumatisme pour en parler. Pour retrouver ces victimes, et vous aider à vous sentir un peu moins seul dans cette épreuve, un groupe de soutien a été créé : le « Bite Club », ou « Club des Mordus » en français - le groupe le plus exclusif, que personne ne veut rejoindre.
Alex Wilton vit à San Francisco, ville entourée d'eau. Avant, l’eau faisait partie de sa vie, il avait même fait de la voile pendant des années. Il associait alors l’océan à la liberté, celle de pouvoir explorer un univers sans limites. Mais depuis peu, il ne peut plus regarder l’eau sans que son esprit soit hanté de cauchemars. Assez étonnant, pour quelqu’un qui vit aux bord de la baie de San Francisco.
En mars 2019, Alex, accompagné de sa petite amie de l'époque, Asha Agrawal, se rend à un mariage à Trocones, une station balnéaire sur la côte Pacifique du Mexique. Il a alors 32 ans. Arrivés à leur hôtel, situé en bord de mer, ils enfilent un maillot de bain et se jettent à l’eau. Après avoir barboté un moment dans l'eau bleue-verte, histoire de se rafraîchir, Alex Wilton a soudain envie se défouler un peu. Il ajuste ses ses lunettes de natation, nage jusqu’au large et se dirige plein sud.
Se baigner dans l’océan a longtemps été une épreuve pour Alex Wilton. À 8-9 ans, le film « Les Dents de la mer » l’a un peu traumatisé. Pendant des années, il a refusé de s'aventurer dans une eau où il n’avait pas pied, de peur de voir un aileron de requin se diriger vers lui. Puis, petit à petit, il s'est senti plus à l’aise en nageant en eau libre, même s'il restait sur ses gardes lorsqu’il montait à bord d’un bateau. Parvenu à l'âge adulte, Alex Wilton tressaillait encore à la vue d’une ombre, lorsqu'il s'éloignait du rivage, mais en bon chef de produit doté de sang froid et d'une logique sans faille, il calmait ses angoisses par le raisonnement.
Le risque d'être attaqué par un requin varie en fonction de la géographie, de la fréquence à laquelle une personne se rend dans l'océan et des activités qu'elle y pratique. Mais les risques sont infimes pour presque tout le monde. Selon l'International Shark Attack File, un groupe de recherche du Florida Museum, la probabilité annuelle d'être attaqué par un requin en Amérique est d'environ 1 sur 11,5 millions. En Californie, où vit Alex Wilton, une étude de Stanford de 2015 a révélé que les nageurs ont 1 chance sur 738 millions d'être attaqués. Alex Wilton avait plus de chances d'être tué en tombant du lit ou par un feu d'artifice qui aurait mal tourné, qu’en faisant un crawl dans le Pacifique.
Attaque sur une côte mexicaine
Mais ce jour-là au Mexique, Alex Wilton ne pense qu'à se dégourdir les jambes après des heures passées dans des avions exigus. Il nage tranquillement, se délectant de l'eau chaude qui coule sur sa peau. Mais tout à coup, quelque chose se jette sur lui, avec la vitesse et la puissance d’un tank. Il ressent une violent douleur à la jambe droite. Se serait-il écrasé contre quelque chose ? Un bateau l'aurait-il heurté ?
Instinctivement, il plonge sous l'eau et aperçoit la silhouette d'un grand requin gris et blanc à quelques mètres de lui. Il sort la tête de l'eau en haletant, essayant de comprendre ce qu’il s’est passé. Puis il replonge la tête sous l'eau, et voit immédiatement que sa jambe droite a été déchiquetée. Enfin il remarque la queue du requin qui se balance dans l'eau en s'éloignant. Alors que la nappe de sang commence à l’encercler, Alex Wilton tourne sur lui-même dans l'eau, les deux jambes dirigées vers le fond de la mer. De cette façon, il peut voir dans toutes les directions autour de lui, mais il sait qu'il ne peut pas rester là, immobile, à regarder l'eau avec terreur. Il doit nager jusqu'au rivage avant de perdre trop de sang - ou pire, que le requin revienne. Pour la première fois de sa vie, il a peur de mourir.
