Que se passe-t-il quand soudain l'être humain est banni d'une zone de 700 hectares de montagne parmi les plus riches en biodiversité de France ? C'est l'expérience que le Parc national des Ecrins a lancée en 1995. 28 ans plus tard, toute activité forestière, pastorale, cynégétique ou touristique y est toujours interdite. Les rares à pouvoir y pénétrer sont les scientifiques, après un kilomètre à la rame. Qu'y font-ils ? Qu’ont-ils découvert sur place ? Le point à l'occasion des 50 ans du Parc National.
Considéré comme le parc européen de la haute montagne, les Ecrins a été créé en 1973. En 50 ans d'existence les visiteurs ont pu en découvrir les merveilles, du Glacier Blanc à la Barre des Écrins, mais certaines sont plus confidentielles. C'est le cas notamment de la réserve intégrale du Lauvitel, joyau de biodiversité.
Quand on foule pour la première fois les sentiers menant au lac du Lauvitel, difficile d’imaginer que non loin de ce site, le plus fréquenté de l’Oisans et de tout l’ouest des Écrins, se cache un laboratoire à ciel ouvert de 700 hectares interdit aux visiteurs depuis 1995.
Longtemps seule réserve intégrale dans un Parc National français, jusqu’à la création de celle de Port Cros en 2007 puis celle de Roche Grande (Mercantour) en 2021, elle est devenue la référence en la matière en France, certifiée en catégorie « 1a » (aire protégée gérée à vocation scientifique) de l'UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature). Son objectif ? Regarder comment évoluent les écosystèmes quand l'homme ne s'en mêle plus.

C’est pourquoi seuls de rares scientifiques ont le droit de se rendre de l’autre côté du lac pour suivre l’évolution de la nature dans cet écrin perché à plus de 1 500 mètres d’altitude, sur les hauteurs de la commune du Bourg-d’Oisans (Isère), nous explique Isabelle Miard, chargée de communication du parc.
Une réserve intégrale, c’est quoi ?
C’est un lieu d’étude qui sert à étudier la nature en dehors des interventions directes de l’homme. Les mesures effectuées permettent de comparer son évolution, en termes de climat et de biodiversité notamment en comparaison avec d’autres sites.
Pourquoi le Parc National des Écrins a-t-il mis en place celle du Lauvitel ?
« Le vallon du Lauvitel n'a pas été choisi au hasard », précise Isabelle Miard. « Il est non seulement situé en zone cœur de Parc national des Écrins mais il est aussi en quelque sorte protégé naturellement au vu de la difficulté de son accès. Il était déjà très peu fréquenté. Cet espace n’avait plus d’occupation humaine depuis un bon moment – plus d’exploitation de la forêt et des pâturages – depuis la seconde Guerre Mondiale. En faire une réserve intégrale pour observer à long terme comment évoluait la nature sans l’empreinte de l’homme était l’idéal ».

De son côté, la Parc National des Écrins assure la protection de cet endroit et accompagne le travail des scientifiques. « Il faut savoir que les scientifiques y vont pour plusieurs jours voire quelques semaines. Ils n’ont pas le droit de bivouaquer dans la réserve. On assure donc leur logistique pour pouvoir les faire dormir de l’autre côté du lac, les acheminer tous les jours avec le matériel en bateau ».
Qui peut y accéder ?
L’accès y est interdit – aucune activité humaine, qu’elle soit forestière, pastorale, cynégétique ou touristique ne peut donc y avoir lieu. « C’est un endroit assez inaccessible » détaille Isabelle Miard. « Auparavant, c’était déjà un petit peu scabreux. On a des témoignages d’anciens nous disant qu’avec les troupeaux ce n’était pas toujours très facile de s’y rendre. Seuls les scientifiques y vont en barque. Chaque année, le conseil scientifique du parc détermine un quota maximal de personnes qui pourront aller dans la réserve pour l’année en question ».
Qu’y font les scientifiques ?
« Beaucoup d’études sont réalisées [suivis biologiques, études de milieux, mesures physiques, ndlr]. Depuis deux ans, on a beaucoup d’archéologues qui se rendent sur place. Mais aussi beaucoup d’entomologistes – on souhaite vraiment approfondir nos connaissances dans ce domaine puisque l’on connaît déjà beaucoup de choses sur les animaux emblématiques et la végétation. Mais par contre, en ce qui concerne ce qui est beaucoup plus petit, on a un grand manque de savoirs au niveau national comme au niveau local ».

Qu’a-t-on pu apprendre sur place ?
« On a découvert un nombre assez incroyable d’espèces, à l’échelle de la France et du monde. Des espèces qui n’avaient jamais été observées jusque-là. [Pour plus d’infos, lisez ce guide à destination du grand public qui répertorie toutes les grandes découvertes de ces dernières années, ndlr] ».
La très forte fréquentation sur la rive opposée a-t-elle des conséquences sur la réserve intégrale ?
« On est face à un paradoxe. Une rive du lac qui est la moins fréquentée du parc, voire des Alpes. L’autre, la plus fréquentée des Écrins. Mais la concentration de randonneurs n’a aucune influence directe sur la réserve naturelle." Reste que pour cet été un système de réservation pour bivouaquer au lac Lauvitel serait à l'étude, selon Isabelle Miard. "Car si ce secteur ne se prête pas vraiment au bivouac, puisqu’il y a peu d’espaces plats, les années précédentes la fréquentation a vraiment explosé », dit-elle.
En savoir plus sur la réserve intégrale du Lauvitel
Diffusé en 2015, ce documentaire de près de neuf minutes a été réalisé par Le Naturographe, en lien avec le Parc national des Écrins, son Conseil scientifique et des chercheurs intervenant dans la Réserve pour des suivis spécifiques.
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