Le surf et les autres activités aquatiques sont les premières causes d’attaques de requins - en augmentation notable depuis une dizaine d’années. Un nouvel incident s’est produit hier, à Hawaï, blessant un homme de 50 ans. À moins de quatre ans des JO de Paris, qui accueilleront pour la première fois des épreuves de surf à Tahiti, faut-il reconsidérer cette pratique en eaux chaudes ?
L’attaque d’un Hawaïen par un requin hier matin, sur le spot d'Honolua Bay, a choqué le milieu du surf. L’arrière de sa cuisse aurait été arrachée. Hospitalisé, son état serait critique. L’agression a conduit à la suspension des épreuves féminines du « Maui Pro », une compétition professionnelle de surf qui se tenait au même endroit pendant deux jours.
Les attaques de requin sont en hausse depuis « une dizaine d’années », remarque Nicolas Ziani, biologiste référent du « Groupe Phocéen d’étude des requins » à Marseille. Pour ce spécialiste, qui étudie les squales depuis plus de 15 ans, cette attaque n’est « pas surprenante dans ce secteur ». Mais faut-il s’inquiéter pour les épreuves de surf des JO 2024, prévus à Tahiti ? Comment expliquer la multiplication des accidents ?

Des requins-tigres dans le Pacifique
« On étudie la zone hawaïenne depuis les années 1980. Les scientifiques y ont remarqué la migration d’espèces comme le requin-tigre, qui est la plus sensible, présente dans les eaux hawaïennes - aussi l’attaque d’hier n’est-telle pas si surprenante. Il s’agissait d’un freesurfeur isolé, tôt le matin, alors que c’est un créneau à risque », constate Nicolas Ziani.
En Polynésie - où se trouve Tahiti, spot choisi par le Comité Olympique pour recevoir les épreuves de surf de l’histoire des Jeux en 2024 - il y a également eu quelques attaques ces dernières années. Mais elles restent « anecdotiques, par rapport à la concentration de requins qui s’y trouvent », contraste le spécialiste : « elles se comptent sur les doigts d’une main, alors qu’il y.a une population de requins potentiellement dangereux pour l’homme, concentrée dans cette zone, dont le requin-tigre. Mais les interactions entre l’homme et l’animal y sont pacifiques. »

L’Afrique du Sud, la Floride et Hawaï en ligne de mire
Les attaques ont principalement lieu dans les zones d’eaux chaudes, comme les régions tropicales, dans le Pacifique ou dans le sud des océans Atlantique et Indien. « L’Afrique du Sud, la Floride, l’Australie et Hawaï sont les zones les plus à risque. Bien plus que Tahiti, où le surf est pratiqué depuis très longtemps, ce sport y fait partie des moeurs et le gouvernement gère bien la cohabitation », explique Nicolas Ziani.
En comparaison, pour les surfeurs Hawaï fait partie des ‘‘hot spots’’ depuis les années 1980 seulement, la pratique de l'abattage de squales y a été mise en place - comme à la Réunion - pour essayer de limiter les risques d’attaques. "Or les scientifiques se sont rendus compte que dans cette zone se trouvaient des chemins migratoires, surtout liés à la reproduction de l’espèce", précise le biologiste. " Ce sont donc essentiellement les requins-tigres qui sont liés aux accidents. Cette espèce est très sensible. Elle fait partie du ‘‘trio infernal’’ avec le grand requin blanc et le requin-bouledogue - les plus incriminés dans les attaques. »

Deux types d'attaques principales
Le spécialiste distingue différents types d’attaques par cet animal. La première peut être « alimentaire », mais elle reste très rare, le requin se nourrissant de préférence de poissons.
La deuxième entre en contexte de « chasse », c'est la plus fréquente. Mais il s'agit généralement d'accidents : le requin se trompe, ou veut défendre son territoire. Les zones de rencontre entre l’homme et le requin sont optimisées par les températures de l’eau, plus chaudes. C'est précisément là où les gens vont plus facilement ; or, ce sont aussi les zones de vie des requins ». C’est ce qu’on appelle des « attaques d’investigation », mais très peu sont finalement mortelles.
Concrètement, que se passe-t-il alors ? Le requin remarque un élément inconnu dans son milieu naturel, ou qui le dérange. Il y a d’une part les attaques dites ‘‘provoquées’’, quand un stimuli extérieur - d’origine humaine la plupart du temps - le perturbe. Par exemple, des vibrations dans l'eau générées par le surfeur ou le nageur.
Mais l'animal peut aussi être en cause. Il peut vouloir défendre son territoire et mal identifier la proie si sa vision est biaisée. Attention, la théorie de confondre l’homme avec une otarie est fausse. Dans cette situation, le requin voit bien une proie, mais il ne sait pas à quoi il à affaire. Il peut l’interpréter comme un concurrent potentiel. », précise Nicolas Ziani.

