Deux jours après la crue dévastatrice qui a balayé une partie du nord du Népal et du Tibet, le bilan continue de s’alourdir. Outside a longuement échangé avec deux responsables d’agences de trek népalaises, Anil J. Adhikari et Ram Puri. Tous deux comptent des amis, collègues ou guides parmi les disparus et restent sans nouvelles de plusieurs proches, mais leur mobilisation dépasse largement leurs propres équipes : ils cherchent des informations, relaient des contacts, suivent les secours et participent, directement ou indirectement, à l’aide apportée aux habitants de toute la région. Bouleversés mais disponibles, ils témoignent de la situation dans une vallée qu’ils connaissent intimement, de l’espoir encore intact de retrouver des survivants et de la mobilisation des guides de haute montagne. Pour l’heure, leur priorité reste ailleurs : retrouver les disparus et soutenir les secours dans une vallée déjà meurtrie par le tremblement de terre de 2015 et toujours menacée par de nouvelles crues.
Très liés à cette région et à ceux qui y vivent et y travaillent, Anil J. Adhikari, qui dirige Glorious Eco Trek Nepal, et Ram Puri, guide et fondateur de Pyrénées Népal Treks & Trails, sont devenus depuis la catastrophe des points de passage d’informations : nouvelles de disparus, contacts avec les guides et les habitants, images venues du terrain, informations sur les secours. Malgré l’émotion et l’incertitude, tous deux ont pris le temps de nous expliquer ce qu’ils savent, mais aussi ce qu’ils ignorent encore d’une catastrophe dont l’ampleur continue de se révéler.
« Je lui ai écrit dix minutes plus tard. Il ne m'a jamais répondu » : Anil Adhikari attend toujours ses guides
Anil J. Adhikari dirige Glorious Eco Trek Nepal, une agence népalaise de trekking travaillant actuellement avec 28 guides. « Deux de mes guides devaient justement accompagner un groupe pour le circuit du mont Kailash », nous explique-t-il ce matin. « Ils sont portés disparus. Ils m'ont appelé et envoyé un message vers 8 h 35 ce matin-là. » Pour l'un d'eux, Anil a conservé les échanges sur son téléphone : « Il se trouvait alors sur le pont de l'Amitié. Le bureau de l'immigration, côté tibétain, n'ouvre qu'après 9 heures et il attendait devant. Il m'a envoyé un message vers 8 h 22 pour me dire : “Nous partons pour le mont Kailash. Je serai de retour le 3 septembre”. Dix minutes plus tard, après avoir appris ce qui venait de se passer, je lui ai écrit de nouveau. Il ne m'a jamais répondu. Pourvu qu'il soit sain et sauf. Beaucoup de personnes ont fui le torrent et gagné les hauteurs. D'importantes opérations de secours sont encore en cours aujourd'hui. Nous espérons vraiment recevoir de bonnes nouvelles. », nous dit-il avant d'ajouter que six habitants de sa ville étaient portés disparus au moment de notre entretien. Et ses deux guides ont eu la malchance de passer au mauvais endroit au pire moment, quatre autres membres de son équipe avaient emprunté la route la veille, deux autres l'avant-veille. « Ils ont eu de la chance. Mais ce groupe-là a été frappé par la catastrophe. Nous gardons l'espoir qu'ils soient en sécurité, mais les communications ne sont toujours pas rétablies. »
Lucide, il sait pourtant que leurs chances de survie sont minimes. « Dans la zone frontalière entre le Tibet et le Népal, là où se trouvaient les bâtiments de l'immigration et les autres installations, tout a été balayé. Sur les images prises par hélicoptère, on voit qu'il ne reste rien, seulement de la boue et du sable. Nous avons également vu les images de vidéosurveillance provenant du côté tibétain. On se croirait dans un film. Nous n'avions jamais assisté à une telle scène. Jusqu'ici, nous ne voyions cela que dans les films ! »
Pourquoi y avait-il autant de monde dans cette vallée en pleine mousson ?