Alex lutte de toutes ses forces pour regagner la plage, traînant sa jambe droite, marquant deux arrêt pour jeter un coup d’oeil par-dessus son épaule et scruter l’eau, craignant la réapparition de cette masse de chair grise. L'adrénaline atténue la douleur, mais une peur écrasante le tenaille. Son cœur bat la chamade. Il est sans défense. Ces quelques minutes à se laisser porter par la force des vagues vers le rivage semblent durer des heures. Lorsqu'il sent le sable sous son pied gauche, il appelle en hurlant sa petite amie, assise sur une chaise longue sur la plage.
Asha attrape son paréo, et l’attache grossièrement autour de sa blessure sanguinolente pour lui faire un garrot. Elle appelle à l’aide d'autres touristes qui passent par là pour l’aider à porter Alex hors de la plage, et court à l’intérieur de l’hôtel pour chercher de l'aide. Alors que l’hôtelier s'apprête à appeler une ambulance, Asha lui fait comprendre qu'il n’y a pas de temps à perdre - il doit conduire personnellement Alex aux urgences, sinon il va se vider de son sang.
Alex est conduit immédiatement en salle d’opération. « Tu vas t’en sortir », lui dit un médecin en lui tenant la main. La morsure est passée à quelques centimètres de son artère fémorale - principale source de sang de la jambe, qui, si elle est perforée, peut entraîner la mort en quelques minutes - mais elle ne l'a pas sectionnée. Vingt-sept point plus tard, il est sorti d'affaire.

Les requins font partie des rares créatures qui sentent et utilisent notre peur primitive d'être dévoré. Les ours, les grands félins, les crocodiles et les alligators en font aussi partie, mais si l'on se concentre sur les références de la pop culture (« Les Dents de la mer » notamment), ce sont les requins qui attirent le plus l’attention - même si l'on estime que les crocodiles font beaucoup plus de victimes chaque année.
Il existe plus de 470 espèces de requins, et beaucoup sont inoffensives. Les requins sont plus menacés par l’homme, que l’inverse. Selon une étude récente publiée dans la revue scientifique Nature, les populations de requins et de raies dans les océans ont chuté de 70 % depuis les années 1970, en grande partie à cause de la pêche, qui réduit le volume de nourriture pour les requins et multiplie les filets et autres équipements qui les emprisonnent. On estime que l'homme tue environ 100 millions de requins par an. En revanche, dans le monde entier, les requins tuent en moyenne quatre personnes par an.
Dans les rares cas où ils s'en prennent à l'homme, les chondrichtyens peuvent être difficiles à identifier. Dans le feu de l'action, les survivants ne cherchent pas à faire la différence entre le gris-brun des requins taureaux et des requins-tigres, et le gris foncé des grands requins blancs. Mais la plupart des attaques sont attribuées à ces espèces, surnommées les « Trois Grands » à cause de leur taille, de leur potentielle dangerosité et de leurs dents, conçues pour arracher. Sur la base des photos et des descriptions de son attaque, les enquêteurs de l'International Shark Attack File ont ainsi conclu qu’Alex Wilton a très probablement été mordu par un grand requin blanc adolescent, mesurant entre 1,80 mètres et 3 mètres.
Les grands requins blancs attaquent souvent par-dessous, en venant du fond, harponnant leurs proies à des vitesses atteignant 24 kilomètres heure, soit plus de trois fois plus vite que le record de nage libre de Michael Phelps (l’un des plus grands nageurs américains, le plus titré et le plus médaillé de l'histoire des Jeux olympiques, avec 28 médailles dont 23 d'or remportées entre 2004 et 2016, capable de nager jusqu’à 8 kilomètres heure, ndlr). Contrairement à l'image sanguinaire qu'ils renvoient dans « Les Dents de la mer », ces requins ont tendance à prendre des petites bouchées de leur cible avant de la manger - ou de s'éloigner à la nage si elle n'est pas à leur goût.