L’homme, premier responsable ?
« De manière générale, quand on surfe dans des eaux chaudes, on s’expose directement à des interactions avec eux. Et l’augmentation des attaques - étudiée par l’International Shark Attack File (ISAF), une référence mondiale qui dépend du Florida Museum - est liée aux hommes, de plus en plus nombreux à pratiquer des sports aquatiques, sans connaître correctement le milieu, ni les précautions à prendre. Hier, cet homme a surfé tôt le matin. Mais il faut savoir que les squales chassent plutôt à l’aube, au crépuscule, et la nuit. Ce sont des moments qu’il faut éviter », rapporte-t-il.
L’augmentation des attaques est donc majorée par celle des températures, qui, de surcroît, « joue aussi sur le comportement même du requin. Ce sont des animaux thermo-dépendants, ce qui signe que la température optimise, ou non, son métabolisme ». Par conséquent, une eau plus chaude entraîne une « activité prédatrice plus importante. »
Enfin, les risques d’accidents sont aussi corrélés à l’activité de « feeding », autrement dit, nourrir les requins pour les observer en plongée sous-marine. « Le fait de les appâter peut jouer dans le processus d’habituation des animaux ». Une chose est sûre, pour Nicolas Ziani : « notre impact anthropique sur l’environnement perturbe forcément le comportement du requin dans la durée, quand il est répété - autant en termes d’intrusion physique dans le milieu marin que d’intrusion de nourriture. »

Comment éviter les accidents ?
« On doit passer par une meilleure éducation des surfeurs et bodyboardeurs. C’est à l’homme de s’adapter, de prendre connaissance des informations sur la pratique, connaître les risques. C’est aussi aux responsables qui encadrent le surf de partager ces informations », affirme Nicolas Ziani.
« De plus en plus de documentaires montrent les requins sous un air innocent. C’est bien, mais il ne faut pas basculer dans une vision trop idéaliste de l’animal. Il faut toujours rester vigilant. Il existe des spécimens opportunistes, leur nature prédatrice restera toujours potentiellement dangereuse - et ce, à cause d’interactions qu’on ne maîtrise pas. C’est exactement comme lorsqu’on part en expédition dans les forêts nordiques, milieu naturel des ours, ou en pleine savane, où on peut être face à des lions. »
Pour limiter les risques, le spécialiste rappelle quelques règles de base. « Évitez de surfer au levé et à la tombée du jour ; et de se baigner dans les zones poissonneuses - elles attirent forcément les prédateurs. Évitez aussi de vous baigner autour des pontons de pêche ; ou encore dans les zones d’estuaires, riches en rejets domestiques. »
Autre phénomène à savoir, « en Australie, on a remarqué une corrélation entre les attaques de requins et les zones de précipitations ». Pour cause, « la perturbation du milieu marin suite à l’écoulement de terre dans l’eau, ce qui brouille la visibilité et la sensibilité générale des animaux aquatiques ». « L’augmentation de la température change aussi son odorat, et sa sensibilité aux ondes propagées dans l’eau - qui se retrouve donc aussi biaisée. Ça a été prouvé in vitro », ajoute-t-il.
Enfin, le spécialiste affirme que les dispositifs anti-requins, comme les détecteurs utilisés par les surfeurs, « ne sont que des gadgets ». « Un requin qui a décidé d’attaquer se fiche du petit détecteur. Ce sont plus des amulettes qu’autre chose, qui ne sont pas dissuasives sur un requin en train de charger. Lui ne sait pas ce qu’est un surfeur. Et ce genre de dispositifs ne fait pas le poids par rapport à un animal qui peut peser entre 500 kg et une tonne. »
Pour les surfeurs fidèles aux littoraux métropolitains, pas d’inquiétude. « Il y a quelques types de requins dans nos zones, mais ce ne sont pas les mêmes espèces - ils ne sont pas du tout dangereux. »
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