C'est l'une des particularités de cette catastrophe. Fin août n'est pas la grande saison du trekking au Népal. Le printemps et surtout les mois de septembre à novembre concentrent habituellement une fréquentation beaucoup plus importante. Mais la vallée frappée mercredi n'est pas seulement une destination de trekking. Elle concentre plusieurs flux. Syabrubesi est l'une des principales portes d'entrée du Langtang, mais aussi un point de départ ou de passage vers le Tamang Heritage Trail et la Ruby Valley. Plus au nord, Timure et Rasuwagadhi se trouvent sur l'axe stratégique reliant le Népal au Tibet. Voyageurs, commerçants, chauffeurs de camions et travailleurs l'empruntent quotidiennement. S'y ajoutent à cette période de nombreux pèlerins. Le corridor mène vers le mont Kailash et le lac Manasarovar, sites sacrés situés au Tibet. Et la catastrophe est survenue à proximité de Janai Purnima, période de pèlerinage vers plusieurs lieux sacrés himalayens.
Ram Puri, guide népalais francophone et fondateur de Pyrénées Népal Treks & Trails, travaille dans cette vallée depuis une vingtaine d'années. « Le village Syabrubesi, c'est le camp de base de trois treks différents : le Langtang Valley Trek, le Tamang Heritage Trail et le Ruby Valley Trek. » Mais il insiste aussi sur le trafic routier : « Dans cette vallée-là, il y a beaucoup de commerce avec la Chine, donc beaucoup de camions et de voitures, il n'y a pas que des gens des villages qui sont disparus. » Aussi le nombre de personnes présentes au moment de la crue est-il particulièrement difficile à établir.
Où en est le bilan à ce jour ?
Deux jours après la catastrophe, impossible encore d'établir un bilan humain définitif. Les chiffres progressent à mesure que les secours atteignent de nouvelles zones et que les informations concernant les personnes portées disparues sont vérifiées.
Vendredi 28 août à 15 h 30, heure népalaise, le ministère népalais des Affaires étrangères annonçait que 538 corps avaient été retrouvés au Népal. Dans les heures suivantes, le bilan de la National Disaster Risk Reduction and Management Authority repris par Associated Press s'est encore alourdi, atteignant 579 morts au Népal. Cinq autres décès étaient confirmés au Tibet. Le nombre de disparus reste plus incertain encore et varie fortement selon les sources et l'heure de leur actualisation. Associated Press faisait état vendredi de près de 2 000 personnes toujours recherchées, dont 558 au Tibet. Les recherches se poursuivent sur les deux versants de la frontière, dans des secteurs parfois toujours difficiles d'accès. Le gouvernement népalais fournit en revanche un décompte précis des ressortissants étrangers signalés dans la zone : 632 personnes de 33 nationalités avaient été recensées à 15 h 30 vendredi, 121 avaient été retrouvées et 511 restaient recherchées. Parmi elles figurent quatre Français, dont aucun n'avait encore été localisé à cette heure. Au-delà du bilan humain, environ 93 000 personnes pourraient avoir été affectées par la catastrophe, selon la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge.
Source, ministère népalais des Affaires étrangères, 28 août, 15 h 30
Et si la catastrophe s'était produite en octobre ?
Sur ce point, les deux guides interrogés sont formels : « Heureusement, que ça ne s'est pas passé à l'automne, parce en octobre-novembre ou mars-avril, il y aurait encore beaucoup de morts, surtout beaucoup de trekers », explique Ram Puri. Anil J. Adhikari est du même avis : « La saison de trekking commence véritablement en septembre et se poursuit jusqu'en décembre. Nous avons déjà quatre ou cinq groupes prévus en septembre, venus du Royaume-Uni, des États-Unis, d'Australie et d'autres pays. Si la catastrophe s'était produite en octobre, le scénario aurait été tout autre. » À la fin du mois d'août, ajoute-t-il, « c'est surtout la saison des pèlerinages au mont Kailash ».
Un raisonnement qui doit toutefois être nuancé : davantage de trekkeurs auraient effectivement été exposés en octobre, mais rien ne permet d'affirmer que le même événement aurait eu la même probabilité à cette saison. La séquence exacte de la catastrophe continue d'être étudiée. Les premières analyses ont évolué à mesure que de nouvelles images satellites sont devenues disponibles ; celles-ci semblent désormais montrer qu'un gigantesque effondrement rocheux a entraîné une partie du glacier dans sa chute, déclenchant l'avalanche de roche et de glace à l'origine de la crue. Le rôle exact des températures élevées observées avant la catastrophe dans le déclenchement de cet effondrement reste, lui, à établir.