64 victimes en 2019
La force de cette morsure « pour goûter » peut cependant être fatale pour les humains. Le requin-tigre est moins perspicace, dévorant parfois des plaques d'immatriculation et des pneus en plus d'autres requins, d'oiseaux de mer et de dauphins. Les requins-taureaux sont clairement plus agressifs, secouant souvent vigoureusement leurs victimes, et ils peuvent s’aventurer même dans les rivières d'eau douce.
« Si l’on prend l’ensemble des événements les plus traumatisants pour l’homme, les attaques d'animaux figurent sur le haut la liste », explique Andrea Roberts, chercheuse spécialisée dans les traumatismes et la santé cognitive à l'école de santé publique T.H. Chan de Harvard. Les attaques de requins peuvent être particulièrement terrifiantes, ajoute-t-elle, malgré leur rareté. Nos capacités à entendre et à voir dans l’eau sont limitées, ce qui accentue le côté inattendu, et s’ajoute au syndrome de stress post-traumatique. De plus, il y a le sentiment d'impuissance ressenti dans un environnement où les humains ne sont pas faits pour se défendre. Une étude menée en 2018 par des chercheurs de l'Université de Sydney - la toute première à se pencher sur les traumatismes des survivants de morsures de requin et leurs familles - a révélé que près d'un tiers d'entre eux ont déclaré souffrir de ce syndrome de stress post-traumatique dans les trois mois suivant leur attaque.
Enfin, il y a l'isolement lié au fait de vivre quelque chose d'aussi peu commun. Selon l'International Shark Attack File, il n'y a eu que 64 attaques de requins accidentelles dans le monde en 2019, l'année où Alex Wilton a été mordu. Le problème, quand on fait partie de ces rares malchanceux, c'est que presque personne ne peut vous comprendre.
À son retour à San Francisco, le rétablissement physique d’Alex Wilton a été étonnamment rapide. Au bout d'une semaine, il a mis de côté ses béquilles, a rapidement recommencé à marcher et s'est mis à l'elliptique. Mais psychologiquement, il ne se sentait pas bien. Parfois, en rentrant du travail en voiture ou en prenant sa douche, il se remémorait les images et les sensations de l’attaque : l'impact stupéfiant, le corps du requin assez proche pour être touché, la queue ondulante qui se fond dans le bleu-vert, la peur qui lui noue la gorge alors qu'il scrute l'eau pour voir si le requin revient. Il n'avait pas vu l'animal s'approcher, mais parfois il imagine à quoi il aurait pu ressembler : une gueule grande ouverte se précipitant vers lui, des dents aussi pointues que des poignards.
Andrea Roberts, la chercheuse de Harvard, affirme que de tels « flashbacks » sont courants quand on est atteint de stress post-traumatique. « Lorsque nous sommes menacés, notre cerveau se force à se rappeler des circonstances pour nous protéger », explique-t-elle. Le cerveau enregistre des marqueurs, dans ce cas-ci l'eau, comme des avertissements signalant que le danger pourrait être à nouveau imminent. Mais de telles images peuvent refaire surface à des moments inappropriés.
Des « flashbacks » post-traumatiques
Shaili Jain, psychiatre spécialisée dans les traumatismes, professeur à la faculté de médecine de l'université de Stanford, affirme que la façon dont un survivant interprète un événement peut influencer son rétablissement psychologique. « Ceux d'entre nous qui regardent « Les Dents de la mer » quand ils sont enfants partent du principe que les requins sont vraiment dangereux. Mais certains amoureux de la faune sauvage m'ont dit qu'ils ne voyaient pas nécessairement les requins de cette façon. Si vous avez l'impression d'avoir dérangé un animal dans son habitat naturel, et que ça a dégénéré, ça peut passer pour un malheureux accident, mais pas pour un acte prédateur. » En revanche, considérer un accident comme un acte prédateur peut rendre le rétablissement plus difficile.
Alex, lui, était mitigé. Il comprenait certes l’importance écologique des requins, mais il ne supportait pas qu’on les considère comme des créatures passives, qui ne s'en prennent aux humains que lorsqu'ils sont provoqués. Il n'a pas harcelé le requin, et ne l’a pas attiré non plus. Bon sang, tout ce qu'il avait fait c'était de nager quelques centaines de mètres !
