120 refuges, 430 clubs, plus de 100 000 licenciés. En un siècle et demi le « CAF » est devenu incontournable en France. Pour beaucoup, il aura permis un premier pas vers la montagne. A l’occasion de ses 150 ans d'existence, Thomas Vennin, auteur d'un ouvrage sur son histoire, revient sur l’évolution de cette vénérable, mais toujours très vivante, institution.
Le 2 avril 1874, ils ne sont que 137 membres fondateurs réunis en assemblée générale pour approuver les statuts du Club Alpin Français et élire leur premier président, Édouard de Billy. 150 ans plus tard, l'association, devenue fédération en 2005, s’est imposée en France comme un acteur majeur dans l’univers de la montagne, explique Thomas Vennin à l’origine d'un ouvrage collectif sur le sujet, réalisé avec Charlie Buffet, des Editions Guérin-Paulsen, et un petit groupe de passionnés de l’histoire du Club alpin.




Que représente le CAF aujourd’hui ?
Le CAF, ce n’est pas rien, il est là depuis 150 ans. C’est le 1e club de montagne en France et le plus gros aujourd’hui avec plus de 100 000 licenciés. C’est clairement une grosse institution en France qui s’est imposée à travers ses œuvres. La création de refuges en montagne notamment, mais aussi celle des premiers parcs nationaux, l'organisation d'expéditions en Himalaya. Le CAF c'est aussi la formation des jeunes, un comité scientifique, mais aussi toutes les publications au fil des années, devenues un peu mythiques dans le paysage de la montagne aujourd’hui. Il y a vraiment eu une activité énorme. Sans parler de personnages emblématiques. C’est donc difficile de passer à côté quand on fait de la montagne en France.
En France, il faut attendre le début des années 1870 pour voir naître le premier club alpin. Alors que ces clubs fleurissent déjà depuis 1857 en Angleterre, 1862 en Autriche, 1863 en Suisse et en Italie, 1869 en Allemagne, pourquoi un tel décalage ?
Principalement à cause de la guerre de 1870 en France, on a eu du mal à se relever de cette période-là.
D'emblée, le CAF s’inscrit dans la lignée directe de ces clubs alpins européens, qu’est ce qui fera sa spécificité ?
A l’époque, c’est un club un peu plus ouvert que l’Alpine Club anglais, car il accepte les femmes, ce n’était pas le cas des Britanniques. Mais elles auront longtemps un rôle mineur par rapport aux hommes. Il n’y a qu’à voir les expéditions en Himalaya, il n’y a pas de femmes (plus tard, le CAF créera notamment les groupes féminins pour la promotion de l’alpinisme auprès des femmes, ndlr). Par ailleurs, la France a la chance de compter plusieurs massifs, les Alpes, les Pyrénées.
Si l’on ne devait retenir que quelques dates importantes dans son histoire, que garder ?
Pas facile, mais je retiendrais forcément la date de la première assemblée générale, le 2 avril 1874. La publication en 1875 de son premier annuaire, un imposant ouvrage de 500 pages. C’est très important dans l’histoire du CAF, il va permettre de rendre compte de son œuvre. La première ascension de la Meije, évidemment, le 16 août 1877 ( dernier grand sommet des Alpes laissé par les Anglais ) par un cafiste, Emmanuel Boileau, baron de Castelnau, avec ses guides Pierre Gaspard et fils.
Importante, aussi, 1905, la première parution de la revue de « La Montagne ». Sans oublier, en 1919, la création du groupe de haute montagne (GHM) qui amène le CAF vers un alpinisme un peu plus élitiste, un peu plus compétition, comparé à l’alpinisme un peu plus randonnée des débuts. Il y a d'ailleurs alors deux visions de l’alpinisme au sein même du CAF. Puis en 1950, l’Annapurna, immense succès populaire. Et, plus récemment, le passage du CAF à la FFCAM en 2005.
Son histoire a été marquée par des personnalités sans lesquelles rien n’aurait été possible. S’il ne fallait en retenir qu’une ?
Je retiendrais un président assez emblématique : Lucien Devies, arrivé à la tête en 1948, qui a aussi été le président de la FFME, des GHM, et rédacteur en chef des différentes revues, des années 40 aux années 70. Son investissement au sein du CAF est incroyable. On lui doit beaucoup. Que ce soit pour la création des parcs nationaux (la Vanoise en 1963, des Pyrénées en 1967 ou encore des Écrins en 1973, ndlr), la défense de l’environnement avec notamment l’opposition à des projets de téléphériques ou encore, l’expédition française sur l’Annapurna, c’est lui qui était derrière tout ça. Il a eu le main mise sur cette instance pendant 30 ans, ce qui sera parfois contesté, mais son rôle aura été majeur.
Surfréquentation, approche consumériste… face à l’évolution de la pratique, quelle est la place du CAF aujourd’hui ?