« Certains répondent. Certains ne répondent pas » : Ram Puri, vingt ans dans une vallée meurtrie
L'émotion est perceptible lorsque Ram Puri décroche aujourd’hui. Pourtant, pendant toute notre conversation, il cherche des noms, vérifie des informations, propose des contacts, transmet des photos et tente de nous mettre en relation avec ceux qui participent aux secours. Il connaît cette vallée depuis vingt ans. « Dans la zone, je connaissais beaucoup de monde parce que je travaille depuis 20 ans la zone. C'est pour ça qu'on cherchait des gens, des nouvelles. Certains répondent. D'autres, non... Donc, ils sont disparus. On a perdu beaucoup de gens qu'on connaissait avec mon travail parce que je suis guide et je connaissais bien cette vallée. On y allait souvent, toutes les saisons. » Cette région a déjà été dévastée en 2015. Le 25 avril de cette année-là, le séisme de Gorkha, qui a fait près de 9 000 morts au Népal, déclenche notamment une gigantesque avalanche dans la vallée du Langtang. Le village de Langtang est enseveli. L'USGS estime qu'au moins 200 personnes ont été tuées par la seule avalanche de Langtang. Onze ans plus tard, la même région est de nouveau frappée. « Moi, j'ai vécu 2015. C'était déjà catastrophe. Ceux qui ont survécu avaient déjà difficilement reconstruit leurs maisons, ils n'auront pas réussi à y vivre longtemps dans cette maison. C'est tellement triste. »
Où en sont les secours ?
La priorité reste, ce vendredi 28 août, de retrouver des survivants. Près de 15 000 membres des forces de sécurité sont désormais engagés dans les opérations de recherche et de secours. "Ils sont très efficaces", insiste Anil J. Adhikari. Hélicoptères, équipes terrestres, drones et secours spécialisés fouillent les vallées, tandis que l'accès routier demeure extrêmement compliqué. Les ponts sont emportés, les routes coupées, les villages isolés, l'absence d'électricité et l'épaisse couche de sédiments ralentissent les opérations. Une spectaculaire intervention a notamment lieu actuellement dans les installations hydroélectriques. Ce vendredi, l'armée népalaise annonçait avoir sorti vivantes 350 personnes du tunnel du projet Upper Trishuli, où travailleurs et habitants s'étaient retrouvés piégés par la crue. Plus d'une centaine d'autres personnes étaient encore susceptibles de s'y trouver. Le danger n'a pas disparu. Vendredi, les recherches ont même été interrompues après l'augmentation du niveau d'un lac formé par les débris en amont. Les opérations ont repris lorsque le risque a été jugé maîtrisable. Les autorités restent néanmoins en alerte face au risque de nouvelles crues.
Comment les guides interviennent-ils dans les secours ?
La Nepal Mountaineering Association (NMA), la Nepal National Mountain Guides Association et la Nepal Mountain Instructors Association ont mobilisé des équipes spécialisées en coordination avec l'armée et les autorités. Deux équipes de longline héliportée, une équipe terrestre dans le secteur de Betrawati/Trishuli et une autre partie de Katmandou ont notamment été déployées. Ram nous expliquait, avant même que ces déploiements soient largement documentés : « Les guides de haute montagne ont l'expérience et la technique pour évacuer des gens coincés en montagne et tout. Certaines personnes ont fui dans les montagnes, ils sont montés, il faut donc aller les chercher, mais il n'y a pas de communication. Alors on essaie d'envoyer des hélicos, pour tenter de les localiser. » Un responsable de la communauté des guides lui a également transmis un message annonçant la préparation d'une équipe destinée au secteur de Chilime Hydropower. Elle rassemble des spécialistes du secours par longline, des secouristes formés au wilderness first aid, des spécialistes du rope access et d'autres personnels techniquement formés. L'équipe expliquait alors attendre les autorisations nécessaires avant de pouvoir rejoindre le site. La catastrophe touche en effet de plein fouet les infrastructures énergétiques. Les premières évaluations faisaient état de 14 projets hydroélectriques et solaires endommagés ou affectés, neuf en exploitation et cinq en construction, représentant environ 748 MW.
Pourquoi les équipes de secours étrangères ne sont-elles pas toutes autorisées à intervenir ?
