Coralie a 22 ans, grimpeuse de niveau national, elle est aussi une randonneuse aguerrie. Pas sa mère, Marie, 50 ans, toujours active, mais peu sportive. En mai dernier, Coralie l’a convaincue de découvrir la marche et le bivouac et de l’accompagner sur le GR 70, le chemin de Stevenson : 272 km en autonomie complète que mère et fille ont parcouru en 14 jours. Une aventure physique et humaine racontée ici à deux voix.
Coralie : « J’avais envie de lui faire découvrir cet élan vital de liberté, ces apprentissages personnels que l’on peut avoir sur les sentiers mais avant tout, je voulais lui montrer qu’elle aussi pouvait réaliser des projets hors du commun.




« J’ai découvert l’escalade un peu par hasard, à l’âge de neuf ans. C’est le sport qui me colle à la peau, qui m’a aidé à me construire et que je pratique quatre à cinq fois par semaine avec passion. Même s’ils m’ont toujours soutenu dans ma pratique, mes parents ne sont pas sportifs. Malgré eux, ils ont été progressivement embarqués dans mes projets – les trajets pour aller tantôt en falaise tantôt en compétitions le week-end, les étés passés à vagabonder dans les Alpes et j’en passe. Bien que l’escalade m’ait ouvert les yeux sur toutes les possibilités d’exploration offertes par la nature, il m’aura fallu quelques années avant d’arpenter les sentiers avec mon sac à dos en totale liberté sur le fameux Tour du Mont Blanc (TMB) en compagnie d’amis mais aussi de tenter l’expérience seule sur le Tour de l’Oisans et des Écrins (GR54). Ce que j’aime, c’est la randonnée en autonomie. Certes, le sac est plus lourd mais c’est là le prix de l’indépendance, de la liberté. Et c’est ce que j’avais envie de partager avec ma mère.
Tout a commencé en mai dernier, en pleines révisions qui allaient me mener à obtenir ma licence d’anglais. Pas le moment propice pour réaliser des gros projets mais la période parfaite pour y rêver ! Deux jours après, j’envoyais un message à ma mère afin de lui proposer de m’accompagner sur le chemin de Stevenson. Pour reprendre ses mots, elle n’est pas sportive, bien qu’elle n’en demeure pas moins active. Mais peu importe, car si je voulais l’emmener avec moi dans cette aventure, ce n’était pas pour la performance. Je voulais lui faire découvrir ces émotions si particulières que l’on peut vivre sur les sentiers. Et tant pis si l’on n’arrivait pas au bout des 272 kilomètres prévus !
Des randonnées il en existe des tas mais j’avais choisi celle-ci. Peut-être pour faire écho à l’attrait littéraire de ma mère, pour qui Stevenson est avant tout un écrivain. Quelques mois plutôt tôt, à Noël, elle avait reçu un exemplaire du Voyage avec un âne dans les Cévennes. Mais aussi parce qu’en tant qu’habitantes d’Uzès, nous étions plutôt familières avec les paysages rencontrés sur la fin du parcours. Ainsi, l’idée de marcher pour « rentrer à la maison » prenait davantage de sens car au fil des kilomètres, l’environnement ressemblait davantage à ce que nous avons coutume d’observer quotidiennement.
J’avais envie de lui faire découvrir ces apprentissages personnels que l’on peut avoir sur les sentiers mais avant tout, je voulais lui montrer qu’elle aussi pouvait réaliser des projets hors du commun. Il ne me restait plus qu’à la convaincre… Et cela a été plus facile que prévu. J’ai juste promis de ne pas trop râler. Et surtout, je lui ai dit une chose – nous avions le droit d’abandonner. Après tout, c’était notre aventure, libre à nous d’en définir les règles !
De mon côté, il fallait que je conserve précieusement le bagage le plus important : l’humilité, précieux sésame à la fois transmis par mes parents et par ces longues heures en montagne. Même si j’étais prête, que j’avais tout anticipé au maximum, j’allais devoir gérer l’aléatoire et m’adapter à l’environnement. Tout n’est pas qu’une question d’effort physique et c’est cet aspect imprévisible qui rend l’aventure séduisante !
Du 12 au 25 mai, nous sommes donc parties, mère et fille traverser les Cévennes à pied (GR70) sur les traces de Robert Louis Stevenson, l’écrivain d’Édimbourg qui aurait sûrement pu apprécier le temps écossais qui ne nous a pas quitté. Du Puy-en-Velay à Alès, pendant quatorze jours nous avons laissé nos doutes respectifs sur le bord de la route, nous sommes sorties de notre zone de confort. Malgré nos différences d’âge, de condition physique et de mode de vie, en parcourant les sentiers, nous avons été plongées dans une nature généreuse et formatrice, racine de notre aventure où se sont mêlés découverte, émerveillement, doutes, introspection et dépassement de soi, malgré tout. Car la météo ne nous a pas aidées.