C’est une question pertinente qui se pose tous les jours au CAF car son objectif initial était d'ouvrir la montagne au plus grand nombre. Vu la surfréquentation dans certains endroits, c’est parfois un peu contradictoire. Mais le CAF se pose des questions, notamment sur l’aménagement des refuges. Sur la partie écologique des refuges, comment faire pour les rendre moins gourmands. Que faire pour préserver la montagne face à l’afflux de randonneurs. C’est une question qui est au cœur des débats actuellement. Le CAF s’adapte à la société et inversement il a un rôle à jouer dans cette évolution-là.
Parmi ses objectifs initiaux, le CAF entendait « développer la jeunesse » en montagne. Or 150 ans, plus tard, la pratique semble encore assez élitiste
Oui, bien sûr, et il faut rappeler que la CAF a une histoire liée à l’élite, des personnalités issues de la grande bourgeoisie. A l’époque il y avait même un système de cooptation. C’était vraiment un entre-soi qui était préservé au début. Puis il s’est ouvert, la montagne s’est démocratisée, je pense qu’il n’a plus aujourd’hui cette image de club bourgeois, beaucoup de choses sont faites dans ce sens.
Quels sont les principaux défis d'une institution telles que le CAF aujourd’hui ?
C’est clairement l’environnement. Et, encore une fois, la question des refuges, centrale. Et aussi comment aller en montagne en détruisant le moins possible l’environnement. Je citerais également la formation, qui prend de plus en plus d'importance au CAF. Comment former les plus possible de gens en sécurité dans le plus de domaines possibles. Car aujourd’hui, ce n’est plus seulement l’alpinisme. Il y a tout un panel d'activités qui va du Canyoning à la slack line, le parapente ou encore la cascade de glace dont la FFCAM a obtenu la délégation en 2022 par le ministère des Sports. Il y a beaucoup de choses à faire. Sur le site de la CAF on trouve des centaines de formations disponibles, en refonte aujourd’hui.
A sa création il y a 150 ans, la devise du CAF était « Pour la Patrie, par la montagne », un message qui passerait moins bien aujourd’hui.
Cette devise, il faut la remettre dans son contexte. La France se relevait alors de la guerre de 70. Imaginée par le géographe Franz Schrader, elle est très ancrée dans son époque. Il ne m’appartient pas d'en imaginer une autre, mais je dirais que s’il fallait en retenir une elle serait liée à l’idée d'ouverture. Ce qui nous ramène à « l’esprit CAF », à sa vocation première : faciliter la connaissance de la montagne au plus grand nombre. Ce qui est résumé ainsi dans l’avant-propos du livre : « accueillir tous les pratiquants, femmes et hommes, pour former des montagnards autonomes et responsables ».



A l’école de la montagne : en 1878, les premières caravanes scolaires
Pour écrire l’histoire du CAF, Thomas Vennin a dû se plonger dans la revue "La Montagne et Alpinisme", la plus ancienne revue de montagne éditée sans interruption par le Club alpin depuis 1905. Un matériau formidable. Des textes, des images, des gravures, d’auteurs prestigieux ou méconnus, qu’il a fallu sélectionner pour leur qualité, leur intérêt et leur originalité. Parmi eux, des pépites, comme ce texte s’enthousiasmant pour les premières caravanes scolaires. Une expérience qui, 150 ans plus, est toujours vivante, mais dans un contexte sensiblement différent, comme en témoignent les deux textes ci-dessous, reproduits avec l’aimable accord des Editions Paulsen-Guérin. Un professeur de lycée de Bordeaux fait un vibrant éloge des sorties en montagne dans lesquelles il accompagne ses élèves. À trente ans de distance, un collègue parisien semble lui répondre que... ce n’est pas toujours facile d’encadrer des jeunes turbulents.
A l’école de la montagne
« Il y a quelques années seulement, Messieurs, de pareils propos auraient peut-être choqué des oreilles françaises. Ces idées sont moins nouvelles aujourd’hui ; dans quelques grands établissements de l’Université, on ne les discute plus, on les applique. Vous avez entendu parler des caravanes scolaires. De Paris, de Lyon, de vingt endroits, des jeunes gens partent sous la conduite d’un maître, j’ose dire d’un ami, malgré le mot du fabuliste, et, le sac au dos, le bâton à la main, s’en vont visiter les montagnes d’Europe. Quel excellent emploi de vacances que ces voyages à pied, source inépuisable de plaisirs exquis et de peines non moins précieuses. On ne peut pas avoir connu, sans désirer le faire goûter aux autres, ce charme de la montagne, si pénétrant à tout âge, mais surtout propre à passionner un cœur de jeune homme ou même d’adolescent. Chez ceux de mes auditeurs qui, dans leur passé de voyageur, comptent une telle ascension, je ne crains pas de soulever une contradiction. Si la montagne a des sceptiques, c’est parmi ceux qui ont jugé plus commode de s’en détourner en la raillant que de l’admirer après l’avoir vaincue.
