Guide de haute montagne, alpiniste accompli et figure marquante de La Grave, Benjamin Ribeyre est mort mardi à 34 ans dans un accident de ski hors-piste dans le massif des Écrins. Ancien président de la Compagnie des guides Oisans-Écrins, il s’était illustré par des ascensions engagées — dont un solo intégral dans la face sud de la Meije et, en 2022, le premier tour complet de la Mer de Glace avec Fred Degoulet. Au pied de la Meije, où il s’était installé, il faisait aussi partie des voix opposées au projet de troisième tronçon du téléphérique de la Girose.
La nouvelle a traversé la vallée. Parmi les premiers hommages, celui de l’alpiniste et dessinateur Jean-Marc Rochette, qui avait partagé avec lui une course en montagne. « Une ascension dans la neige et dans la tempête qui restera inoubliable. Sa grimpe était sûre, fluide, admirable. Il savait raconter, faire rire — avec ce sourire irrésistible. Comme tous ceux qui l’ont connu, je suis sous le choc. »
Mardi, en fin de matinée, alors qu’il accompagnait un client américain dans le secteur des Roches pourries, au-dessus de La Grave, Benjamin Ribeyre chute d’une cinquantaine de mètres. L’accident survient lors d’une manipulation de corde, dans la descente du couloir d’Orcière, un itinéraire aussi classique qu’engagé. Selon les premiers éléments, l’ancrage du rappel aurait cédé. Les secouristes de la CRS Alpes de Grenoble, intervenus peu avant midi, n’ont pu que constater son décès.
Grandir avec ses rêves et ses peurs
« Ce que tu vis au sommet te change profondément et te devient indispensable… » aimait citer Benjamin Ribeyre, reprenant ces mots de Boris Vian. Né en 1991 à Romans-sur-Isère, il ne grandit pas dans une famille d’alpinistes. Très tôt pourtant, son regard se tourne vers les sommets. Enfant, il insiste pour « aller voir les glaciers », quitte à user la patience des adultes. Après des études de géologie à Chambéry, il choisit de s’installer en montagne. Il commence par l’escalade, puis découvre le ski à La Grave, où il finit par s’ancrer durablement.
« J’ai eu longtemps ce sentiment où j’aimais bien aller en montagne, mais quand j’étais à la maison et que je regardais les topos, ça me faisait peur. C’était du rêve. » Il évoquait ces débuts sans chercher à les enjoliver. L’envie d’y aller était là, mais toujours accompagnée d’une forme d’appréhension. Avec le temps, il apprend à composer avec, avançant progressivement vers une pratique de plus en plus engagée.
En solo à la Meije, une manière d’habiter la montagne
Passé par le Groupe Excellence Alpinisme National de la FFCAM, dans la même promotion que Benjamin Védrines, Benjamin Ribeyre décroche son diplôme de guide en 2017. Il prendra ensuite la tête de la Compagnie des guides Oisans-Écrins, qu’il préside jusqu’en 2024.
En 2016, à 25 ans, il signe une ascension majeure dans la face sud de la Meije, au Doigt de Dieu, en solo intégral, sans corde ni chaussons, en moins de 3h30. Le solo, disait-il, « arrive comme une envie de pisser ». « Il y a un matin où je me lève et je me dis, tiens je vais aller faire ça. Le solo est quelque chose de nécessaire pour mon épanouissement personnel, une confrontation envers moi-même que j’aime avoir. » Une pratique qu’il vivait comme un besoin viscéral, sans jamais s’affranchir des conditions ni basculer dans une prise de risque inconsidérée.
« J’aime bien la Meije parce que tu peux te permettre une vraie immersion dans cette montagne, et encore plus côté sud. C’est l’un des rares endroits où il n’y a pas de réseau. » Dormir en bivouac plutôt qu’en refuge, disparaître quelques jours, se confronter au silence, c’était pour lui une manière d’habiter la montagne plus que de la parcourir.
Le premier tour de la Mer de Glace
En 2022, Benjamin Ribeyre s’engage avec Fred Degoulet dans le tour intégral de la Mer de Glace par les sommets. Pendant neuf jours, en autonomie, ils enchaînent seize sommets de plus de 4 000 mètres dans le massif du Mont-Blanc. Le projet, exigeant et inscrit dans la durée, donnera lieu à un film récompensé. Au-delà de la performance, cette traversée renvoie à une certaine idée de l’alpinisme, faite de recherche d’itinéraire, de ligne et d’une forme d’esthétique.
Un regard acéré sur la montagne
Chez Benjamin Ribeyre, la pratique allait de pair avec une réflexion sur la montagne. Il observait, écrivait et prenait position. Dans les colonnes d’Alpine Mag, il portait un regard attentif — parfois critique — sur les évolutions de l’alpinisme et du tourisme en montagne, ainsi que sur les transformations rapides du milieu sous l’effet du réchauffement climatique. À La Grave, il s’était opposé au projet de troisième tronçon du téléphérique de la Meije, non par principe, mais parce qu’il connaissait ce terrain et y vivait. Pour lui, la Meije n’était pas un décor.
Ceux qui ont grimpé avec lui parlent d’un guide intransigeant sur la sécurité, fluide, capable de faire retomber la tension dans les moments engagés. D’un compagnon de cordée attentif et présent. Il laisse derrière lui une compagne et un enfant.
Photo d'en-tête : Steynard / Arctic 12 / Scott Sports- Thèmes :
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