Pendant des mois, il a travaillé pour surmonter son traumatisme, en se relaxant avec des exercices de respiration pour bannir les images qui le tourmentaient. Le 4 juillet - quatre mois à peine après son accident, ses « flashbacks » avaient presque tous disparu - un ami l'invite à une sortie sur le lac Tahoe, en Californie - ce qu’il accepte avec plaisir. Ils embarquent sur un bateau à moteur et s' éloignent du rivage. Il fait chaud, le soleil est éclatant, et l'eau aussi claire et attractive que dans Caraïbes. Alex Wilton plonge du bateau et ne fait que quelques brasses avant que ses muscles ne se crispent et que son rythme cardiaque ne s'accélère. Des images lui reviennent de sa jambe mutilée, du requin qui s’éloigne, d’une vue d’ensemble de lui-même en train de flotter dans l’eau, vulnérable et en train de saigner. Mais il est parvient malgré tout à remonter calmement à bord.
Quelques mois plus tard, Alex plonge dans le fleuve Colorado lors d'une excursion en rafting, et la même scène se reproduit. Il comprend alors qu'il a besoin d'une aide supplémentaire. Pour la trouver, il se tourne vers un groupe Facebook qu'un journaliste lui a fait découvrir peu après son attaque. Un groupe qu'il avait surtout évité jusqu'à présent, et qui rassemble en ligne des survivants d'attaques de requins. Ils se sont baptisés le « Bite Club » - le « Club des Mordus », en français.


Les origines du « Bite Club » remontent à 2011, l'année où Dave Pearson, un ingénieur australien affable constamment bronzé et au large sourire, est attaqué par un requin-taureau de trois mètres alors qu'il surfe près de chez lui à Coopernook, à quatre heures au nord de Sydney. Dave Pearson était particulièrement impatient d'aller dans l'eau ce jour-là, pour tester sa nouvelle planche de surf dans la mer de Tasmanie. Après avoir surfé trois bonnes vagues, il est en train de pagayer lorsqu'il sent quelque chose heurter sa planche, s'accrocher à son bras et l'entraîner sous l'eau. Ce n'est que lorsqu'il remonte à la surface qu'il voit que c'était un requin.
Dave Pearson ne ressent pas de douleur au début. « Si vous regardez la flamme d'une bougie, et que vous la touchez du doigt, vous allez enregistrer immédiatement la douleur liée à la brûlure, car vous allez établir le lien entre objet brûlant et douleur », explique-t-il. Mais si vous êtes pris par surprise - tout à coup, votre jambe ou votre bras est arraché - votre cerveau se dit : « Il se passe quelque chose et je n'arrive pas à savoir ce que c'est, alors ignorons cette information et concentrons-nous sur la survie jusqu'à ce que nous soyons sains et saufs ».
Dave Pearson a réussi à atteindre le rivage et a été conduit à l’hôpital. Là, alors que son bras pendait mollement de son épaule, une infirmière lui a demandé : « Retournerez-vous encore surfer ? » Il a ri. Quelle question à poser à quelqu'un qui vient d'être attaqué par un requin! Mais la réponse fuse : bien sûr qu'il le fera. Heureusement, son bras n'a pas dû être amputé et, 12 semaines plus tard il était retourné dans les vagues. Son traumatisme psychologique, en revanche, était plus lourd. « L'idée d'être mangé alors qu'on est encore vivant a été la chose la plus difficile à comprendre », dit-il. « Une fois que vous réalisez que vous faites partie de la chaîne alimentaire - et que vous n’êtes pas au sommet - c'est vraiment dur ».