Faites appel à vos souvenirs. Dès le départ, quel sentiment nouveau, quelle transformation délicieuse. C’est l’allégresse d’un esprit dégagé et dispo, dans un corps dont les organes jouent, dont l’activité se déploie. À cette jouissance physique s’ajoutent mille impressions d’un ordre plus élevé. À chaque pas, c’est une décoration nouvelle, c’est-à-dire un motif nouveau d’admiration. Je ne parle pas de cette première étape du chemin à travers des bois et des pâturages. Si dru que soit le gazon, si haute que soit la futaie, nous ne sommes encore que sur le seuil de la nature. Pour pénétrer, comme dit Bossuet, « dans l’intime de son intime », il faut laisser derrière soi ce tapis de culture ou d’ombrages qui recouvre le pied de la montagne. Voici le sapin, le rocher, la gorge sauvage, le torrent, les pentes rudes, l’herbe plus rare, le paysage plus désert. C’est déjà le col, vaste fenêtre ouverte des deux côtés sur l’horizon. Au- dessus des vallées la longue chaîne se déploie, et, dominant l’obscure armée des monts, les pics aigus découpent leur tête dans la lumière. Quel prix d’un peu de fatigue ! Si vous montez plus haut c’est le péril qui commence. Les sentiers ont disparu. Il faut escalader la roche abrupte, tailler sa route dans le glacier, côtoyer l’abîme : mais on ne mesure le danger que pour redoubler d’énergie, on ne compte les obstacles que pour s’exciter à les franchir. Enfin le dernier pas est fait, la cime est gravie, la montagne est conquise. »
Ernest Dupuy. Professeur de rhétorique, administrateur de la section du Sud-Ouest du caf
La « marche en avant » des caravanes scolaires : enthousiasmante... et un peu inquiétante.
À Paris, la population scolaire est très considérable. Nos lycées comptent plusieurs milliers d’élèves. Il y a là pour nos caravanes un recrutement assuré. Il n’en est pas de même en province : un seul lycée ou collège, quelques institutions libres constituent l’enseignement secondaire. D’où nécessité presque absolue de faire appel à l’élément primaire, plus ou moins supérieur. Trop souvent entre les différentes catégories, les différentes maisons d’enseignement, existent des rivalités locales, politiques ou religieuses : bref, l’organisation de caravanes exige presque partout une habileté, un tact, une persévérance surtout, que peut seul donner l’amour éclairé de la jeunesse, et la foi : la foi dans l’œuvre entreprise, dans son but si élevé, si patriotique !
Supposons atteint ce premier résultat : la constitution d’une caravane. L’ère des difficultés semble close : elle s’ouvre ! Des jeunes gens sont rassemblés : ils diffèrent d’origine, de milieu social et scolaire, d’instruction, d’éducation surtout. Un seul caractère commun : ils sont jeunes et ce sont des écoliers. Ils sont venus pour s’amuser : ils s’amusent ; et le choix des amusements n’est pas toujours parfait ! Avec eux, pour les diriger, un, plusieurs membres du Club, jeunes parfois, par suite peu imposants, ou ayant oublié leur jeunesse. Toujours pleins de bonne volonté, trop souvent d’illusions sur la troupe qu’ils dirigent, ils sont surpris de voir des enfants se conduire en enfant : des enfantillages deviennent des crimes, et une excursion scolaire, dont les chefs se faisaient une fête, peut devenir pour eux une véritable corvée, qu’ils feront tout pour éviter. Attendez que ces éléments disparates s’unissent, se soudent peu à peu : qu’il se forme un noyau compact, docile, autour duquel se grouperont les éléments nouveaux, plus jeunes : que l’autorité des chefs croisse avec les services rendus, la confiance des parents, la reconnaissance des élèves ; vous éprouverez alors dans ces heures passées avec les jeunes gens de bien douces jouissances : en faisant battre leur cœur pour ce qui est beau, pour ce qui est bien, vous sentirez le vôtre se réchauffer : vous redeviendrez jeunes avec eux.
Mais il faut l’avouer, la tâche est difficile : moins cependant pour les professeurs. Le professeur connaît les écoliers, il vit avec eux, il sait les manier : dans chaque course, devrait toujours se trouver un chef professeur ! Nous touchons là du doigt une des grandes préoccupations de la commission des caravanes scolaires : comment assurer le recrutement des chefs professeurs ? Question bien délicate, même à Paris : insoluble jusqu’ici. Ignorance des caravanes, de leur fonctionnement, conception insuffisante des services qu’elles rendent aux jeunes gens et aux chefs ; crainte enfin d’ennuis, de responsabilités. Tous ces motifs, et d’autres encore retiennent loin de nous trop de nos collègues. Circonstance bien regrettable devant le chiffre toujours croissant de nos adhérents !
Le maintien des caravanes n’est pas chose facile ! Nous devons féliciter les sections qui s’en occupent activement, que de petits ennuis ne découragent pas, que n’effraie pas une responsabilité jusqu’ici bien légère, que soutiennent dans une voie féconde l’importance et la grandeur de l’œuvre entreprise ! Nous devons féliciter surtout ceux de nos collègues qui assument la direction de ces caravanes et en assurent le bon fonctionnement : ils ont bien mérité du Club et de la Patrie !
Lucien Alexandre Richard

Club Alpin Français
Une histoire d'alpinisme volontaire
Thomas Vennin, Éditions Guérin Paulsen. 56€
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