Parmi les 2300 coureurs qui vont prendre le départ ce vendredi 1er septembre sur la course reine de l’UTMB, Amy Palmiero Winters. Dans son CV, une liste de records à faire pâlir les ultra runners les plus aguerris. Mais aussi une jambe en moins. Amputée à l’âge de 22 ans, suite à un accident de moto, cette Américaine de 51 ans, va courir les 170 km et les 10 000 D+. avec une prothèse à la hauteur du genou. Sans aucun traitement spécial, comme elle le fait maintenant depuis près de trois décennies pour montrer, que ‘oui, c’est possible’. Rencontrée à Chamonix, elle se livre dans une interview offrant un autre regard sur le trail.
Aux Etats-Unis, c’est une grande figure de l’ultra comptant 13 records du monde, mais dans une catégorie peu connue : les para-athlètes. Il aura fallu le Marathon des Sables, en avril 2019 pour que les Français la découvrent. Au prix de mille souffrances, l’Américaine, alors âgée de 47 ans, finit alors l’un des ultras les plus violents au monde. « Sans doute la course la plus dure que j’ai jamais faite », confiera -t-elle au New York Times. A son retour, blessée, elle devra même subir une opération sur sa jambe amputée. Une de plus pour cette athlète qui en a déjà connu une trentaine depuis l’accident de la moto qui en 1994 lui a broyé le pied gauche conduisant à l’amputation de sa jambe à la hauteur du genou, stoppant net sa carrière de sportive.
Issue d’un milieu modeste, l’Américaine s'était tourné très jeune vers un sport exigeant peu de matériel, la course à pied. Très vite, elle y excelle. Mais n’y trouve pas vraiment son compte, nous confie-t-elle. Paradoxalement, son accident va tout changer. Près de trente ans plus tard, il la conduit sur les sentiers les plus abrupts et les défis et les plus insensés. Dernier en date, l’UTMB, dont elle prendra le départ ce vendredi 1 septembre à 18h00 sous le dossard 1904. Un ultra dont elle rêve depuis trois ans. Pour y parvenir et construire son UTMB Index, les points conditionnant sa qualification, elle est passée par le Marathon Des Sables mais aussi par les montagnes de Cocodona où elle a couru 402 km, les sentiers de Rocky Raccoon et sur les pentes vertigineuses du Canyons Endurance Runs, sans parler du Speedgoat Mountain Races by UTMB.

Athlète, para-athlète… comment te définir ?
"Je suis avant tout une mère. Et une personne qui peut tout endurer. Ca, je l’ai appris pendant mon enfance. Au sortir de l’adolescence, encore jeune femme, je n’avais aucun respect pour moi-même. Je doutais tant. Qui j’étais ? Vers quoi j’allais ? Je ne le savais pas. J’étais une athlète accomplie, j’étais forte physiquement, mais sans aucun respect pour moi-même jusqu’à ce que mes capacités, mon intégrité physique, me soient enlevées. Mon accident m’a permis de commencer à voir ce que je pouvais devenir. Je me souviens de m’être réveillée à l’hôpital et de me dire : ‘je suis toujours vivante’. A partir de ca, ou tu décides de transformer cette épreuve, ou tu la laisse prendre le dessus et te réduire à ton handicap. C’est du combat qu’on tire la force. C’est comme dans un ultra, je m’en suis rendue compte au fil des années. Dans le trail, et tout particulièrement dans l’ultra, tu ne cesses de repousser tes limites, ou ce que tu croyais être tes limites. Tu crois que tu es arrivée au bout et tu te rends compte que tu peux les pousser encore. Ce que tu vas faire après, ce qui t’attend, c’est ça qui compte. Seulement ça. Et aujourd’hui, je ne me considère pas comme handicapée. Disons... que nous avons tous des équipements différents !
… "Mais certains ont plus de challenges que d’autres ", ajoute Christopher, son compagnon, présent pendant l’interview. Pacer à l’occasion, il connait ses souffrances, au quotidien, comme sur les sentiers.