Se soutenir entre victimes
Incroyable coïncidence, Dave Pearson a été traité dans le même hôpital qu'une autre survivante de morsure, qui avait été attaquée par un grand requin blanc la semaine précédente, alors qu'elle descendait de son wakeboard. Le fait de pouvoir en discuter avec quelqu’un l’a soulagé. « Les similitudes étaient si troublantes que nous pouvions finir les phrases de l’autre », dit-il. Une fois sorti de l’hôpital, Dave Pearson a rassemblé des articles de journaux sur les attaques de requins et a contacté les journalistes pour qu'ils le mettent en contact avec d'autres survivants. Lorsque des attaques se produisaient à quelques heures de chez lui, il enfourchait sa moto pour aller rencontrer les victimes à l'hôpital. « J'avais simplement besoin de parler avec d'autres personnes, car je me sentais seul », dit-il.
Peu de temps après, Dave a organisé un rassemblement pour sept survivants d'attaques de requins en Australie : une visite à l'aquarium de Sydney pour plonger avec des requins-nourrices, des animaux de fond assez grands mais léthargiques, qui sont généralement inoffensifs pour les humains. Le fait d'entrer en contact avec des personnes qui pouvaient comprendre son fardeau a été si vivifiant qu'il a décidé d'étendre la communauté aux survivants du monde entier.
C'est ainsi qu'est né le « Bite Club ». Sa première règle ? Contrairement au film « Fight Club », les membres sont encouragés à parler. Pas seulement de leurs attaques, mais aussi de leur thérapie physique, de leur rétablissement émotionnel et de tout ce qui les préoccupe ou les stimule. Grâce au bouche à oreille, le Club a fini par compter plus de 370 personnes, dispersées de l'Allemagne à Abu Dhabi, en passant par la Floride. À cause de la distance, la plupart des membres du « Bite Club » interagissent principalement sur Facebook. Mais cela ne diminue en rien la valeur du lien qu’ils tissent virtuellement. « Juste après ce genre d’accident, les membres de nos familles ne comprennent pas, et vous ne voulez pas embêter vos amis à trop en parler », explique un membre du Club. « Mais Dave Pearson est toujours présent pour parler. Aussi, vous pouvez mettre un post sur la page et être sûr que les personnes qui vont vous répondre comprennent ce que vous vivez. »
Sur le groupe Facebook du « Bite Club » - qui est privé - les membres commentent leurs « flashbacks », et célèbrent leur « requin-niversaire », c'est-à-dire la date de leur attaque, qu’ils considèrent comme une seconde chance de vivre. Ils comparent leurs cicatrices, physiques et émotionnelles, et parlent de la façon dont leurs attaques ont changé leurs relations avec les autres et avec eux-mêmes. Et ils célèbrent les moments forts de la communauté. Lorsqu'un membre a annoncé qu'il avait fait du bodyboard pour la première fois depuis son agression l'année précédente, le forum l'a ainsi chaudement félicité.
Lorsqu’Alex Wilton a rejoint le « Bite Club » pour la première fois, il a trouvé réconfortant de voir l’éventail de réactions des membres à leurs attaques. Une survivante a écrit un poème sur son choix de quitter la côte pour la montagne ; d'autres ont raconté comment l'attaque avait renforcé leur passion pour les sports aquatiques. Quelques-uns ont parlé de leur ressentiment à l'égard des requins ; d'autres ont annoncé qu'ils étaient devenus d'ardents défenseurs des requins. Et ça l'a convaincu que tout chemin était bon à prendre.
Dave Pearson a fondé ce Club pour répondre à un besoin personnel, mais l'utilité de ce genre de groupes de soutien est scientifiquement prouvée. Une étude récente menée auprès de survivants de la fusillade de l'école de Columbine en 1999 a révélé que le soutien le plus efficace provenait des « semblables », c'est-à-dire des personnes ayant vécu des traumatismes similaires, les plus susceptibles d’échanger et de communiquer facilement avec les survivants. Elles pouvaient partager des conseils de rétablissement plus adéquats, et risquaient moins de commettre les erreurs que font les personnes extérieures, même bien intentionnées. A savoir, minimiser les sentiments, tenter de s'identifier au traumatisme (dire « je sais ce que vous ressentez »), donner des conseils, précipiter le rétablissement ou faire preuve de pitié.
