Fin juillet, sur la face nord du Mont Viso (3 841 m), à la frontière entre la France et l’Italie, l’IA, secondée par des drones, a vu ce qu’aucun secouriste humain n’avait pu repérer. Là, à environ 3 150 mètres d’altitude, au cœur d’un couloir raide, un point rouge a surgi à l’écran. Quelques pixels, dont la couleur tranchait sur le reste du paysage, mais pour le Corpo Nazionale Soccorso Alpino e Speleologico (CNSAS), rentré bredouille jusque-là, c’est un indice décisif : le casque de Nicola Ivaldo, alpiniste chevronné de 64 ans, porté disparu depuis septembre 2024. Un succès qui devrait encourager le développement de ce nouveau mode d'intervention. De quoi, on l’espère, contribuer à réduire drastiquement le nombre de décès en montagne. Tant du côté des alpinistes et des randonneurs, que des sauveteurs.
Nicola Ivaldo, chirurgien orthopédique de Ligurie, alpiniste expérimenté, s’était volatilisé le 14 septembre 2024 alors qu’il partait seul à l’assaut du Mont Viso (3 841 m), sommet emblématique des Alpes, à cheval entre l’Italie et la France. Passionné de courses solitaires, il n’avait pas communiqué son itinéraire, mais tout laissait penser qu’il visait l’arête nord-ouest, un itinéraire technique et exigeant. Son téléphone avait donné un dernier signal du côté de Pinerolo, sur le versant opposé, guidant les premières recherches.
Dès le 17 septembre, hélicoptères, drones et équipes cynophiles avaient fouillé les faces nord et ouest. Mais le relief abrupt, les précipitations, les vents violents, puis la neige avaient transformé l’opération en mission impossible. Le 9 octobre, avec l’hiver déjà installé sur les pentes, les recherches avaient été suspendues. Le Mont Viso est connu pour ses pentes instables, ses couloirs encaissés comme celui de Perotti, et ses brusques changements de temps qui peuvent piéger les plus aguerris.
2 600 images analysées par l’IA en un après-midi
Presque un an plus tard, le CNSAS (Corpo Nazionale Soccorso Alpino e Speleologico) décide de relancer les recherches grâce aux technologies qu’il perfectionne depuis un an et demi : deux drones équipés de caméras haute définition, associés à l’intelligence artificielle capable de reconnaître couleurs et formes. Le 29 juillet, cinq heures de vol au-dessus de 183 hectares de terrain impraticable livrent 2 600 images. Trop pour un œil humain. Un jeu d'enfant pour l’IA.
L’IA les passe en revue en un seul après-midi. Elle isole une série de « points suspects » à vérifier, un détail minuscule : un groupe de pixels rouges dont la couleur « jurait » avec le reste du paysage. Seule la brume et le mauvais temps retardent désormais l’intervention des équipes de secours. « Nous nous sommes levés à 4 heures pour rejoindre un point très éloigné, mais offrant une bonne visibilité sur le couloir où avaient été détectés les pixels rouges. », raconte à Wired Italia Saverio Isola, pilote de drone du CNSAS.
« Nous avons utilisé le drone pour confirmer qu’il s’agissait bien du casque. Ensuite, nous avons réalisé toutes les prises de vue et relevés nécessaires, puis transmis les informations au centre de coordination, qui a pu envoyer l’hélicoptère des pompiers pour le rapatriement et les opérations de police judiciaire. » Le 31 juillet, le corps de l’alpiniste disparu est localisé sur le Mont Viso, à 3 150 m dans le couloir Perotti. Raide et étroit, c’est le couloir le plus à droite des trois qui entaillent la face nord, au-dessus du glacier suspendu. Nicola Ivaldo git là, dos à la plaine, regard tourné vers les montagnes, à 600 mètres sous le sommet.
La récupération n’est pas immédiate. Il faut attendre une fenêtre météo. Brouillard, nuages, pluie : le Mont Viso ne se laisse pas facilement approcher. Trois jours plus tard, un hélicoptère parvient à hélitreuiller la dépouille. La cause exacte de la mort reste inconnue : aucun rapport médico-légal n’a été rendu public. Mais la topographie du secteur, combinée à une météo changeante, laisse peu de doutes sur la violence de l’accident.
Vers une révolution du secours en montagne
Pour le CNSAS, l’affaire Ivaldo marque un tournant. « Nous avons transformé des semaines ou des mois de travail en quelques heures », résume l’équipe à WIRED Italia qui voit ici l’aboutissement d'une expérience engagée depuis plusieurs année. Chaque mission menée avec des drones répond en effet à un protocole strict, élaboré par le CNSAS en coordination avec l’ENAC, l’Autorité nationale de l’aviation civile. « Nous utilisons des drones depuis environ cinq ans, et depuis un an et demi, nous avons intégré des technologies de reconnaissance de couleurs et de formes, que nous perfectionnons mois après mois, précise Saverio Isola. Mais tout cela ne servirait à rien sans les équipes techniques. », insiste-t-il. L’expérience et la connaissance du Mont Viso des quatre sauveteurs alpins chevronnés qui ont aidé les deux pilotes à s’orienter ayant été décisive. « C’est une réussite humaine, mais sans la technologie, cette mission aurait été impossible. C’est un succès d’équipe », souligne-t-il.
Lors des opérations menées après la tragédie du glacier de la Marmolada, la technologie avait déjà permis d’intervenir dans des zones inaccessibles et de récupérer tous les éléments nécessaires, se souvient-il : « Elle a évité que les sauveteurs risquent leur vie. »
L’organisation prévoit déjà d'étendre à d’autres recherches la synergie entre intelligence artificielle et drones, une approche adaptée du domaine militaire. Dans le futur, les drones pourraient être équipés de caméras thermiques, sensibles uniquement aux êtres vivants, dont les images seraient immédiatement analysées par l’IA pour repérer la chaleur corporelle d’alpinistes bloqués. Cela a déjà été le cas en avril dernier lors du sauvetage d'alpinistes dont les cordes s’étaient coincées sur une paroi à Punta Cusidore, en Sardaigne. Ils n’ont dû leur salut qu’aux nouvelles technologies qui ont permis de les repérer.
Associé à l’intelligence artificielle, le recours aux drones, déjà appliqué au largage de vivres ou de matériel médical, pourrait donc être plus décisif que jamais en montagne, où chaque heure compte.
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