Le grimpeur de Free Solo n’a jamais été un enfant comme les autres, raconte sa mère, Dierdre Wolownick, dans son autobiographie qui vient de sortir en France aux Editions du Mont-Blanc.
Fin 2008, Dierdre Wolownick a dû prendre une décision capitale : La notoriété de son fils ne cessait de croitre, devait-elle l’accompagner dans l’univers à haut risque de l’escalade ou le laisser s’y épanouir seul, au risque de perdre tout contact ?
Elle avait compris depuis longtemps que ce que son fils faisait de mieux, c'était d'escalader des parois rocheuses, animé par une volonté hors normes. Elle ne comptait plus les reportages sur ses ascensions, y compris celles en solo intégral de spots aux noms exotiques, le Moonlight Buttress dans le Parc National de Zion, ou le Sentinel Dome et le Rostrum dans le Yosemite.

"Il me fallait entrer dans son monde"
Mais vint un moment où l’univers d’Alex lui devint impénétrable. Elle ne pouvait plus entrer dans les récits de ses exploits. "C'était comme une autre langue", raconte Dierdre Wolownick, écrivaine et professeure de langues étrangères. "Alors, j’ai fait ce que j’ai toujours fait quand je suis confrontée à une nouvelle langue, j’ai décidé de l'apprendre. Pour qu'à son retour d’une sortie en montagne, j'en sache assez pour célébrer ses victoires et compatir avec ses échecs. L’idée était tout simplement de pouvoir continuer de partager sa vie."
Dix ans plus tard, elle a montré que même si elle ne maîtrise pas complètement la phraséologie nuancée de l'escalade, elle est devenue très compétente. En 2018, à l'âge de 66 ans, Dierdre Wolownick s’est imposée comme la femme la plus âgée à gravir l'emblématique El Capitan, dans le Yosemite. Elle est également une survivante qui a surmonté les dommages émotionnels d'un mariage dysfonctionnel, une mère dévouée - parfois excessive ... mais il semble que cela soit de famille - qui a élevé deux enfants aux compétences athlétiques extraordinaires : Alex, le grimpeur, et Stasia, une coureuse et cycliste qui a transmis à sa mère sa passion pour ces deux sports.
Aujourd’hui retraitée, Dierdre Wolownick continue de faire régulièrement des courses sur route et de participer à des épreuves cyclistes. Mais la plupart du temps, à chaque fois qu'elle trouve un moment de libre et qu’il fait beau, elle se dirige vers le rocher le plus proche pour grimper.
"J'avais appris à me taire"
Un parcours étonnant retranscrit dans son autobiographie, "Toujours y croire. La mère d'Alex Honnold raconte", dont les Editions du Mont-Blanc viennent de publier la version française. Dans ce pavé de 312 pages Dierdre Wolownick revient longuement sur sa métamorphose. Celle d'une épouse effacée dans un mariage malheureux, devenue une athlète sûre d’elle.
Dire que le livre n'est qu'une chronique de l'escalade, c'est comme décréter que Le traité du zen et de l’entretien des motocyclettes (Zen and the art of Motorcycle Maintenance) ne parle que de Harleys. C'est l'histoire d'une mère, de son évolution tardive, de son parcours qui l’a conduite à s’ouvrir pour apprendre d'importantes leçons de ses enfants devenus adultes. "Le livre traite de la capacité à se donner les moyens de se objectifs", dit-elle. "Il ne faut pas prêter oreille à ceux qui s’opposent à nos rêves, mais écouter son cœur. C'est comme ça qu'on atteint son but. J'ai été élevé à l'autre extrême, j'ai appris à me taire et à être obéissante. Les filles ne faisaient pas certaines choses."
"Alexander-Non!"
Dierdre Wolownick décrit les années qu'elle a passées à composer avec les facéties de son fils. « A l’âge de quatre ans, Alex devait probablement penser qu'il s'appelait "Alexander-Non" !, se souvient-elle. « Il grimpait régulièrement au sommet des appareils électroménagers de la cuisine et de diverses installations de terrain de jeux. "Alex, ne monte pas là-haut", disait-elle. "Pourquoi, maman ? C'est vraiment facile." Répondait-il invariablement. Stasia, sa fille, de deux ans l’ainée, était toujours la "diplomate" qui semblait savoir intuitivement quand Alex avait poussé sa mère trop loin. Elle lui prenait la main, écrit Dierdre Wolownick, et l'éloignait doucement de la scène.
Ses mémoires racontent également la fin de son mariage avec Charles Honnold, dont la colère inexpliquée et la distance émotionnelle seraient le résultat du syndrome d'Asperger, d’après elle. Après son divorce et la mort de Charles d'une crise cardiaque en 2004 - Alex a 19 ans - Dierdre Wolownick se concentre sur ses deux enfants, alors à l’Université. En retour, ils poussent leur mère à trouver une nouvelle force intérieure. Stasia, soutenue par Alex, encourage sa mère à essayer le jogging, puis la course à pied … jusqu’au marathon, auquel elle devient vite accro. Et quand Dierdre Wolownick rentre à la maison en annonçant avec fierté qu'elle vient de courir un mile (1,6 km), Alex croque avec nonchalance dans un biscuit, hausse les épaules et lâche un : "Cool. Si tu peux en faire un, alors tu peux en faire un et demi."
Par la suite Alex initie sa mère à l'escalade en salle. "J'avais 34 ans de plus que mon fils, qui était déjà adulte, et c’est lui qui me faisait du babysitting. "Mes bras maigrelets étaient faibles, mon corps était flasque, et je savais que je devais lui paraître bête et maladroite pendant que je me débattais sur le mur artificiel. Mais j’évacuais ces pensées en quelques secondes."
"Pas question de mettre Alex sous traitement"
En élevant Alex, Dierdre Wolownick apprend à forger sa propre voie et à faire confiance à son propre jugement en matière d’éducation, plutôt que de suivre les conseils bien intentionnés de son entourage, peu adaptés à son fils.
Une de ses amies, également mère d'un petit garçon, suggère ainsi un jour à Wolownick de mettre Alex sous traitement, conseil qu'elle rejette d'emblée. Quand des amis lui rendent visite et qu’ils le découvrent, affolés, en train de faire quelque chose de dangereux, Wolownick continue tranquillement de faire du café, convaincue qu'Alex ne repoussera pas ses limites.
Dans ses mémoires, Dierdre Wolownick détaille son ascension d'El Capitan et la capacité qu’elle a découverte d'entrer dans "la zone", état qui lui a permet d'atteindre le sommet. Dans le passé, elle n'avait atteint cet état zen qu'en peignant, en courant et en jouant du piano.
Elle tacle également un commentaire qu'elle entend souvent au sujet de sa relation avec son célèbre fils grimpeur : "Comment fait-on pour être la mère de ce gosse-là?" "J'ai confiance en son jugement. C’est la seule option viable ", dit-elle. "Alex est le seul capable de savoir s'il peut faire une ascension. Et peu importe ce que moi ou quelqu'un d'autre dira, il le fera quand même."
Toujours y croire.
La mère d'Alex Honnold raconte
Dierdre Wolownick , Editions du Mont-Blanc, 312 pages, 22,00 €

Article initialement publié le 24 avril 2019 lors de la sortie aux Etats-Unis de la version anglaise de la biographie de Dierdre Wolownick, The Sharp End of Life, a mother's story - mis à jour le 12 novembre 2020.
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