Chef d’oeuvre des frères Pou, illustres grimpeurs espagnols, "Rayu" (610 m, 8c), située dans le Parc National des Pics d’Europe, en Espagne, est une voie d’ampleur, tant pour la difficulté que l’engagement qu’elle demande. Juste après son ascension, aux côtés de Matilda Söderlund et Brette Harrington, la grimpeuse américaine Sasha DiGiulian, sur le point de rentrer aux Etats-Unis, nous raconte les détails de cette expédition 100% féminine. De quoi patienter avant la sortie d'un film, prévue pour 2023.
"Être une cordée entièrement féminine ne change rien à notre ascension" nous explique d'emblée Sasha DiGiulian, grimpeuse américaine férue de big walls, à l’origine du projet. "Pour moi, cela a simplement rendu l'expédition encore plus inspirante : être dans les montagnes, se dépasser et collaborer avec deux autres femmes incroyables. Vu de l'extérieur, le fait d'être une équipe entièrement féminine signifie peut-être l'on ne peut pas attribuer notre succès à un homme qui aurait fait le "travail" ou qui aurait "pris la tête". Mais de toute façon, ça ne se passe généralement pas ainsi […] Ce qui compte, c'est que nous l'avons fait. Nous avons gravi cette voie. Ensemble. Les femmes peuvent gravir des hauts sommets et se pousser mutuellement de manière positive".




Aux côtés de la Suédoise Matilda Söderlund (30 ans) et de l’Américaine Brette Harrington (30 ans), Sasha DiGiulian (28 ans) a réalisé l’exploit d’enchaîner "la grande voie la plus difficile jamais réalisée par une cordée féminine". "Matilda et moi avons libéré le 8c en tête, et nous avons alterné les longueurs en tête sur pratiquement tout le terrain trad" précise l’athlète sur Instagram. Une ascension historique qui s’ajoute au palmarès déjà bien rempli des trois compères, adeptes des voies les plus dures du monde - de la première féminine de la face nord de l’Eiger au premier 9a réalisé par une Américaine (une voie aujourd'hui décôtée à 8c+) pour Sasha en passant par le solo intégral des 750 mètres de "Chiaro di Luna", en Patagonie, pour Brette.
Un terrain très alpin, avec des rochers instables
Retour en 2020. En pleine pandémie, les grimpeurs Iker Pou, Eneko Pou et Kico Cerdá sont contraints de chercher un projet près de chez eux. Rapidement, leurs regards se tournent vers les Pics d’Europe, dans le nord de l’Espagne et notamment vers la face sud de la Peña Santa de Castilla. Cinq mois plus tard, ils réalisent la première ascension de "Rayu", une voie de 610 m (16 longueurs), côtée 8c max, qu’ils ont ouverte.
La voie en question, "se décompose en deux sections distinctes" nous explique Sasha. "La première moitié - 8 longueurs - comporte un peu moins de rocher "solide" que la partie supérieure. Le terrain y est très alpin, avec des rochers instables si bien qu'il est très difficile de savoir où placer les protections. Comme nous n'étions que la deuxième cordée à réaliser cette ascension, il n'y avait pas vraiment de "voie" à suivre. Ensuite, la deuxième partie, bien que toujours très engagée, est plus raide. Toutes les longueurs y sont très techniques - principalement du 7b au 8c. Personnellement, j'ai préféré la deuxième moitié de l'ascension à la première car, bien qu'elle soit très épuisante, le rocher semblait de meilleure qualité. Et puis, là-haut, les vues étaient absolument incroyables !"

"Je me suis souvent inspirée des frères Pou, notamment de leurs premières ascensions visionnaires" nous explique Sasha. "Lorsqu'ils ont communiqué autour de cette voie, en septembre 2020, j'ai senti que c'était une ascension inspirante, qu'elle faisait rêver. Avec des cotations allant jusqu'au 8c, je savais qu'il s'agirait d'un défi physique à relever - mais aussi d'un défi mental, au vu du terrain, des longues envolées, et de l'escalade calcaire soutenue".
"Un sacré défi mental"
"Evoluer sur un terrain où souvent, la chute est interdite, c'est un sacré défi mental, l’une des principales difficultés que j'ai dû affronter" confie Sasha. "En big wall, mieux vaut éviter de chuter par endroits au risque de finir en très mauvais état. Il est donc important d'accepter ces risques et d'apprendre à les atténuer. Il faut également comprendre comment évoluer lorsque le rocher sur lequel on se trouve, ou le rocher juste au-dessus, est instable". Autre point important : "être conscient des risques de chutes de pierres". Outre l’engagement et la qualité du rocher, facteurs déterminants dans ce genre de projet, le trio s’est attaqué à des longueurs techniquement très difficiles.
"Sur les longueurs plus dures, la roche est très tranchante, de sorte que la pulpe de nos doigts saignait souvent. Ainsi, il nous était difficile de surmonter la douleur ressentie tout en continuant à laisser notre peau à vif s'appuyer sur les cristaux de roche tranchants, seul moyen de continuer à avancer". Au final, la cordée enchaîne la voie, après un mois de travail. "Trouver les séquences et enchaîner le 8c a été un gros combat… qui nous procuré une sensation incroyable lorsque nous l'avons réussi à sortir la voie !"




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