Les propositions d'aide sont nombreuses. Mais le Népal a choisi, pour l'instant, de conserver sous contrôle national les opérations de recherche et de sauvetage. L'Inde, la Chine, les États-Unis, le Royaume-Uni, le Japon, la Corée du Sud, le Sri Lanka et le Bangladesh ont notamment proposé des équipes. Katmandou estime à ce stade disposer des capacités nécessaires avec ses forces de sécurité et n'a pas donné son feu vert à leur déploiement. Ram avance une explication supplémentaire : la sensibilité géopolitique de cette frontière avec la Chine et le souvenir des difficultés rencontrées avec certaines interventions étrangères après 2015. Il faut cependant distinguer son analyse de la position officielle : le gouvernement népalais ne présente pas la proximité de la Chine comme la raison de son refus. Les autorités expliquent que leurs propres forces disposent actuellement des capacités nécessaires et invoquent également les problèmes de coordination rencontrés lors de l'afflux d'équipes étrangères après le séisme de 2015. L'aide humanitaire internationale, elle, arrive bien. L'Inde a livré du matériel ; les Nations unies et la Croix-Rouge sont mobilisées ; d'autres pays ont proposé une assistance. Ce que Katmandou limite pour le moment, ce sont les équipes étrangères directement engagées dans les opérations de search-and-rescue.
La catastrophe est-elle vraiment terminée ?
Pas encore. Au-delà de l’instabilité générale de la zone où s’est produit l’effondrement, le danger le plus précisément identifié à ce stade vient de deux lacs apparus en amont, à proximité du site de l’avalanche de roche et de glace. Selon les autorités népalaises, qui les surveillent par imagerie satellite, le risque de nouvelles crues persistera tant que ces retenues ne se seront pas entièrement vidées.Vendredi 28 août, l’une avait commencé à évacuer son eau. La seconde, plus vaste, continuait en revanche à s’étendre et ne présentait encore aucun exutoire visible sur les dernières images disponibles, laissant craindre une augmentation de la pression sur le barrage naturel qui la retient. Il est actuellement impossible de dire si et quand celui-ci pourrait céder, ni quelle serait alors l’ampleur exacte d’une nouvelle vague en aval.
Les autorités népalaises suivent l’évolution des retenues à partir d’images satellites. Elles envisagent également des reconnaissances par hélicoptère et préparent l’installation de caméras et de capteurs en aval, notamment autour de Timure, afin de détecter plus rapidement toute remontée brutale des eaux. Une partie du problème est que la catastrophe du 26 août a elle-même bouleversé le relief et les cours d’eau : l’avalanche initiale a projeté glace, roche et débris dans le Lhende Khola avant que le flot ne descende vers le Bhote Koshi et le Trishuli, modifiant profondément les chenaux en aval.
Et après ? Une question encore prématurée
Pour l’heure, personne ne peut encore mesurer précisément ce qu’il faudra reconstruire. Les recherches se poursuivent, des personnes restent portées disparues, certaines zones sont toujours difficiles d’accès et les autorités surveillent le risque de nouvelles crues. Mais l’ampleur des destructions laisse déjà entrevoir un chantier considérable : routes et ponts emportés, installations hydroélectriques endommagées, habitations détruites, infrastructures touristiques touchées. Pour une région dont une partie avait déjà dû se relever du séisme de 2015, la question de la reconstruction viendra. Mais pas encore. L’urgence reste de retrouver les disparus, secourir les survivants et sécuriser la vallée.
Séismes, avalanches, crues : un pays régulièrement frappé
2026 - Rasuwa, Langtang et Tibet. Le 26 août, un gigantesque effondrement de roche et de glace près du Langtang Lirung déclenche une avalanche puis une crue dévastatrice qui se propage dans les systèmes du Lhende Khola, de la Bhote Koshi et de la Trishuli.
2024 - Inondations et glissements de terrain. De violentes pluies de mousson frappent notamment la vallée de Katmandou et le centre du pays. Bilan consolidé : 246 morts selon le plan de réponse de l'ONU.
2023 - Séisme de Jajarkot. Un séisme de magnitude 6,4 frappe l'ouest du Népal en novembre, faisant plus de 150 morts et détruisant des milliers d'habitations.
2021 - Melamchi. Des crues soudaines et des coulées de débris frappent la vallée de Melamchi, au nord-est de Katmandou, détruisant habitations, routes et ponts.
2017 - Inondations de mousson. De très fortes pluies provoquent des inondations et glissements de terrain à grande échelle, particulièrement dans les plaines du Teraï, affectant environ 1,7 million de personnes.
2015 - Séisme de Gorkha. Le 25 avril, un séisme de magnitude 7,8 frappe le Népal. Près de 9 000 personnes sont tuées. Dans le Langtang, une gigantesque avalanche déclenchée par le séisme ensevelit le village. L'USGS estime qu'au moins 200 personnes ont été tuées par cette seule avalanche.
Sources : USGS, Banque mondiale, Reuters, Nature Geoscience
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