« C’est vrai, la douleur est omniprésente, et pas seulement sur ma jambe amputée », avoue Amy. « Car mon pied droit est aussi truffé de ferraille (elle montre une radio de son pied sur son téléphone portable). Alors, quand j’ai trop mal, je pense à mes enfants bien sûr, mais aussi à comment cette douleur peut aider les autres, tous les autres. Plus la douleur est grande, plus je peux aider les autres. Je vis avec la douleur tous les jours. Vivre pour moi, c’est souffrir. Tout le discours sur la « grotte de la douleur », je connais. Et je sais qu’il y a la douleur mentale et l’autre douleur. Pour moi, gérer la souffrance c’est une question de survie. Je fais clairement la différence entre la douleur subie, celle que je ne connais que trop bien, et celle que je choisis, quand je me lance dans un ultra. Celle-là n’a rien à voir, tant ce qui t’attend au bout en vaut la peine.
Après une brillante carrière dans le marathon -3h24 à New-York en 2006, record du monde dans la catégorie handisport qu'elle améliorera après à Chicago en 3h04 - tu es passée au trail en 2009, pourquoi ?
C’est moins violent pour le corps, plus « protecteur ». La route, c’est dur et lassant. Bien sûr, les sentiers, les pierres, les descentes de nuit, ce n’est pas facile avec ma lame, mais même sans pacer, seule, je n’ai pas peur, enfin si, un peu parfois, mais rien de grave ne peut plus m’arriver. Cet univers, je l’ai découvert un peu par hasard. Je faisais beaucoup de courses, toujours prête à les enchaîner, grandes ou petites. Un jour, j’ai eu l’occasion de faire de l’assistance sur Badwater ( 217 km et 4 000 m de dénivelé positif dans la vallée de la Mort). Tout un monde ! Là, je me suis dit : ‘pourquoi pas moi ?’. Après, je me suis retrouvée à enchaîner les qualifications, notamment pour la Western States (bouclée en 27 heures, elle y décroche la médaille de bronze, ndlr)
En fait, je n’avais pas vraiment planifié tout ça, ça c’est fait, c’est tout. Mais je ne suis pas une pro, non et pas une super woman non plus. Je travaille 60 heures par semaine chez Step Ahead Prosthetics à New York, où depuis 2007 j’ai la chance de participer au développement des prothèses. Ce qui me permet de courir avec un modèle customisé de très haut niveau, de quoi faire les 170 km de l’UTMB, sans les changer pendant la course ; les réglages pour pouvoir encaisser montés et descentes seraient trop complexes. Cette lame, j’ai beaucoup de chance de l’avoir, ça vaut un minimum de 20 000 dollars. Je l’ai depuis 2019 et elle tient le choc, seul le pied a dû être changé tout récemment. Pour la chaussure, j’ai longtemps couru avec des Salomon, c’est celles qui me convenaient le mieux, mais Hoka vient de me fournir une paire customizée. Une collaboration qui pourrait déboucher sur du long terme, peut-être.
Comment t’es-tu entrainée pour l’UTMB ?
Comme d’habitude, avec beaucoup de cross fit et un volume de course pas si important que ça. Je suis convaincue qu’il est essentiel d’être fort de la tête au pied pour réussir sur les sentiers. Pendant le Covid, on ne pouvait plus courir, Christopher ( son compagnon, coureur lui aussi, ndlr) a aménagé une petite salle dans notre garage. A 5h30, tous les matins, c’est là que ça se passait. D’autres femmes du quartier venaient aussi pour s’y entrainer.