Les résultats des groupes de soutien sont impressionnants. Des recherches ont révélé que, dans la plupart des cas, les Alcooliques Anonymes, qui sont soudés par l'idée d’une « fraternité », se montrent plus efficaces que le recours à une psychothérapie. De même, des études sur des anciens combattants souffrant de syndrome de stress post-traumatique ont montré que les groupes de soutien sur les réseaux sociaux étaient tout aussi thérapeutiques que ceux dirigés par des cliniciens. Une étude a mis en évidence que les versions en ligne de ces groupes, comme le « Bite Club », pouvaient également procurer un certain sentiment de connexion et d'appartenance. Et si la plupart des membres du « Bite Club » interagissent principalement par le biais des réseaux sociaux, certains sont devenus particulièrement réactifs, répondant à presque tous les messages et devenant amis aussi dans la vraie vie. L'un d'entre eux est Damon Kendrick, 61 ans.
Devenir athlète même après une morsure
Né au Zimbabwe d'une mère entraîneuse de natation, Damon Kendrick dit qu'il « savait nager avant de savoir marcher ». Après avoir déménagé à Durban, en Afrique du Sud, lorsqu'il était jeune, sa famille s’est investie dans le club de sauvetage de la ville. Dans le cadre de sa formation, Damon Kendrick a appris à soigner les victimes de morsures de requin et il n’avait pas peur d'être lui-même mordu, même après qu'une attaque se soit produite sur sa plage de prédilection lorsqu'il avait 14 ans. Il se souvient que lorsqu'une jeune fille inquiète s'est approchée de sa chaise de sauveteur après l'attaque pour lui demander si l'eau était sûre pour la baignade, il avait répondu : « C'est un événement qui n'arrive qu'une fois dans une vie. Cela ne se reproduira plus jamais. »
Trois semaines plus tard, Damon Kendrick nageait avec d'autres stagiaires lorsqu'un requin a attaqué l'un des garçons du groupe. Damon Kendrick a nagé le plus vite possible vers le rivage. Il était sur le point de poser ses pieds, à quelques mètres du sable, dans une eau qui ne lui arrivait pas à la taille, lorsqu'il s'est senti tiré en arrière sous l'eau. Les experts ont déduit que c'était probablement un requin-taureau qui s’était agrippé à son mollet, le secouant vigoureusement. Le requin a fini par le relâcher, mais la morsure était suffisamment grave pour que les médecins soient obligés d'amputer sa jambe droite, sous le genou.

Après sa guérison, Damon Kendrick s'est rapidement remis à la compétition de plongeon, un sport dans lequel il excellait avant l'attaque. Même avec un seul pied pour se propulser, il a remporté de nombreux championnats nationaux. Il s'est ensuite lancé dans les sports équestres, dans lesquels il s’est également illustré. Finalement, il est tombé amoureux de la natation en eaux libres et a déménagé en Australie, où il a participé à de nombreuses compétitions. Pendant ces épreuves, il pensait souvent aux requins. En se rappelant le surnom qu'un ancien rival de compétition de natation lui avait donné, il a créé un mantra à répéter chaque fois qu'il avait peur : « Je suis un dauphin. Je suis un dauphin. Je suis un dauphin. » Les dauphins sont connus non seulement pour leur vitesse et leur grâce, mais aussi pour leur capacité à se défendre contre les requins.
Mais il y a quelques années, Damon a eu envie de faire connaissance avec d'autres survivants d'attaques de requins ; après des décennies de guérison, il s'est dit que cela pourrait lui être utile. Il a alors rejoint le « Bite Club » sur Facebook et, peu de temps après, Dave Pearson en personne est venu lui rendre visite chez lui, à moto. Et les deux hommes « sont devenus copains comme cochons », raconte Damon. Comme Dave, il avait également commencé à appeler les hôpitaux qui soignent les survivants d’attaques de requins en Australie. Lorsque les survivants devaient subir des amputations, Damon les régalait avec des histoires de ses exploits sportifs en tant qu’unijambiste, en leur disant : « Vous ne valez pas moins qu’une autre personne ». Mais surtout, il leur assurait qu'ils n'étaient pas seuls.