Compagnon de notre voyage depuis une semaine déjà, le chant du coucou – oiseau annonciateur d’un temps incertain d’après le proverbe – nous a poursuivi. Mais ce jour-là, c’était particulier. Les averses s’enchaînaient, ne nous laissant aucun répit moral. Le Bleymard était à sept kilomètres – prochain village où je venais tout juste de réserver une chambre pour la nuit. À vrai dire, nous n’avions pas vraiment le choix : nous devions faire sécher nos affaires. Cela faisait plusieurs jours que la pluie arrivait en fin d’après-midi et ne nous quittait pas jusqu’au petit matin. Résultat, c’est une tente trempée que nous transportions le reste de la journée où le soleil était bien timide. Le moral de ma mère en était atteint mais je devais rester positive à tout prix. Elle n’était pas habituée à ce type d’effort physique et mental, c’était donc à moi de lui montrer qu’elle pouvait y arriver ! Seule, ces cinq heures à marcher sous la pluie, c’était jouable, mais ce jour-là, je me suis concentrée sur une chose, être là pour elle et l’encourager comme elle l’a si bien fait avec moi pendant des années.
Et au final, sur l’intégralité du chemin de Stevenson, de Puy-en-Velay à Alès, moi aussi j’ai appris. J’ai accepté le ralentissement, ce qui m’a permis d'apprécier plus encore chaque détail. Tout en faisant la peau dure à mes préjugés – oui on peut passer une bonne journée en ne faisant « que » 20 kilomètres et 500 mètres de dénivelé positif – je me suis aperçue que la moyenne montagne c’était beau, même si l’on ne va pas côtoyer des altitudes supérieures à 1700m. Au-delà des chiffres, ce sont ces petits moments partagés qui ont rendu cette randonnée unique, ces instants simples où l’on se raccroche au concret – à la météo, au prochain point d’eau, à la prochaine destination, au charme des villages, à la beauté des paysages, au nom des fleurs rencontrées et aux échanges avec les quelques personnes croisées.
Finalement, ma plus grande peur lors de cette randonnée était que ma mère n’apprécie pas l’aventure et n’arrive pas à répondre à la fameuse question que l’on se pose souvent – notamment quand un épisode de vent et de grêle s’abat sur nous : « Mais pourquoi je suis là ? ». Pour y répondre, rien de mieux que de lui laisser la parole »."
Marie : « J’ai eu froid, j’ai eu peur. Heureusement, il y a eu les encouragements perpétuels de Coralie et puis, je ne voulais pas la décevoir »





« Nous avions installé notre dernier bivouac plutôt compliqué à trouver dans ce paysage escarpé, à sept kilomètres d’Alès. Comme tous les soirs, nous avions notre petit rituel : monter la tente, installer nos affaires pour la nuit et s’occuper de nos pieds avant de déguster une bonne soupe chaude avec du pain. En suivant le chemin balisé de marques rouges et blanches, nous venions de traverser en toute liberté quatre départements : la Haute-Loire, l’Ardèche, la Lozère et le Gard. Et pourtant, ce n’était pas gagné ! J’ai cinquante ans. Je ne suis pas sportive et n’avais aucune expérience de la randonnée autonome en moyenne montagne.
Deux semaines auparavant, en direction de Puy-en-Velay, j’étais encore assaillie de doutes. À vrai dire, je ne savais pas trop à quoi m’attendre. Allais-je tenir le coup ? Comment mon corps allait-il réagir après plusieurs jours de randonnée ? Est-ce que c’était fait pour moi ? Malgré la préparation minutieuse de listes pour les ravitaillements en eau et en nourriture, et le sacro-saint topo-guide, j’avais peur de l’inconnu. Cependant, j’ai tout de suite compris : nous allions avoir pour récompense des vues magnifiques guidant notre voyage entre vallées et plateaux.
Lorsque j’ai vu le panneau routier Les Estables, j’ai été transportée en enfance. Une bouffée de nostalgie m’a envahie faisant se bousculer les souvenirs de l’été de mes huit ans – mes grands-parents paternels en caravane dans un pré, la pêche miraculeuse d’écrevisses de l’oncle Guy, celle des truites sauvages de mon grand-père dans le ruisseau coulant dans un pré et les bons repas de ma grand-mère ».