Pour l’UTMB, j’ai pris un coach, la première fois depuis 2009 Son verdict : 'Il te faut faire plus de dénivelé’. Pas facile quand on habite du côté de New York. Alors j’en ai fait sur tapis ! Ennuyeux ? Ca fait partie de l’entraînement. Et pas plus dur au final que lorsque j’ai fait le Guinness record du 100 miles sur tapis (22 heures en 2021, ndlr)
Côté nutrition, je m’adapte, je mange ce qu’il y a, je ne veux pas me retrouver dépendante d’un produit que j’aurais du mal à trouver d’une course à l’autre. Et je me contente de penser à bien m’hydrater, à prendre un gel régulièrement et à courir un mile après l’autre. Et, avant, de soigner mon sommeil. Pour l'UTMB, je serai en mode survie avec un seul objectif : finir. Pas de rituel, ni d’objet fétiche pour moi. Ah si, sur mon bandana, j’ai le nom de mon fils et celui de ma fille, tous deux dans l’armée. C’est eux qui me portent. A nous deux, Chris et moi, nous avons six enfants, deux déjà sont militaires, et ma dernière Madilynn, fait ses classes. Elle devrait être mutée bientôt à Hawaï. C’est eux qui me permettent de vivre mon rêve et d’être la personne que je suis, en toute sécurité, en toute liberté. Je leur en suis tellement reconnaissante que je ne peux pas lâcher. Et je sais que vendredi, ils vont suivre ma course, ils seront avec moi.
L’UTMB travaille actuellement sur un programme afin de favoriser l’inclusion des athlètes handicapés, 8 sont d’ailleurs présents cette année dont deux vendredi sur le 100 miles, tu vas être la première femme amputée à courir cette course. Que pourrait faire l’organisation pour faciliter ton épreuve ?
La mienne ? Rien ! Je veux suivre la course comme les autres, les mêmes règles. Qu’ils continuent de donner envie à tous de courir, à plus d’enfants encore de partir sur les sentiers. C’est que je fais avec ma fondation, « One Step Ahead « auprès des enfants handicapés. Mais si l'UTMB développait une section et un classement spécial pour les handicapés, ce ne serait jamais que l’évolution normale des choses, comme partout ailleurs, comme dans tous les sports.
Trois ans que tu prépares cette course mythique, que représente-t-elle pour toi ?
C’est la plus dure au monde, ou en tous cas l’une des plus dures, alors elle était sur ma liste des épreuves les plus engagées. Elle est très connue. J’ai dix jours de vacances seulement par an, alors avant de quitter ma famille et de voyager aussi loin, il faut que ça en vaille la peine. Et ici, c’est magique. Maintenant, avec les UTMB series, on peut partager cette magie dans le monde entier. J’en ai déjà des papillons dans le ventre, il me tarde de voir les gens, le public, de sentir cette ambiance unique que l’UTMB a su préserver et même exporter. Bien sûr on pourrait dire que l’UTMB a perdu son esprit, je comprends qu’on puisse dire ça en France, mais pourquoi ne pas partager cette magie dans le monde entier après tout ? Quand vous aimez quelque chose vous, vous voulez le partager, en faire profiter les autres. Moi, après l’UTMB, je vais enchaîner sur les World Series. Tout à l’heure, une petite fille regardait ma prothèse, je lui ai montré comment ça fonctionnait. Elle a compris. Elle a dédramatisé, c’est devenu normal pour elle. C’est pour ça que je cours, c’est ça qui me fait avancer, montrer cette normalité et faire tomber les obstacles qui bloquent les « handicapés ».
Quand faire quelques pas seulement fait mal, comment imaginer courir ? C’est ce que je vois tous les jours dans mon travail. Quand elles arrivent, les personnes amputées veulent toutes que leur prothèse soit belle, qu’elle fasse « vrai ». Mais dès qu’elles se rendent compte qu’elle peut aussi être confortable, qu’elle peut limiter les dommages inévitables, ils veulent courir !
Courir a changé ma vie, je ne sais pas où je serais sans ça… je ne serais nulle part. La course à pied m’a ouvert une porte, c’est ce qui m’a permis de retrouver un but dans la vie. Et désormais, je n’ai plus de limite. Aucune.
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