Reprendre confiance dans l'eau
Dans un premier temps, Alex Wilton s'est montré prudent quant à son investissement dans « Bite Club ». Si le nombre moyen d'attaques de requins signalées dans le monde oscille autour de quatre-vingt ces dernières années, cela représente tout de même plus d'une par semaine. Et chaque fois qu'une attaque se produit, la personne concernée est susceptible d'apparaître dans le groupe Facebook du Club. Entendre parler d'attaques aussi fréquemment n'allait-il pas nuire à son rétablissement? Alors, pendant un certain temps, il a coupé les notifications.
Il se peut qu'il ait été victime d'un nouveau traumatisme, ce qui peut se produire lorsqu'une personne partage son histoire ou entend celle des autres. Une étude sur les survivants de viols a révélé que la participation à des groupes de soutien pouvait « présenter des défis pour les survivants ». Mais le fait d'entendre que d'autres personnes ont vécu la même chose, et ont réussi à s'en sortir, peut aussi compenser les émotions qui vous submergent à cette écoute. En fin de compte, l'étude a révélé que « les avantages semblaient l'emporter sur la douleur et la détresse ».
Alors qu'il essayait de lutter contre ses réminiscences, Alex a finalement choisi de ne plus ignorer le « Bite Club ». Dans un message publié environ huit mois après son agression, il a écrit au groupe qu'il souhaitait retourner dans l’océan, mais que les images le hantaient même en eau douce. Les réponses ont été nombreuses. Dave Pearson lui a suggéré de faire de petites baignades, ne serait-ce qu'en piscine, pour se remettre à l’eau en douceur. Damon Kendrick a partagé une vidéo d'une nage en solitaire de 19 kilomètres qu'il avait effectuée après l'attaque et a encouragé Alex à imaginer son propre mantra. Un triathlète, qui avait été attaqué lors d'une séance d'entraînement à Orange County, en Californie, a proposé à Alex d'aller nager avec lui.
Suivant le conseil du Club, Alex a décidé de s'entraîner à nager dans le Belvedere Lagoon. Bien qu'il borde la baie de San Francisco, le lagon est séparé de l'eau libre par d'étroites bandes de sable et sa profondeur varie entre 1,5 et 2,5 mètres. Le fait qu'il se trouve dans la ville de Tiburon, qui signifie « requin » en espagnol, est une ironie qui n’est pas passée inaperçue pour Alex. Lors des premières sorties dans la lagune, Alex Wilton a dû s'arrêter plusieurs fois pour retrouver son calme. La sensation de l’eau coulant sur sa nouvelle combinaison de plongée le perturbait. Il était également effrayé par les bouées blanches qui flottaient dans l’eau, ou lorsque sa main touchait le fond du lagon. Son esprit a commencé à s'agiter, se demandant si peut-être, un requin pouvait se faufiler dans le couloir reliant le lagon à la baie.
Alex s'est entraîné semaine après semaine pendant trois mois, jusqu'à ce qu'il fasse de moins en moins de pauses. Il se sentait prêt à passer à des eaux moins protégées, comme la traversée de la baie de Richardson, près de San Francisco.


Sur le bord de la baie de Richardson, à Sausalito, se trouvait un magasin de location de location de kayaks. Le propriétaire a d’abord froncé les sourcils en voyant quatre personnes se tenant devant lui, prêtes à traverser la baie de Richardson à la nage, jusqu’à l’île Belvedere. Pourquoi donc faire ça ? Même si c’était une journée magnifique pour un mois de novembre - pour une fois, presque aucun nuage ne cachait la vue sur l’horizon entre San Francisco et le Golden Bridge - l'eau n’était qu’à 11°C.
John Wilton, le père d’Alex, expliqua alors la situation au loueur de kayak, sans passer par quatre chemins : « Alex a été attaqué par un requin et c'est la première fois qu'il retourne dans l'océan. Nous allons faire du kayak à côté de lui pendant qu'il nage. » D’un coup, le loueur a blêmi, mais sans poser plus de questions, il a lancé la lecture d'une vidéo de sécurité sur la façon de naviguer dans les courants du canal de navigation de Richardson Bay.