Ces deux semaines ont été rythmées par l’observation des paysages variés, des lézards verts aux couleurs scintillantes courant se cacher dans les broussailles à notre passage et des fleurs aux multiples couleurs et odeurs. Ayant une faible condition physique, les montées ont été parfois un véritable calvaire. Et puis, comme dirait Coralie, nous sommes parties avec notre « maison » sur le dos. Parfois, j’ai été sur le point d’abandonner. Quand le temps était mauvais, le moral en prenait un coup. J’ai eu froid, j’ai eu peur. Heureusement, il y a eu les encouragements perpétuels de Coralie et puis, je ne voulais pas la décevoir. Je me demande encore où je suis allée chercher ce courage pour continuer de marcher mais en même temps, nous n’avions pas le choix.
Ces quelques jours ne m’ont pas fait devenir une sportive accomplie, loin de là, mais je me suis sentie mieux. J’ai trouvé un rythme régulier afin de préserver mon souffle et mes mollets douloureux ! Heureusement qu’il y avait les bâtons de randonnée. Lors de la préparation des sacs, j’hésitais à les prendre. Cela aurait été une sacrée erreur ! Ils aident en montée comme en descente mais aussi lors des franchissements de petits cours d’eau ou de certains terrains. »
Pendant ces deux semaines rythmées par les bivouacs et les pauses « Petit-Beurre » mon esprit a divagué au cœur des forêts sauvages du Gévaudan et sur les plateaux du redouté Mont Lozère. Le long du chemin, de hautes montjoies, de petits genêts violets sans oublier cette femelle du Grand Tétras protégeant certainement son nid. Arrivées au sommet, nous avons eu droit à un panorama à 360°. Quel bonheur pour les yeux ! «
En écrivant cet article, j’ai demandé à ma mère de donner deux mots pour résumer cette randonnée. À vrai dire, c’était un prétexte pour me rassurer. En effet, je craignais qu’elle garde un mauvais souvenir de cette expérience, que les difficultés physiques et émotionnelles soient passées par-dessus la notion de plaisir. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir sa réponse : « Merci Coralie ». Mission accomplie non ?
Et si vous tentiez l’expérience ?
En tant que randonneuse aguerrie, durant ces quelques jours, j’ai éprouvé une émotion nouvelle, un bonheur inhabituel qui va bien au-delà de la performance pure – la transmission. Sentiment qui s’est renforcé lorsqu’en rentrant, j’apprenais que mon père – lui aussi novice en randonnée autonome bien que pratiquant assidu de course à pied depuis plus d’un an– avait écumé internet à la recherche du matériel optimum et m’exprimait son désir de se lancer dans une aventure similaire ! D’ailleurs, dans quelques jours nous serons ensemble sur le Tour de l’Oisans et des Écrins. Sur le chemin de Stevenson, j’ai partagé une de mes passions tout en vivant des beaux instants avec ma mère. Loin d’être un frein à notre aventure, son absence d’expérience en randonnée autonome a été un vecteur d’échange et d’apprentissages. Tout est possible si l’on s’applique à être bienveillant et à faire preuve d’écoute ! Voici quelques conseils qui peuvent être utiles si vous souhaitez vivre un projet similaire :
Ce qui a bien fonctionné :
- S’adapter. Même si nous étions en randonnée autonome, nous avons dormi deux nuits consécutives dans un hôtel. Ce n’était pas prévu mais après des longues journées de pluie, prendre une douche chaude et faire sécher nos vêtements fait un bien fou au moral ! C’est important de savoir s’écouter.
- Quand on sent une petite faiblesse mentale, trouver un sujet de conversation totalement différent aide à faire passer les kilomètres plus vite.
- Bien gérer le rythme. L’idée c’était de partager une aventure à deux alors à quoi bon creuser un écart de distance ? Mais tout de même, il faut savoir créer une dynamique. Par exemple, dans les montées, je n’utilisais pas mes bâtons de marche ce qui m’incitait à ralentir. Et dans les moments un peu plus difficiles, je suis restée vraiment à côté de ma mère et je l’ai encouragée.
- Ne pas hésiter à faire des pauses quand on sent que c’est nécessaire. Par exemple, quand ma mère avait un petit coup de mou, on prenait quelques minutes où l’on enlevait le sac, elle prenait un « Petit-Beurre » et c’était reparti !Et tant pis si on se fait doubler plein de fois !
Ce que nous aurions pu faire différemment :
- Pour une introduction à la randonnée autonome, 272 kilomètres et quatorze jours, c’est un peu long !
- Nous aurions dû faire notre sac ensemble car même si nous avions une liste précise, elle a été tentée de prendre quelques petites affaires supplémentaires ! Je n’avais pas anticipé cela mais sa réaction est normale. Sans vraiment d’expérience en randonnée autonome, on a peur de manquer !









La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