Alors qu’Alex et ses trois compagnons de nage - des amis d'enfance et de la fac - s'activaient, protégés du froid dans leurs combinaisons noires, Alex repensa à un message de Damon Kendrick reçu la veille : « C'est normal de ressentir de l'appréhension, de l'excitation, et de la peur », écrivait Damon. « Sache que je suis là, à tes côtés, dans ton esprit. »
Après avoir enfilé une cagoule en néoprène et des lunettes de natation, Alex a alors rassemblé ses amis et prononcé un petit discours. D’abord, pour les remercier de leur soutien, et leur assurer que, même s'il espérait qu’ils finiraient la course ensemble, si l’un d’entre eux ne se sentait pas à l’aise, avait trop froid, trop peur, ou même avait une crampe à la jambe, qu’il ne fallait pas hésiter à le signaler. « Cette expérience est une première pour nous tous », a-t-il dit, avant qu'ils ne se dandinent maladroitement vers l'eau avec leurs palmes. « Restez groupés, OK ? », insista Deborah, la mère d’Alex. « Ne meurs pas », ajouta son père tout bas.
La froideur de l’eau fit grimacer Alex, qui s’élança rapidement dans une nage libre, devançant ses amis. « Alex est très motivé, il veut aller le plus vite possible », expliqua son père depuis l'arrière d'un kayak jaune.
Une fois arrivé à mi-chemin, le groupe de nageurs était trop loin pour entendre la voix du père d’Alex, qui marmonnait : « Ce qui est effrayant, c'est qu'il y a des requins dans la baie. » Peu après, il remarqua qu'une volée de pélicans, de mouettes et d'autres oiseaux de mer se posaient sur l'eau à moins de 12 mètres des nageurs. « Je n’aime pas que ces oiseaux soient si proches. Ça veut dire qu’il y a un banc de poissons là-bas», a-t-il dit, alors que les oiseaux plongeaient sous l'eau et réapparaissaient, le bec plein. « Ce n'est pas bon de nager là-dedans. » Les poissons-appâts attirent parfois des prédateurs bien plus gros, du genre de ceux que la famille Wilton ne voudrait plus jamais rencontrer.
Le père d’Alex a faufilé son kayak entre les oiseaux et les nageurs. « Restez sur le côté gauche de mon bateau », a-t-il crié. Alors qu’Alex nageait et s'accrochait au kayak, un bateau de pêche se frayait un chemin vers les oiseaux. « Ce bateau de pêche ne me me dit rien qui vaille », dit-il, haletant pour reprendre son souffle. Les pêcheurs brassent de l'écume dans l'eau pour attirer les poissons, ce qui, une fois de plus, peut attirer de plus « gros poissons ».
« Très bien, allons-y, les poissons se déplacent par là, et ensuite on va croiser des phoques », dit le père d’Alex avec insistance. En effet, des têtes brunes et lisses ont commencé à faire surface à proximité. Les hommes ont recommencé à nager, un peu plus vite qu'avant. Après quelques centaines de mètres de tension, le groupe s'est éloigné des oiseaux, et le père d’Alex s’est détendu. Il ne leur fallait plus que quelques minutes pour atteindre la terre ferme. « Profite de la fin de ta traversée, Allie ! », cria-t-il.
« Sûr ! », répondit Alex, en se mettant sur le dos pour admirer la baie scintillante, les collines de Sausalito et les gratte-ciel de San Francisco. Alex s’est simplement laissé flotter pendant quelques instants, seul avec ses pensées pour profiter du moment. Puis il s’est retourné, a nagé les derniers mètres qui lui restaient et s’est hissé sur le rivage rocheux.
Plus tard, une fois l’adrénaline retombée après ce premier retour en eau libre, Alex s'est assis devant son ordinateur et a rédigé un message de gratitude au « Bite Club », accompagné de photos de sa traversée. Depuis, pour lui comme pour Dave Pearson ou Damon Kendrick, le Club est devenu une seconde famille.
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